père famille
Photo: Brittani Burns/Unsplash

Un père presque parfait

De l’extérieur, certaines histoires paraissent idylliques. Curieuse, je suis allée voir un père de famille « parfaite » pour mieux comprendre c’est quoi le truc. Regard sur la paternité assumée d’un homme qui a décidé de bâtir sa maison sur le roc. 

Marc est papa sept fois. Le matin, il se lève avant tout le monde pour s’assurer d’une douche bien chaude. Ensuite, il prend un temps, iPod en tête, en compagnie du Tout-Autre. Après, il descend à la cuisine pour faire le lunch de sa grande fille.

Ce matin, il a fait son fromage. Entre deux brassées ? Pratique d’accordéon.

Je lui ai demandé si un père devait être la tête de la famille. Il m’a dit qu’un père devait être le serviteur de la famille.

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Marc Tousignant. Photo : avec l’aimable autorisation de Marc Tousignant

Serviteur ?! « Oui ! Dans le sens d’être au service de… Mais ça n’a pas toujours été comme ça ! Il a fallu qu’on se sépare, Nancy et moi, pour comprendre qu’on devait changer des choses. On était deux individus avec de bonnes intentions, mais on vivait deux vies séparées. Il y avait un grand problème de communication. Mais l’amour était là. Ça, on le savait ! Il manquait quelque chose, et ce quelque chose on l’a trouvé en Dieu. On s’est rendu compte, avec le recul, qu’on a toujours voulu tout contrôler au lieu de laisser Dieu contrôler tout. On essayait plein d’affaires… On s’est vite épuisé. »

Nancy est partie à Montréal avec les enfants (ils en avaient trois à l’époque). Marc a fait les routes de Compostelle. « Je voulais tout flusher : ma foi, mon Dieu. Sur les routes, tout a changé dans mon esprit. Je voyais ma vie de père de façon nouvelle. Ce n’était plus un “rôle”. C’était devenu toute ma vie ! Avant, il y avait ma vie de papa, à côté la vie de Marc, et de l’autre, ma vie de conjoint. À Compostelle, le Seigneur est venu me dire que tout ça c’était moi ; Nancy et les enfants étaient indissociables de mon être. »

Comme une seule chair. Une seule vie.

Devenir père, une minute à la fois

Après la séparation, les choses allaient changer. C’était bien beau de mettre Dieu au centre de sa vie, mais, comme le soulignait Marc, il fallait revoir les priorités et la façon de vivre. Marc a fait une Agapèthérapie. Au retour, le couple a décidé de se marier à l’Église… et de vivre la chasteté jusqu’à ce jour. « On voulait repartir du bon pied. Se “purifier”… oui, j’ose dire, “purifier” ! On a vécu 15 mois de chasteté et l’expérience a creusé davantage notre désir de vivre ensemble avec Dieu. » Un couple bâti sur le roc. Rien de mieux pour faire vivre Dieu. 

Marc n’est pas assis à regarder vivre ses enfants. Il vit avec eux et fait tout avec eux.

Concrètement, Marc, le père, devait remettre en question certaines choses qu’il affectionnait particulièrement. Notamment, l’idée de pouvoir être tranquille à faire ses petites choses sans se faire déranger…

« J’aimais prendre ma bière tranquille, assis dans mon Lay-Z-Boy, avec de la musique forte ! Eh bien là, c’est bien fini ! lance-t-il en éclatant de rire. Mon Lay-Z-Boy, je peux te dire que je ne suis jamais assis tout seul dedans ! Y’a toujours un enfant, ou deux, ou trois, qui vient s’assoir sur moi ! Ici, ça bouge tout le temps. On n’a pas une maison tranquille ! J’ai appris à accepter ça. À vivre heureux comme ça. J’ai décidé d’arrêter de capoter quand je me fais déranger. Tu vois, en ce moment, je te parle et je suis assis… Je ne fais que parler ! Je ne me souviens pas de la dernière fois où ça m’est arrivé ! 

« Est-ce que je t’ai parlé de mon timer ? »

Euh… Non… Qu’est-ce que c’est ?

« Bon. Je mets mon timer pis là, je joue de mon accordéon. Quand ça sonne, c’est le temps pour Gabriel et Nancy de partir pour la messe de 8h – Gabriel pratique son orgue après, là-bas. Quand quelqu’un m’appelle, je mets mon timer. Quand ça sonne, je lui dis que je dois raccrocher. J’embraye sur autre chose et ainsi de suite ! »

Comme je disais… Marc avait décidé de revoir ses priorités et sa façon de vivre. Faire le deuil de sa bulle. J’ajoute qu’il a découvert les joies du timer.

Être au service

Marc est un petit traité de théologie pratique sur deux pattes. Être au service de la famille, ce n’est pas être un servant : « Je ne veux pas inscrire un enfant au ski, un au piano et ainsi de suite ! Je ne veux pas suivre cette façon moderne d’être père. » Servir la famille, c’est vivre simplement tous ensemble. Comme Dieu le fait lui-même dans la vie de tous et chacun. Il n’est pas sur son trône à nous regarder vivre ; il est avec nous. Marc n’est pas assis à regarder vivre ses enfants. Il vit avec eux et fait tout avec eux.

Dirais-tu que c’est ça ton rôle de père ? Garder la famille unie ?

« C’est le rôle des deux parents ! Seul, je n’y arriverais pas. Il faut que la mère et le père soient sur la même longueur d’onde. Le grand changement après notre séparation, c’était ça : mettre la famille au centre de notre vie. C’est ce qu’on fait. Nos enfants sont toujours avec nous et nous suivent partout. On vit, quoi ! On fait l’épicerie avec eux… on ne les fait pas garder ! Dans le temps, on disait que quand il y en avait pour 12, y’en avait pour 13 ! Ça, c’est notre philosophie. Pour cuisiner, par exemple, je ne vais pas popoter trois heures pour servir des beaux plats fancy des chefs à la télé avec des assiettes vides ! Non. On va se faire un bon gros “spag” ou bien un énorme pâté chinois… Quelque chose qui bourre ! Puis, on prend des cours en famille. Pas chacun de son côté. Ça fait six ans qu’on fait du clogging (danse irlandaise). On a choisi ça parce que c’est à deux pas de la maison avec un horaire qui nous permettait d’être en famille. »

Marc prend sa tâche de Serviteur bien au sérieux. Il fait tout autour de Nancy pour qu’elle puisse prendre soin du bébé (Caleb a 5 mois) et faire l’école à la maison. Il assure la partie logistique : « L’école à la maison c’est toujours en évolution, ça change souvent parce qu’on doit l’adapter à la famille. Je fais la bouffe, la paperasse. » 

Hier, en nettoyant le frigo (!), Marc faisait ce qu’il appelle du un-schooling… en bon professeur d’anglais qu’il est. Donc, en lavant le frigo, il chantait des chansons en anglais :

« Benoît (4 ans) chantait avec moi. Il apprenait l’anglais mais sans livre, en étant avec son papa à faire une besogne ordinaire de la vie. Je parle beaucoup aux enfants en anglais, en auto par exemple. Je leur nomme tout ce qui défile, et eux ils répètent. On fait la conversation. Le un-schooling se fait aussi à l’épicerie. Tu veux doubler une recette, alors tu apprends à calculer les mesures. Ils n’ont pas l’impression d’apprendre, mais ils le font sans arrêt, à leur insu ! »

De lessive et de Dieu

Pour les tâches ménagères jusqu’à la catéchèse, même méthode. Marc ne l’a pas dit ainsi, mais il fait, avec Dieu, ce qu’il fait avec tout le reste : du un-catechism ! On ne parle pas de la prière. On prie. On ne fait pas de catéchèse. On regarde un film en faisant souvent « pause » pour apporter des réflexions chrétiennes. On ne fait pas la morale. On discute tout simplement de ce qui se passe dans notre société avec un regard chrétien. 

« La paternité, c’est de montrer la vie aux enfants, mais la vie avec nous. Leur montrer notre vie. Ce qu’on fait. Comment on la vie. Ça va du coup de balai jusqu’à la vie en société. Ce matin, je faisais mon fromage avec les 53 litres de lait que je suis allé chercher à la ferme. En échange de mon fromage, un voisin me donnera des produits de l’érable. Hier, il est venu entailler mes érables ! On a notre propre sirop d’érable ! »

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avec l’aimable autorisation de Marc Tousignant

Marc a développé une méthode pas piquée des vers. Quand il s’arrête et qu’il regarde l’état de la maison… qu’il constate que c’est très près d’un champ de bataille, il crie à tout le monde : « Ça vous tente-tu de voir un film ? » Évidemment, on répond « oui » à l’unisson. « Alors, je dis : OK, avant de s’installer devant la télé, on fait du ménage ! Pendant le film, au moment de la scène cruciale, du style : “Luke, je suis ton père”, je fais “pause” et je dis : “On plie du linge !” J’amène un tas sur la table et chaque enfant apporte son bac – personnellement décoré – on trie, on plie, on va porter nos bacs… et on continue le film. Trente minutes plus tard, je refais la même chose, mais cette fois-ci avec le lave-vaisselle. On est toujours dérangés comme ça. On est habitués. » Et c’est ainsi qu’un film de 90 minutes peut s’écouter en trois heures… 

La tête et le cou

J’allais, une fois de plus, demander à Marc s’il croyait que le père devait être la tête de la famille. Il a répondu que Nancy et lui avaient adopté la philosophie de Maria Portokalos. 

Maria qui ? « Oui, la mère de Toula Portokalos dans le film “My Big Fat Greek Wedding” ! La mère démontre comment elle arrive à faire croire à son mari que c’est lui qui décide… alors que c’est elle qui a tout manigancé. Elle dit à sa fille que la tête de la famille, c’est l’homme, mais que la femme, elle, c’est le cou ! Je peux dire que chez nous, c’est comme ça ! »

« Il y a un lien direct avec le manque de respect envers Dieu. Tu ne peux pas respecter l’image du père, si tu ne respectes pas celle de Dieu. »

Marc

Après avoir dit ça en pouffant de rire, il admet cependant qu’il pourrait avoir un peu plus d’autorité. 

« Le manque d’autorité paternelle, c’est plus social qu’individuel. Les gens d’ici sont individualistes. Au Mexique, où j’ai vécu quelques années, quand un enfant fait une niaiserie, ce sont toutes les mères présentes qui vont lui faire des remontrances. Ici, les gens ont peur d’intervenir ; ils n’osent pas être des parents avec les enfants. Mais le malaise est encore plus profond que ça. Je vois dans les téléromans ou les publicités à quel point les pères sont méprisés : ils sont toujours représentés comme des niaiseux ! Les enfants, tout comme les conjointes, les respectent rarement. Il n’y a pas de saine crainte du père. Il y a un lien direct avec le manque de respect envers Dieu. Dans notre société, tout le monde sacre, même les enfants ! Je pense que ça va ensemble ; tu ne peux pas respecter l’image du père, si tu ne respectes pas celle de Dieu. »

Papa pour la vie

Marc accueillerait volontiers deux ou trois enfants de plus. Nancy trouve que la maison commence à se faire très petite.

« Quand un enfant arrive, on fait des changements ! Ça fait partie de vivre autrement. Récemment, on a ré-hypothéqué la maison. J’aurais bien aimé la payer rapidement en faisant des gros paiements… Mais, c’est maintenant qu’on vit ! C’est maintenant que nos enfants sont avec nous ! Nancy et moi, on a toujours été de grands voyageurs. C’est pour ça qu’on est tous les deux professeurs d’anglais ; pour travailler à l’étranger. On sait bien que les voyages, c’est terminé ! Quand on a décidé de repartir à neuf, ça faisait partie du lot. On a choisi de vivre à Sherbrooke parce qu’il y a deux universités et trois cégeps… On s’est dit que de cette manière, nos enfants resteraient plus longtemps avec nous. Disons qu’on a compris qu’on serait parents longtemps ! »

Quand il sera grand-père, Marc ne vendra pas tout pour s’acheter un condo et puis voyager. Même si c’est la mode. Quand il sera grand-père, Marc agrandira sa maison encore plus pour accueillir ses enfants et ses petits-enfants. « On est fou, hein ? »

Oui, Marc. Quand on décide d’aimer pour vrai, on peut avoir l’air fou. 


Ce texte a été publié initialement dans le magazine La vie est belle ! en juin 2013.


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Brigitte Bédard

Brigitte Bédard est journaliste indépendante depuis 1996. Elle vient de publier « J’étais incapable d’aimer. Le Christ m’a libérée » (Éditions Artège), son témoignage de conversion franc et direct.

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