pèlerinage
Illustration : Caroline Dostie

À Memphis comme à Compostelle : la pratique pèlerine aujourd’hui

Éric Laliberté a plusieurs cordes à son arc. Après s’être investi pendant près de dix ans dans le domaine de l’animation au secondaire, il découvre le pèlerinage. Il fonde avec Brigitte Harouni l’organisme Bottes et vélo, qui offre des services de formation et d’accompagnement spirituel dédié au pèlerinage de longue randonnée. Il termine présentement un doctorat en théologie à travers lequel il se spécialise en études pèlerines. Nous l’avons rencontré afin qu’il nous parle des manifestations contemporaines de cette pratique.

Tout d’abord, les études pèlerines, c’est quoi ?

Un champ interdisciplinaire assez récent qui s’est développé dans les années 1970. Les parents des études pèlerines sont deux anthropologues, Victor et Edith Turner. Ils se sont intéressés aux pèlerinages catholiques à une période où l’on considérait qu’un pèlerinage consistait à « être à un endroit ». Par exemple, aller à l’Oratoire Saint-Joseph. Je suis dans ces lieux, donc je suis pèlerin.

L’exercice pèlerin permet de vivre une expérience transformatrice, une conversion.

Aujourd’hui, il est plus question de déplacement, de mouvement. On va définir le pèlerinage comme « tout déplacement en quête d’un idéal ». Quand des personnes se rendent sur des sites comme la tombe d’Elvis Presley ou à des évènements comme la Coupe du monde de football, on parle parfois de pèlerinage. Les études pèlerines cherchent à comprendre ce qui se joue derrière tout ça.

Elvis Presley, la Coupe du monde de football… quel est le rapport avec le religieux ?

Parce que les études pèlerines s’intéressent à un exercice holistique qui mobilise toutes les facettes d’une personne, plusieurs spécialistes y sont engagés : professionnels du tourisme, sociologues, kinésiologues. Pour moi, le pèlerinage est un exercice spirituel, qui me provoque à travers l’exercice physique et le temps. Quand Johnny Hallyday est décédé, les journaux ont titré : « Pèlerinage sur la tombe de Johnny ». Un homme racontait : « Johnny, c’est ma jeunesse, la pêche avec mon père, des promenades en moto. » Quand les gens sont en pèlerinage, ils relisent leur vie et se questionnent sur le sens qu’ils veulent lui donner.

Que poursuivez-vous dans vos recherches ?

Pour ma thèse de doctorat, j’ai demandé à des personnes de me raconter leur Compostelle. Leur récit commençait toujours en dehors du chemin, à un moment de leur vie antérieur au départ. À travers le pèlerinage, ils cherchaient à préciser leur rapport à eux-mêmes, à l’autre, à l’univers, à Dieu. Dans le pèlerinage, il n’y a pas qu’un déplacement physique, mais aussi un déplacement intérieur. À travers ces recherches, je veux savoir ce que c’est, la spiritualité, aujourd’hui. On doit nécessairement sortir des cadres normatifs.

On entend souvent que ce n’est pas la destination qui importe, mais le chemin. Est-ce exact ?

Pas tout à fait. On dit qu’il y a trois pôles essentiels à tout pèlerinage : le pèlerin, le chemin, le sanctuaire. Tout se tient, on ne peut pas soustraire un pôle. Le pèlerin est celui qui quitte son quotidien. Au moment où il entame son itinéraire, il est désorienté. Ce chemin pointe nécessairement vers quelque chose. Il s’agit du sanctuaire, un espace vers lequel on tend et on aspire. Si le cœur de l’expérience pèlerine se vit dans le déplacement, on a quand même une destination en tête. Si on ne l’explicite pas, on ne va nulle part.


Cet article est tiré du numéro spécial Visitation de la revue Le Verbe, dossier Un tourisme en quête d’authenticité. Cliquez ici pour y accéder.


Le sanctuaire, plus qu’un lieu physique, serait aussi un espace intérieur ?

Au cours des dernières années, en lien avec l’accueil des migrants, on a entendu parler des « villes sanctuaires ». On a utilisé un langage religieux pour exprimer une réalité humaine. Le sanctuaire que ces personnes recherchent, c’est un lieu où elles vont pouvoir se sentir en sécurité, où elles seront acceptées telles qu’elles sont. Le sanctuaire, dans ce cadre, c’est un lieu où je peux m’épanouir.

Quel portrait dressez-vous de la pratique pèlerine au Québec ?

Certains disent qu’on a une trentaine de chemins, mais je n’adhère pas à cette idée. Ce dont je me rends compte, c’est qu’il s’agit plus de forfaits voyages que de chemins de pèlerinage. En effet, ces chemins ne sont pas balisés, on ne peut en trouver aucune carte. Ils n’existent pas par eux-mêmes et on ne peut pas les vivre de façon autonome. Il faut s’inscrire dans un groupe pour suivre l’itinéraire proposé à un moment donné, le plus souvent une fois par année. À la fin du circuit, le chemin disparait. Quand on est devant un chemin de pèlerinage reconnu, ce n’est pas compliqué. Tu prends ton sac, une carte, et tu pars.

À part ces opérateurs touristiques, qui sont les acteurs engagés dans le pèlerinage ?

De vrais chemins de pèlerinage, on en a peut-être cinq ou six au Québec, dont le chemin des Sanctuaires, celui des Outaouais et Notre-Dame-Kapatakan. Avec Bottes et vélo, on crée des guides pour permettre aux gens de partir par eux-mêmes. Présentement, au Québec, l’acteur le plus important est l’Association du Québec à Compostelle, qui rassemble près de 3000 membres. Il y a les associations de sanctuaires qui sont très impliquées. Rando Québec cherche aussi à établir un créneau dans ce domaine.

Et l’Église ?

La dimension religieuse est toujours présente. Au Québec comme à l’international, certains lieux restent très fréquentés. On peut penser à Lourdes, à Fatima ou à Medjugorje. Les catholiques qui se rendent dans ces lieux y vont pour vivre quelque chose. Ce qui est intéressant, c’est qu’au-delà de la consommation religieuse, l’exercice pèlerin permet de vivre une expérience transformatrice, une conversion. On fréquente ces sanctuaires pour se donner un espace qui permet de cheminer.

En Europe, les vieilles églises sont construites de façon à provoquer ce mouvement. Par exemple, les portes sont faites basses, pour nous obliger à nous pencher, à faire preuve d’humilité. En arrivant à Compostelle, on cherche la cathédrale. On arrive dans l’enceinte de la vieille ville et, pourtant, on ne la voit pas. On suit les flèches, on croise un joueur de cornemuse, on se demande où est le sanctuaire. On finit par sortir de la ville, on quitte le chemin et, quand on se retourne, on la voit enfin.

L’exercice pèlerin, c’est exactement ça : quitter sa route habituelle pour mieux se retourner, et repartir en avant.


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Valérie Laflamme-Caron

Valérie Laflamme-Caron est formée en anthropologie et en théologie. Elle anime présentement la pastorale dans une école secondaire de la région de Québec. Elle aime traiter des enjeux qui traversent le Québec contemporain avec un langage qui mobilise l’apport des sciences sociales à sa posture croyante.

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