braoule
Photo : Michal Parzuchowski / Unsplash

Retrouver sa braoule

Le confinement est ce moment où l’on doit faire plus avec moins. On découvre alors que la créativité ainsi sollicitée a toujours été le propre de l’homme, car elle le structure et règle son rapport au monde. En créant, plutôt en recréant, je me purifie et me mets à la suite des disciples d’Emmaüs, dans la désillusion enthousiaste.

L’enfant et sa braoule

Donnez un jouet électronique et compliqué à un enfant et, une fois qu’il aura appuyé sur tous les boutons et expérimenté tous les effets, il s’ennuiera aussitôt. Donnez-lui à l’inverse une braoule en bois et il passera des heures à (se) taper avec et à fourrer l’objet partout. Et sans doute qu’il recommencera le lendemain.

C’est que, comme dit le proverbe, nécessité est mère d’ingéniosité. Moins on a, plus on compense. Et on le fait à partir de ce qui ne peut nous être enlevé, selon l’expression évangélique. C’est-à-dire notre capacité à chercher de nouvelles voies, à trouver des solutions. L’obstacle structure comme la topologie crée les méandres et le deuil creuse la foi.

Nous louvoyons ainsi entre deux récifs périlleux : l’acceptation fataliste et la révolte. Au milieu, le passage étroit s’appelle la créativité.

Tous ont leur jouet, même les influenceurs, qui ont docilement avalé le catéchisme des psychologues et des concepteurs de la très-à-la-mode croissance personnelle. Ils l’appellent créativité. On est dans le ludique, le merveilleux, on broie du rose.

Sauf que la créativité n’a rien à voir avec cet épanouissement masturbatoire qui déborde rarement la sphère du moi.

La braoule du cistercien

On crée par nécessité, répète inlassablement le sage proverbe. Plus exactement, on ne crée pas, on transforme. Mieux encore, on transmue. L’enfant n’a plus une braoule dans les mains : il a un nouveau bras, une épée, un étendard, un mètre à mesurer le monde, un maillet pour battre le tambour de l’univers. 

C’est que l’enfant qui voit l’immensité du monde a vocation à devenir homme afin d’y inscrire son être et son action. Plus il grandit, plus sa braoule se complexifiera, car il aura développé par lui-même et en lui-même une capacité intérieure à établir des passerelles entre le monde et lui. Graduellement, il métabolisera le monde sans avoir eu besoin de le violer de l’extérieur, au contraire des enfants qui auront eu un jouet déjà complet, pour ainsi dire.

L’enfant à la braoule, c’est le cistercien de demain, celui qui assèchera les marécages pour réaliser la vision de la nature dont la Bible lui aura donné le parfum. C’est l’homme dont la dignité croît à mesure qu’il canalise l’incarnation de Dieu dans la matière.

Le confinement

Le confinement dont on parle tant ces jours-ci, pour pénible qu’il soit, est aussi ce moment où l’homme peut revenir à sa braoule d’antan et examiner le parcours qui relie l’enfant et l’adulte, l’enfant au monde. Quitte à mesurer à quel point il sera ou non devenu ce qu’il devait devenir. Quitte à retracer les parcours artificiels où il n’aura rien créé du tout, indépendamment des réputations sociales qu’il se sera forgées. 

Le confinement, comme la crise qui le justifie, est un moment de vérité d’autant plus inévitable que l’espace des fuites et des divertissements pascaliens s’est rétréci. 

Confinés, nous sommes limités et, partant, obligés à faire plus avec moins et à examiner notre rapport au monde. Et surtout à ne pas accepter notre sort passivement, ce qui nous amènerait à nous recroqueviller par dessèchement progressif.

Nous louvoyons ainsi entre deux récifs périlleux : l’acceptation fataliste et la révolte. Au milieu, le passage étroit s’appelle la créativité. En d’autres mots, selon le mot de Pindare repris par Nietzche : devenir ce que l’on est.

Triple avantage

Cette créativité a un triple avantage.

D’une part, c’est un pèlerinage aux sources. Confinés, notre espace rétrécit, nos fréquentations s’amenuisent, les risques s’amoncèlent, ce qui était normal devient dangereux. Il faut retrouver la braoule de l’enfant, la simplicité dans nos existences et les assises fondamentales qui sous-tendent et permettent notre vie. Comprendre de quelle simplicité, ou de quelle vérité, est faite notre complexité. Déterrer le Rosebud de Citizen Kane.

Cela vaut tant pour l’individu que pour la société.

D’autre part, et ayant déniché notre simplicité première, la créativité est l’occasion de recréer ce que nous connaissons déjà, mais peut-être avec des allégeances plus réelles. Une ile déserte est l’occasion périlleuse de mettre à nu et de purifier une relation humaine ou une vérité d’Évangile.

Finalement, cette sévère récréation est aussi une recréation, une création à nouveau. Elle nous permet de réécrire une partie de notre scénario vital, de notre cheminement. Avec la pauvreté riche de promesses de l’enfant et la richesse pauvre de ses désillusions de l’adulte.

Et si l’on y réussit, on pourra espérer tordre quelque peu le fatalisme de l’adage qui soupire : si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. Et marcher dans les pas des disciples d’Emmaüs, dans la désillusion enthousiaste, comme l’entendait l’abbé Pierre.


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Jean-Philippe Trottier est diplômé de la Sorbonne en philosophie ainsi que de l’Université McGill et du Conservatoire de Montréal en musique. Auteur de trois essais, dont La profondeur divine de l’existence (préfacé par Charles Taylor) est le plus récent.

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