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André Laberge
Photo : Simon Lessard / Le Verbe

Requiem pour l’effondrement du monde : récital avec dom André Laberge, père abbé du monastère de Saint-Benoît-du-Lac

La tension entre le présent et l’avenir est au cœur de la vie chrétienne : comment vivre l’aujourd’hui alors que nous sommes appelés à la vie éternelle ? Dom André Laberge, père abbé du monastère de Saint-Benoît-du-Lac, nous livre ses réflexions sur le temps et sur le sujet de l’heure — l’apocalypse —, et aussi sur la musique qu’il espère entendre résonner au ciel. Rencontre.

Le Verbe : Le livre de l’Apocalypse se présente à nous comme un grandiose opéra sur la fin des temps. C’est toutefois un livre déroutant.

Dom Laberge : L’apocalypse, c’est le vrai monde qui s’en vient ! C’est vers là qu’on va.

C’est tellement riche, l’Écriture, il ne faut pas en avoir peur, car en même temps, c’est une parole pour le monde et pour moi ; alors il faut la lire, mais il faut la lire en Église, avec le sens de l’histoire ; l’histoire va quelque part.

C’est vrai que ça peut être une œuvre effrayante. Parce qu’il y a toutes sortes d’êtres avec des yeux dans les ailes. J’avoue honnêtement que c’est un langage qui ne m’est pas familier et qui ne m’attire pas beaucoup. 

Mais en même temps, c’est parce que le monde futur est tellement riche qu’il fallait des choses invraisemblables qui dépassent notre imaginaire. Comme dit l’Écriture :

Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme, voilà ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. (1 Co 2,9)

Nous devons nous méfier de notre imagination, car elle n’est pas assez puissante pour comprendre l’au-delà.

Cet article provient du numéro spécial Apocalypse paru au printemps 2020.

Je ferais un rapport entre ce livre de l’Apocalypse et la liturgie byzantine, qui est tellement différente de la nôtre. C’est une liturgie pleine de formules et de symboles. C’est comme une forêt tropicale avec des plantes de toutes les couleurs et de toutes les formes, luxuriante, exubérante. L’Apocalypse a quelque chose comme ça aussi. Mais pour un esprit plus occidental comme le mien, c’est plus difficile. Ce n’est pas que j’aime nécessairement les jardins à la française ; je préfère les jardins à l’anglaise…

Comment peut-on construire un monde meilleur, si en même temps on est tendu vers la fin du monde ? On pourrait dire : « Ça ne vaut pas la peine. »

Comme si le quotidien ne comptait pas ? On n’est pas des futuristes ! Quand Jésus dit : « Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même… », c’est pour vivre aujourd’hui, pas demain ni hier. 

Bien sûr, on sait où on va, on sait d’où on vient. Des fois, on voudrait ne pas le savoir (rires). L’aujourd’hui compte, et c’est aujourd’hui qu’on se sanctifie, c’est aujourd’hui qu’on aime, pas demain. La vie chrétienne, c’est ça. Alors, quand les obstacles se présentent, ça devient l’aujourd’hui. Il y a les façons de les vivre en union avec le Seigneur. Autrement, on va être comme des légumes qui se laissent chauffer et qui attendent la pluie et le soleil.

On avait récemment le déluge dans les lectures à la messe. L’aventure de Noé n’est pas pour nous faire peur, mais pour secouer notre négligence. En même temps, je trouve cet épisode terrible : on se mariait, on mangeait, on buvait… et puis personne ne l’a vu venir. 

Il y a un peu de ça dans notre monde actuel. J’étais à Montréal dernièrement et je voyais les gens qui courent. Ce n’est pas un jugement de valeur, mais ils s’agitent pour beaucoup de choses. Ce sont tous des Marthe. Ils gagneraient à s’assoir un peu comme Marie. Mais ils n’ont pas le temps. 

Et puis, ils s’étourdissent. Ils sont, comme disait Pascal, dans le perpétuel divertissement.

Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser. (Les Pensées, Laf. 133)

« Distraire », en latin, a le sens de « séparer en tirant, déchirer », quelque chose qui peut nous faire penser au supplice de l’écartèlement.

Le moine, lui, cherche comme Marie à faire l’unité. Unifie mon cœur pour que j’apprenne à te craindre. Simplex en latin. Fais que mon âme soit sans pli. Fais que mon âme soit permapress !

En vieillissant, on se simplifie ?

Oh oui ! Normalement, on devrait être plus près du Seigneur, et plus focalisé, plus orienté. Les choses auxquelles on accordait de l’importance quand on était jeune moine deviennent très secondaires. On savait qu’elles étaient secondaires. Là elles le sont devenues. Ce n’est pas juste dans la tête, c’est dans le cœur aussi. 

Notre vie monastique avec l’âge se simplifie. C’est sans parade. On ne prêche pas, c’est vécu dans le Cœur de Jésus, en communion avec l’Église.

La vie monastique a une dimension eschatologique, tendue vers l’attente du retour du Christ. Quel est ce mode de vie qui attend la fin du monde ?

La règle de saint Benoît nous dit dans son prologue : « Marchons dans ses sentiers, afin que nous méritions de voir dans son royaume celui qui nous a appelés. » Il n’est peut-être pas question de l’Apocalypse dans cette règle, mais il y a une marche vers quelque chose, il y a un but. C’est l’idée de progrès, parce que c’est une marche, nous sommes tous en marche. Même s’ils font un vœu de stabilité, les moines sont des pèlerins comme les autres. Ils font de la marche sur place pourrait-on dire, comme sur un tapis roulant, mais pas comme des écureuils dans une roue (rires).

Non seulement on marche, mais il faut courir, dit aussi notre père saint Benoît : « Il nous faut courir et agir d’une façon qui nous profite pour l’éternité. » La gravité monastique, c’est de courir, pas physiquement, mais « par les bonnes œuvres sans lesquelles on n’y parvient pas ».

Et quelles sont ces bonnes œuvres plus précisément ?

Ce sont des choses très simples. Saint Benoît nous propose 73 « instruments » des bonnes œuvres. C’est le kit, la boite à outils du moine.

Il y en a un, c’est l’instrument 46, qui dit : « Désirer la vie éternelle avec toute l’ardeur de son âme. » Ça, c’est au quotidien ! Elle est commencée, c’est sûr, la vie éternelle, parce que ce n’est pas juste une marche vers le Christ, mais avec le Christ. 

Souvent j’y pense moi-même dans ma propre vie. Car tout peut changer. Nos projets peuvent se modifier. J’aurais pu par exemple faire une carrière de musicien. Je ne le savais pas. Mais heureusement que le Bon Dieu me l’a caché. Quand il nous veut à une place, il nous cache les autres places.

Désirer la vie éternelle n’implique-t-il pas de désirer aussi la mort ? Comment vivre l’attente de la mort (ou de la fin du monde) dans la hâte et non dans la peur ?

L’instrument 47 qui suit dit : « Avoir chaque jour la mort devant les yeux, comme étant près de nous surprendre. » Quand on se fait opérer, sur le moment ça fait mal, mais on sait que c’est pour notre mieux-être. De même, la mort est un chemin obligé.

C’est sûr qu’il y a de l’inconnu. On ne sait pas comment ça se passe. On peut se faire des scénarios, lire des récits de gens qui seraient revenus. On juge un arbre à ses fruits. Or, tous ceux qui ont vécu une expérience de mort imminente, cela a changé leur vie. C’est donc quelque chose de fort !

Comment les moines que vous avez connus ont-ils vécu la mort ?

C’est varié. Ils ne sont pas tous morts ici au monastère, mais ils sont tous partis avec sérénité. La plupart étaient âgés, et quand les facultés s’en vont, on ne résiste pas.

Dieu n’est pas un tortionnaire, ce n’est pas un comptable. Je passe mon temps à répéter ça.

Un vieux chrétien a dit un jour avant de mourir : « Moi, je glisse vers Dieu. » J’aime cette expression-là. Glisser. On a tous été enfants, on a tous fait de la traine sauvage. Quand on descend une pente, il n’y a rien à faire, il faut se laisser faire. On se laisse aller et on sait où l’on va. On glisse doucement vers Dieu.

J’aime bien l’idée que c’est comme une forme d’abandon. On s’abandonne à l’attraction terrestre, mais là, c’est l’attraction de Dieu, céleste. Il me semble que cette attraction devrait nous réjouir. Elle n’est pas effrayante du tout.

Même si après la mort on doit s’attendre à un jugement ?

Dieu n’est pas un tortionnaire, ce n’est pas un comptable. Je passe mon temps à répéter ça. En même temps, ce n’est pas nier la justice de Dieu. Il devrait y avoir de la joie à attendre le jugement. Surtout si on a fait de son mieux. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’a pas fait de péchés et qu’on ne s’est pas trompé.

Vous savez, quand on entre dans la lumière, on voit les petites taches que l’on peut avoir sur nos vêtements. Ce sont nos fautes. On les voit. Mais comment ça se passe pour les nettoyer ? On parle du purgatoire. Mais le purgatoire, ça peut se faire dans l’instant, ce n’est pas obligé que ce soit dans un temps très long.

C’est certain qu’il faut se proportionner à la lumière, comme dit saint Thomas d’Aquin. J’aime beaucoup cette idée de se « proportionner ». On collabore et en même temps on est agi. On ne peut pas être égal, mais on peut se proportionner. Dieu est trop grand pour nous, alors pour nous rendre dignes de le voir, il faut que notre regard et notre sensibilité soient préparés à le voir.

Comment pouvons-nous nous préparer à le voir dans la vieillesse ?

En veillant. « Veiller à toute heure sur les actions de sa vie. » C’est l’instrument 48 de notre règle.

Veiller pour un moine, c’est quoi ? Dormir moins ?

Pas pour moi. Parce que j’ai besoin de sommeil. Moi, ce que je fais parfois, c’est que je me lève un peu plus tôt, je suis au chœur à 4 h 30 au lieu de 5 h, mais ce n’est pas héroïque. Mais c’est ça, un temps libre pour être avec Dieu et prier, un temps pour adorer. Ça, en vieillissant… adorer ce Dieu qui est si grand, ça me comble. Il ne faut pas penser qu’on va dans l’éternité adorer le Bon Dieu comme si nous étions des statues. Ça va bouger un peu.

Fra Angelico dans ses tableaux fait danser les élus avec les anges.

Ah bon ? Je ne sais pas si je vais être un bon danseur. Nous aurons des corps glorieux et subtils après tout, donc je devrais être capable de danser mieux.

Et saint Thomas d’Aquin dit qu’il y aura de la musique au ciel.

Lui, il a certainement raison !

J’imagine que, quand on entre au ciel, il doit y avoir une musique qui ressemble à la troisième suite de Bach pour orchestre en  majeur. Le tout premier mouvement, c’est comme un grand prélude avant la fugue qui suit. C’est ample.

J’avais eu cette vision-là quand j’étais allé à l’Expo 67, il y a longtemps de ça. À un moment donné, on était transporté en avion dans le Grand Canyon du Colorado. C’est large et on survole l’immensité de la grande plaine. Et puis j’imaginais cette musique-là, cette ampleur, qu’on découvre à mesure qu’on entre progressivement dans la lumière éternelle. Puis la Trinité Sainte, bien sûr, Notre Dame et au bout du chemin, Bach. Bach avant saint Benoît, parce que je l’ai connu avant. Je connais et joue Bach depuis l’âge de 7 ans, ça fait donc 72 ans. C’est mon rêve, mais qui va sans doute être transformé (rires)!

Est-ce qu’il y a d’autres œuvres musicales qui peuvent nous aider à méditer le mystère de la fin des temps ?

Il y a l’Actus tragicus, la Cantate 106 de Bach. C’est une méditation extraordinaire sur la mort. « Le temps de Dieu, c’est le veilleur », chante le chœur. Écoutez la version de mon professeur Gustav Leonhardt, avec qui j’ai étudié deux ans à Amsterdam.

Sinon, il y a aussi le Et expecto ressurectionem (« J’attends la résurrection des morts ») de la Messe en si mineur de Bach. Ça, c’est certainement très triomphant !


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Simon Lessard

Fourmillant d’idées novatrices, Simon s’est joint à notre équipe de rédaction pour faire grandir Le Verbe en taille et en grâce. Féru de philosophie et de théologie, il aime entrer en dialogue avec les chercheurs de vérité. Toute son essence est distillée en son totem scout renard amical et son personnage Disney fétiche : Timon!

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