cuir
Photo : Kunal Goswami / Unsplash.

En cuir pour le Christ

Je suis de sexe masculin. J’aime beaucoup porter du cuir, matériau quasi inexistant dans la facture vestimentaire masculine contemporaine. Vêtement connoté, vecteur de débauche sexuelle qui justifie le prudent mais étouffant tabou qui le recouvre ? Ou signe d’une droiture physique et morale de l’homme, à condition qu’il soit intégré dans la triade animal-corps-noblesse ? Une triade qui est finalisée par, en et avec le Christ ? Pour finir, ce matériau noble appelle-t-il la bure et, en fin de compte, le dépouillement de la nudité finale ?

La sagesse populaire veut que l’habit ne fasse pas le moine. Si l’on comprend la saine méfiance derrière toute apparence, il n’en demeure pas moins que la parure a une fonction. Ainsi, il n’est pas risqué d’affirmer que l’habit aussi fait le moine… à condition qu’il soit ajusté à la fonction qu’il désigne et qu’il ne serve pas de simple exosquelette à un mollusque ou de masque à un tricheur.

Parlant moine, c’est la fonction sacerdotale qui vient immédiatement à l’esprit. Ici, point d’appel, point d’ordination. Point d’ordination, point de vêtement liturgique et point de couleurs selon le calendrier liturgique ou les fêtes. Cela forme un tout et il n’y a donc pas d’ordination sans signe extérieur. Le prêtre n’est pas un paon (en principe…). Agissant in persona Christi, il disparait derrière sa fonction et sa parure.

La mode

Si le vêtement sacerdotal pointe vers une autre réalité, peut-on dire la même chose de la mode vestimentaire profane, en l’espèce masculine (puisque je suis un homme et que c’est le sexe que je connais le mieux) ?

Je passe ici sous silence le fait que la mode, c’est par définition ce qui se démode et que cette activité entretient le narcissisme et génère pas mal de richesse. Je m’attarde davantage à l’adéquation entre une apparence, un apparat et une réalité intérieure (qui peut être un idéal, une esthétique ou un sens). Ici, l’extérieur est subordonné à l’intérieur et, ô surprise, cette subordination tient également de l’ordination. Ici, l’esthétique est subordonnée à l’éthique, puis au religieux pour reprendre, en le tordant quelque peu, le propos de Kierkegaard.

Si l’habit aussi fait le moine, c’est en vertu de cette hiérarchie que pourrait également se justifier l’attrait pour la mode, les formes, les couleurs, les textures, les matériaux. 

Le cuir

Le moment est venu pour aborder la question d’une matière précise et qui tient encore du tabou et d’une fascination gênée : le cuir. Il se trouve que c’est ce que je porte le plus souvent : chemise, pantalon, veste, bretelles, chapeau (qu’on se rassure, j’ai tout de même des vêtements « normaux » pour les occasions qui exigent un certain décorum).

Un ami à moi, en fait mon meilleur ami, qui n’était jamais à court de formules aussi ramassées que brillantes, avait vu mon attirail et s’était exclamé : mais c’est une matière noble ! Tout était dit en un clin d’œil et surtout, ce qui passait pour une bizarrerie ou un instrument de débauche sexuelle s’était soudain retrouvé serti dans sa vocation fondamentale.

Quelle est-elle ?

Il s’agit d’abord d’une peau d’animal qui mobilise une idée archaïque de l’homme d’avant la cassure du péché, d’avant la conscience qui sépare et qui juge, d’avant la honte nourrie au dualisme âme-corps. L’idée sacrificielle n’est pas loin, car il a bien fallu tuer l’animal pour s’en faire un habit et pour s’en approprier les vertus et les forces. Les chamanes comprennent bien cette assomption de l’animal par l’homme qui devient alors homme-loup, homme-cheval, homme-ours, homme-agneau ou encore homme-aigle par les plumes. C’est tout de même plus suggestif et vivant qu’être homme-coton, homme-soie ou homme-lin…

Le cuir tient, pour reprendre la formule de mon ami, de la cérémonie, de la noblesse et de la virilité […].

Ensuite, le cuir rehausse les caractéristiques sexuelles masculines : musculature, formes, précision. On ne peut froisser le cuir, il est toujours lisse, et le temps rend sa patine brillante. Il n’ondoie pas au vent. Il est là, comme une évidence, une transparence derrière laquelle on ne peut se cacher. Comme une élégance offerte du corps et de l’âme. Il est racé et demande audace. L’audace de la beauté.

Finalement, si le cuir reprend l’origine animale de l’homme, puis sa perfection corporelle masculine, il symbolise l’armure qui renvoie à une droiture. Le cuir tient de l’ascèse, de la discipline et du dépassement de l’ordinaire du quotidien. Il tient, pour reprendre la formule de mon ami, de la cérémonie, de la noblesse et de la virilité, puisque mon propos concerne le masculin.

Finalement, la simplicité du matériau est le prélude au dépouillement, comme saint François d’Assise s’était fait nu pour ensuite s’abaisser à porter la bure.

L’incarnation

Il n’y a pas d’incarnation sans passer par l’origine humaine, par son archaïsme. Il n’y a pas d’incarnation sans perfection du corps. Il n’y a pas d’incarnation sans droiture ni rigueur virile. Tout cela se tient dans un commun appel, une commune vocation. Autrement dit, il n’y a pas d’incarnation ni de rédemption sans finalisation de ces trois attributs dans le Christ (autrement, faute de cet idéal, de cet aimant qui nous guide et nous structure, on retombe dans la débauche). 

C’est tout l’homme qui se fond dans une flèche qui monte en grâce et qui, partant, est sauvé de sa pesanteur.

Si le Christ s’est fait proche des pêcheurs, des faibles, des malades, des petits, il ne s’est jamais départi de sa noblesse ni de sa royauté. Toute sa vie terrestre, il a revêtu une parure unique, même à l’extrême limite de la déshumanisation par la croix. 

Qui plus est, un noble et un roi ne peuvent pas ne pas être beaux, non de cette beauté profane qui passe, mais de celle dont le signe terrestre le plus scandaleux est la vulnérabilité.

C’est que le roi ordonne, dans les deux sens du terme : une fois ces attributs intégrés et une fois leur fonction assumée, puis dépassée, la royauté peut enfin se dénuder, de même que saint François d’Assise a remis ses vêtements terrestres à son père pour ensuite trouver refuge sous la cape de l’évêque et revêtir la bure, prélude à la gloire divine.


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Jean-Philippe Trottier est diplômé de la Sorbonne en philosophie ainsi que de l’Université McGill et du Conservatoire de Montréal en musique. Auteur de trois essais, dont La profondeur divine de l’existence (préfacé par Charles Taylor) est le plus récent.

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