fratelli tutti musique
Photo : Caleb George / Unsplash.

Fratelli tutti : quand le pape joue de la musique

Le pape François a publié sa lettre encyclique Fratelli tutti, sur la fraternité et l’amitié sociale, le 3 octobre dernier, veille de la fête de saint François d’Assise. Toutes et tous — frères et sœurs !

À la différence des journalistes de divers médias, je n’ai pas eu l’occasion d’accéder au texte « sous embargo », ce qui signifie recevoir le texte sans possibilité d’en parler avant la date de parution. Comme chacun, j’en ai pris connaissance seulement le 4 octobre.

Pour m’approcher de ce texte généreux — le pape aime écrire, et je crois savoir pourquoi —, je vous suggère l’angle évoqué de la lettre elle-même, à savoir l’angle musical. Le pape me semble rarement faire référence à la musique ; toutefois, ce qui m’a frappé dans cette lettre, c’est précisément la référence à cet art sacré qui nous porte, nous transporte et nous transfigure. « La musique n’est pas un savoir, mais un puits d’où sortent toutes les inventions possibles », écrit le philosophe Michel Serres dans son livre Musique.

C’est justement ce que veut faire, il m’apparait, le pape François : réinventer l’art de vivre ensemble, en harmonie et en humanité. Garder vivant cet art que nous avons peut-être négligé et qui s’avère si précieux en ces temps de pandémie. 

Fraternité ouverte

Vivre ensemble s’apparente à l’interprétation d’une grande œuvre musicale. Ou peut-être mieux à la création d’une œuvre musicale où voix et partitions s’entremêlent : un oratorio où chacun chante sa partition dans une même harmonie, en une solidarité et une élévation mutuelles.

Le diapason de cette création artistique humaine — qui touche chaque aspect de notre vie — est donné dans les premières pages de la lettre : « heureux celui qui aime l’autre “autant lorsqu’il serait loin de lui comme quand il serait avec lui”. » En ces quelques mots simples, saint François d’Assise, cité par le pape François, exprime l’essentiel d’une fraternité ouverte permettant de valoriser et d’aimer chaque personne indépendamment de la proximité physique, peu importe le lieu de naissance ou de résidence.

Toutes les voix ne chantent pas nécessairement en même temps, mais elles sont toutes importantes et doivent s’ajuster l’une à l’autre.

Le diapason est important, de même que les différentes voix dans la partition de cet oratorio pontifical. Le pape se penche très sérieusement dans Fratelli tutti sur les clés de l’interprétation, introduites dans son chapitre « Les ombres d’un monde fermé ». 

Par la suite, il traite de saveur locale, de politique réhabilitée, d’une économie qui n’oublie personne, d’une immigration qui redonne vie, du sentiment d’appartenance nationale qui accueille et partage, de la guerre et de la peine de mort, du pardon sans mesure. Toutes les voix ne chantent pas nécessairement en même temps, mais elles sont toutes importantes et doivent s’ajuster l’une à l’autre.

Une mélodie à plusieurs voix

Pour saisir comment trouver la justesse de l’interprétation, le Saint-Père cite saint Irénée de Lyon dans son œuvre Contre les Hérésies 

« Diverses et multiples n’en sont pas moins, pour autant, les choses qui ont été faites : replacées dans l’ensemble de l’œuvre, elles apparaissent comme pleines de proportion et d’harmonie ; mais, envisagées chacune à part soi, elles apparaissent comme opposées les unes aux autres et discordantes. Il en est d’elles comme des sons d’une cithare, qui, grâce à l’intervalle même qui les sépare, produisent une mélodie une et harmonieuse, encore que constituée de sons multiples et opposés. Celui donc qui aime la vérité ne doit pas se laisser abuser par l’intervalle existant entre les différents sons ni soupçonner l’existence de plusieurs Artistes ou Auteurs. »

Le pape nous invite, comme il le dit à la fin de sa lettre, à vivre dans une harmonie particulière. Et il reprend un passage d’un discours qu’il a prononcé en Lettonie :

« Si la musique de l’Évangile cesse de vibrer dans nos entrailles, nous aurons perdu la joie qui jaillit de la compassion, la tendresse qui nait de la confiance, la capacité de la réconciliation qui trouve sa source dans le fait de se savoir toujours pardonnés et envoyés. Si la musique de l’Évangile cesse de retentir dans nos maisons, sur nos places, sur nos lieux de travail, dans la politique et dans l’économie, nous aurons éteint la mélodie qui nous pousse à lutter pour la dignité de tout homme et de toute femme. »

Dérangeante vocation

Le pape n’ignore pas que certains s’abreuvent à d’autres sources. Il nous rappelle que pour nous, chrétiens, cette source de dignité humaine et fraternelle se trouve dans l’Évangile de Jésus-Christ. « C’est là que surgit “pour la pensée chrétienne et pour l’action de l’Église, le primat donné à la relation, à la rencontre avec le mystère sacré de l’autre, à la communion universelle avec l’humanité tout entière, comme vocation de tous”. »

Un dernier mot : l’oratorio du pape François Fratelli tutti est une musique sublime, même si cette musique nous dérange. Mais la musique sert aussi à cela : nous faire sortir de la complaisance avec le mal, la vulgarité et la banalité.

La musique nous dérange, mais nous élève vers le bien.


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Edouard Shatov, jeune prêtre Augustin de l'Assomption, d'origine russe et issu d'une famille orthodoxe. Directeur du programme pastoral au Montmartre, à Québec.

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