Gouvernail
Photo : gracieuseté de Jonathan Siegel

La sainteté se cache là où on s’y attend le moins

C’est assise à mon bureau, téléphone sur main libre, que je rencontre Jonathan. Âgé de 25 ans et étudiant en philosophie, il souhaite partager son expérience au front pendant la pandémie qui, contrairement à d’autres, ne s’est pas terminée sur une note positive. « Un naufrage émotionnel et psychologique total », c’est ainsi qu’il commence par décrire son passage dans un centre jeunesse qui l’a transformé à jamais.

Lorsque Jonathan s’inscrit sur la plateforme « Je contribue », en mai dernier, pour aller aider dans les CHSLD, il ne se doute pas qu’il va être redirigé vers le centre Le Gouvernail

Qu’est-ce que c’est ? Le Gouvernail est un centre de réadaptation et, ce qu’on mentionne moins souvent, de détention pour les jeunes âgés de moins de 17 ans, atteints de troubles comportementaux ou mentaux sévères ou qui ont commis des délits. 

Complètement démuni, Jonathan commence à y travailler tous les jours, de 7h à 15h15, en tant que préposé à la désinfection. Bien qu’il suive une formation d’une journée à l’Institut universitaire en santé mentale à Québec (alias Robert-Giffard), il n’est pas préparé à ce qui l’attend…

Laissé à soi-même

Ce dernier réalise qu’il s’agit en vérité d’un orphelinat et d’une prison fusionnés ensemble, où les jeunes sont laissés à eux-mêmes. 

« Bien qu’ils puissent voir un travailleur social ou un psychologue de temps en temps, il y a un grand manque de suivi et de ressources. Les jeunes n’ont aucun lien de confiance avec quiconque et très peu reçoivent de la visite. »  

« On ne veut pas voir [la souffrance] en face, car elle est souvent un miroir sur nous-mêmes. »

Selon l’étudiant, le point commun entre les neuf unités du centre est le terrible vide affectif chez les jeunes habitants. Déconcerté, il me partage son souvenir d’un garçon qui passait ses journées entières à fixer une photo de lui et de son père. 

Gouvernail sainteté
Centre jeunesse Le Gouvernail.
Photo : gracieuseté de Jonathan Siegel

« Ils ne sont pas aimés et ça se voit après seulement cinq minutes en unité, que ce soit dans leur regard, dans leur façon de s’exprimer, d’agir ou de marcher. » 

Lorsque Jonathan pénètre dans l’unité des autistes, réputée pour être la pire, il vit un grand bouleversement. Il me dit qu’il n’a pas été préparé à ce que les jeunes lui parlent et lui partagent leur quotidien. Ce qu’il entend et voit là-bas le choque au plus profond de son être. « Les jeunes détestent cet endroit et ne rêvent que de sortir », me confie-t-il. 

Sainteté cachée 

La chose la plus importante à retenir de l’histoire de Jonathan est, selon lui, ce qu’il a appris sur la sainteté… et lui-même. 

Il m’explique qu’avant son expérience au Gouvernail, il avait toujours eu une vision de la sainteté qui se limitait aux images de saints canonisés, baignant dans une aura de vénération et de gloire. Bien qu’il la considère comme vraie, il trouve cette conception réductrice. Au moment de devenir bénévole, il ne sait pas qu’un évènement précis va confirmer sa pensée.

« Je me suis alors demandé ce qu’étaient la sainteté et l’amour. J’ai réalisé que j’étais à des années-lumière de la vérité ».   

Un jour, alors que Jonathan fait le ménage, le jeune au retard mental le plus sévère du centre se met à gesticuler devant lui. Jonathan reste figé sur place et est aussitôt pris d’un dégout profond. C’est alors qu’un autre jeune s’avance et met une main sur l’épaule du garçon en crise. Il lui dit, le regard plein de douceur : « T’es tellement comique, on t’aime. »  

Jonathan fond en larmes et quitte les lieux. Ému, il me dit qu’il a été témoin de la plus grande preuve d’amour et de sainteté qui lui avait été donnée de voir. 

Apporter la joie et l’amour

Ayant toujours eu des préjugés et une peur envers la maladie mentale, il découvre dans ce qui le repoussait le plus une charité intarissable. Même plus, la sainteté. 

« Je pensais que j’allais apporter de la joie et de l’amour à ces jeunes et ce sont eux qui m’ont ouvert les yeux sur le vide affectif que j’avais au fond du cœur. Je venais travailler de bon cœur au Gouvernail et je croyais sincèrement savoir ce que c’était que de donner gratuitement et d’aimer de façon totalement désintéressée, mais mon orgueil m’aveuglait ». 

« Alors, je me suis demandé ce qu’étaient la sainteté et l’amour. J’ai réalisé que j’étais à des années-lumière de la vérité ».   

Descente aux enfers

Après cet évènement, Jonathan est complètement perdu et ne sait plus qui il est ni ce qu’il veut. « Ma dernière semaine a été horrible », me confie-t-il, un trémolo dans la voix. 

« Être constamment exposé à la souffrance, aux cris, au sang et aux selles a été très pénible. J’en suis venu à me demander pourquoi je faisais cela si ce n’était que pour me faire souffrir et me sentir vide ».  

Épuisé physiquement et psychologiquement, Jonathan quitte Le Gouvernail une semaine avant la fin de son contrat. Il y voit un échec personnel. 

Case départ

Bien que Jonathan ne doute pas de sa foi, celle-ci est grandement ébranlée depuis son passage au Gouvernail. Il ne sait plus du tout qui il est. 

« J’ai réalisé que la misère nous est cachée. On ne veut pas la voir en face, car elle est souvent un miroir sur nous-mêmes. La souffrance que je percevais chez ces jeunes était également présente en moi et je ne le savais même pas. » 

Aujourd’hui, Jonathan essaye de mettre de l’ordre dans son esprit afin de voir comment cette expérience peut contribuer à faire grandir son amour pour les autres et sa connaissance de soi. 


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Frédérique Bérubé

Dans la jeune vingtaine, Frédérique aime jaser avec les gens et découvrir de nouveaux horizons. Ce n’est pas pour rien qu’elle étudie en communications et rêve de devenir journaliste à l’international.

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