Carl
Carl Fournier. Photo de Gabriel Lapointe, modifiée

Dieu tatoué sur le cœur

Dans son ancienne vie, Carl Fournier se promenait en Harley-Davidson et vendait de la cocaïne. Il n’aurait jamais imaginé à ce moment-là qu’il ferait une consécration à Marie dans un monastère catholique. Dans la chapelle, à genoux, devant les moines émus, Carl se remémore surement le jour où il a été rescapé des chaines du crime.

J’avais déjà rencontré Carl plusieurs fois au monastère des Petits frères de la Croix à Charlevoix. Il ne passait pas inaperçu. Frais converti, il avait la fougue et propageait sa joie de vivre autour de lui. Puis, je l’ai perdu de vue pendant quelques années. Durant ce temps-là, il avait rechuté. Je l’ai su quand on m’a dit qu’il avait retrouvé la foi. J’ai appris en même temps qu’il était un ex-motard. Un motard qui rencontre Dieu ? Intrigant.

Carl est tatoué sur une bonne partie de son corps. Il a des piercings et une coupe punk. Son franc-parler est à la hauteur de son look.

Il me parle d’entrée de jeu de sa fiancée et de la morale de l’Église, devenue pour lui un chemin de liberté. « J’aimais les femmes, mais là, j’ai compris que j’avais le droit à une seule », me lance-t-il en riant.

Pour Carl, avoir une seule femme avec qui s’engager n’a pas toujours été une évidence. Né à Orsainville en 1968, il n’échappe pas à l’air de son temps. Le rejet de l’institution ecclésiale lui est naturel, et la liberté sur tous les points de vue est une quête.

Quand je lui demande de me raconter son enfance, il me parle de ses huit ans. Il avait de la difficulté à s’accepter. Il voulait changer de nom, de couleur de cheveux et d’yeux.

Puis, il me raconte le moment qui semble avoir déclenché tout le reste : « Dans l’année qui a suivi le divorce de mes parents, j’avais des pensées suicidaires. J’avais 10 ans et j’avais le mal de vivre. Je pensais déjà à consommer de la drogue. »

Et cela ne tardera pas.

La colle snifée dans les cours d’arts plastiques, les joints de hach colombien fumés durant la pause du midi à l’école, les micropilules d’acide mauves prises le soir à la patinoire et les mélanges d’alcool fort pendant ses buzz composent le cocktail empoisonné de son adolescence.

Les bad trips ne l’arrêtent pas. « J’ai fini mon secondaire comme ça, c’est-à-dire gelé ben raide », se rappelle Carl.

Deux feux

Tout jeune déjà, avec ses grands-parents, il assistait occasionnellement à la célébration dominicale et rêvait de servir la messe. Plus tard, il ressent même l’appel à la vie monastique.

Mais Dieu ne fait pas le poids dans la balance de sa vie, du moins pour l’instant.

« À cause de la souffrance que je vivais, à l’âge de 13 ans, j’ai fait un pacte avec le diable. J’écoutais Ozzy Osbourne, Lucifer please take my hand. À l’époque, je demandais à Satan de prendre mon âme. Aujourd’hui, c’est à Dieu que j’adresse sans cesse cette demande. »

Pour qualifier le chemin de Carl, il faudrait parler d’une lutte incessante entre le bien et le mal. C’est ce qui ressort tout au long de notre entretien. Sa relation à Dieu a été une relation d’amour et de haine. Aujourd’hui, il sait par expérience que, pour choisir Dieu, il doit renoncer à Satan.

Droguer son mal

À mesure que le temps passe, Carl ressent le besoin de plus en plus criant de se droguer. Mais l’argent lui manque. Son travail de cuisinier n’est pas assez rentable. Les évènements s’enchainent. Carl se met à vendre de la cocaïne et commence à côtoyer les motards de temps à autre.

« Au départ, je n’étais pas tant attiré par les motards, mais j’avais un côté guerrier valeureux et j’ai toujours aimé les motos. » Avec le recul, il réalise que c’était autre chose qui l’attirait. « J’ai beaucoup souffert du rejet dans mon enfance, et ça m’a rempli de colère et de haine. Le groupe criminel comblait mes carences et mes besoins de reconnaissance. »

Heureusement, j’avais le sens de l’introspection : j’étais capable de reconnaitre mes torts et c’est ce qui m’a sauvé.

Disons que ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre un ex-motard. Je veux tout savoir, mais Carl lésine sur les détails. Il me parle plutôt de l’essentiel : le cœur de l’homme, compliqué et malade.

« C’est sûr que c’est un milieu dangereux où tu joues avec les poignées de ta tombe. On trouve des gars bien gentils, mais ce ne sont pas tous des enfants de chœur et il y a beaucoup d’égos très forts. Plusieurs sont prêts à utiliser tous les moyens pour arriver à leur but, comme moi-même je l’étais. Heureusement, j’avais le sens de l’introspection : j’étais capable de reconnaitre mes torts et c’est ce qui m’a sauvé. Mais il y en a qui préfèrent faire disparaitre quelqu’un [plutôt que de devoir] reconnaitre leurs erreurs. »

Carl gravit tranquillement les échelons de la hiérarchie de l’organisation criminelle. Il devient vice-président du club-école, une des étapes qui lui permettra un jour d’entrer dans le grand club.

Mais arrive l’évènement qui devait sans doute arriver un jour ou l’autre : une opération policière de taille. Carl se fait prendre, vendu par un de ceux qu’il croyait être son frère, et avec lui, une soixantaine d’autres.

« J’ai fait une transaction avec l’agent source qui avait infiltré notre club criminel et je me suis retrouvé en prison. La consommation de drogue m’a amené à fréquenter le milieu criminel, et le milieu criminel, la prison. »

Sortie houleuse

Carl y purge une peine d’environ quatre ans, partagée entre la prison provinciale et la maison de transition. Dès qu’il y entre, il remarque à nouveau un certain signe de la présence de Dieu dans sa vie.

« Quand je suis arrivé dans ma cellule vide, il y avait une chose : une petite médaille de la Sainte Vierge par terre. J’ai pris un peu de dentifrice, je l’ai collée sur le miroir et je l’ai laissée là. La Sainte Vierge m’a toujours accompagné. »

À sa sortie, en 2004, Carl est en questionnement. Retourne-t-il à son ancien club-école ?

Puis, il fait un grave accident de moto. Les conséquences : un traumatisme crânien, des fractures multiples aux côtes, une double fracture à la colonne cervicale, un pneumothorax. Qu’il s’en sorte avec si peu de séquelles tient d’un miracle, lui confirme-t-on à l’hôpital.


Cet article est paru dans le numéro spécial Du crime au Christ de la revue Le Verbe. Cliquez ici pour consulter la version originale.


Après l’accident, il ne veut plus être dans le club-école. Mais il consomme encore de la boisson et de la cocaïne de façon « in et out ». Jusqu’à ce qu’une goutte d’alcool devienne une goutte de trop.

La rencontre d’une amie qui l’invite à une rencontre des AA (Alcooliques anonymes) le fait changer de cap.

« Je rentre dans la salle de meeting, et l’énergie qu’il y a là…! Des sourires, des yeux clairs et ronds, tout le monde de bonne humeur, prenant du café. Je me suis dit que la semaine prochaine, j’allais revenir. J’ai été trois ans abstinent. Après ça, j’ai eu une rechute, mais ça n’a pas duré. Après, j’ai refait deux ans d’abstinence, j’ai eu une rechute et ça n’a pas duré. J’ai refait un an, après ça, rechute. À un moment donné, j’ai plafonné là-dedans. »

Durant ce cycle de culbutes interminables, les questions spirituelles lui tournent aussi dans la tête. Mais là, il attend des réponses précises. « Je voulais savoir qui était Dieu. Dans les AA, ça ne rentrait plus. Je voyais ce qu’il se passait dans les salles, je ne me sentais plus bien. Je voulais trouver Dieu. “Dieu tel que tu le conçois”, ça c’est le Dieu des AA. Mais en même temps, l’Église catholique, de ce que j’en avais entendu, je ne voulais rien savoir d’elle. »

Songe

Puis, un bon dimanche, il se rend dans un nouveau groupe de AA. Et là, petit clin d’œil de la Providence, il entend parler du monastère des Petits frères de la Croix, dans Charlevoix. C’est en 2009. Carl juge qu’il n’a rien à perdre.

Il entre au monastère, pendant la messe. Le prêtre est en train de parler de l’Évangile de Jean. Mais dès qu’il commence à écouter attentivement, il réalise que ça parle de lui. Qu’il s’agit de sa propre histoire.

Après la messe, Carl en parle immédiatement au frère hôtelier, qui lui répond que le prêtre souhaiterait le rencontrer. « Ç’a été ma première vraie confession. Le soir même, je me suis couché bien normalement et c’est là que j’ai fait le rêve qui a tout changé. »

Carl se réveille en pleine nuit dans le silence monastique et dans celui de son âme. Dans son rêve, il y a un chat blanc portant des cicatrices, un serpent, des rats et un brasier. « Le chat regardait un serpent qui essayait de manger des rats. Mais le feu consumait les rats. Puis, à la fin de mon rêve, le serpent est tout carbonisé. Il ne reste plus rien.

« Comment ça a résonné en moi ? Le chat, c’était moi, un homme sage avec ses blessures. Les rats, c’étaient mes péchés. Le serpent, c’était le Malin. Le brasier, c’était le brasier du Christ. Le Malin, dans mon rêve, se nourrissait de mes péchés. Et le Christ les a tous consumés. À mon réveil, je savais que mes péchés étaient pardonnés. »

Suivent alors deux ans de conversion. Il suit des cours en théologie, fréquente assidument le monastère.

Mais les doutes reviennent, l’orthodoxie le dérange. Il abandonne la pratique. Et rechute.

Le combat

« Les habitudes étaient difficiles à prendre. J’ai mon côté motard aussi. Ce n’est pas de sortir un gars des motards qui est dur, c’est de sortir le motard du gars », me dit bien franchement Carl.

Carl retrousse sa manche et me montre un de ses tatouages. Il en a plein les bras. « Quand je suis retombé, c’est là que je me suis fait tatouer le démon. Ça, c’est la représentation que je me fais du diable. Ça lui ressemble, hein ? Il n’a pas l’air heureux, lui, là. »

Son tatouage du démon ne signifie pas pour autant qu’il rejette Dieu pour choisir à nouveau le clan du mal. Carl rechute, mais il ne rechausse pas complètement ses vieilles bottines. Il entre surtout dans un profond vide spirituel.

Ses excès de consommation finissent par le faire revenir aux AA. « J’étais démoli quand, en arrivant, j’ai pris mon jeton du nouveau. À la fin, je n’étais même pas capable de réciter le Notre Père. J’avais vraiment besoin de me confesser. Je me suis rendu compte que ce n’était pas la boisson, le problème, mais plutôt Carl et sa colère. »

Guerrier de la lumière

L’ex-motard rebrousse chemin et s’empresse de revenir à ses anciennes amours. « Je suis revenu au monastère, ça n’a pas été long.

« Dieu n’est jamais en retard. Il n’est pas en avance. Il arrive quand c’est le temps. Et là, c’est le temps. Là, je me suis abandonné. »

Carl a l’air heureux. Il irradie. Il me dit à quel point il a retrouvé la conscience du bien et du mal. Une conscience qu’il avait éteinte. Maintenant, il se laisse guider en toute docilité (« autant que possible », me dit-il en riant) et essaie de laisser Dieu parler à son cœur, malgré le train de ce monde.

* * *

Quand nous nous quittons, il me laisse une prière qu’il a composée, intitulée Le salut par la grâce. Il la donne aussi aux gars de la rue qu’il croise de temps à autre. Il rêve de les amener prier au monastère. Il voudrait fonder une œuvre pour aider ces mendiants d’amour à trouver en Dieu ce que lui-même a trouvé au-delà de toute espérance.

Carl est convaincu que rien n’est impossible à Dieu.


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Sarah-Christine Bourihane

Vous l’avez sans doute déjà lue dans nos pages, puisque Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe ! Après un parcours universitaire en théologie, en philosophie et en journalisme, elle a découvert une vocation : allier foi, réflexion et rencontres. Aussi cinéaste de la relève, elle se sert de l’image comme de l’écrit pour rapporter des témoignages percutants.

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