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Le tsunami et le verre d’eau

hôpital Andréanne
Photo : Oles Kanebckuu / Pexels

Andréane Fleury est infirmière clinicienne. Après avoir hésité, elle a décidé d’aller aider ses collègues dans un CHSLD. Elle raconte ici le travail, les défis et les aberrations qu’elle voit au quotidien.

Andréane Fleury est infirmière clinicienne depuis plus de dix ans. C’est ce qu’elle a toujours voulu faire de sa vie. Adolescente, elle se voyait envoyée en zone de guerre pour soigner ceux qui en ont le plus besoin. Après avoir mis de côté ce projet pour prioriser sa famille, elle a travaillé à l’urgence, en soins palliatifs et en pédiatrie. Entre la vie et la mort. Depuis un mois, elle soigne les malades de la COVID dans un CHSLD de la région de Québec. 

« Je me fais penser à la Samaritaine, cette femme qui a soif et qui est interpelée. Quand j’ai commencé mon cours en soins infirmiers, j’avais soif d’aventure. J’étais à la recherche de quelque chose de plus grand, de plus vrai. L’épreuve faisait partie de ma vie, j’étais habituée à lutter. Je m’imaginais facilement en mission en Tchétchénie. »

Le tsunami 

Quand l’état d’urgence a été déclaré, le département de pédiatrie où travaille Andréane a été converti en unité COVID. Son équipe a été formée pour soigner les personnes infectées par le virus. 

 « Pour éviter d’exacerber la pandémie, on a revu toutes nos façons de faire. Comment porter tel ou tel masque, s’habiller, se déshabiller. On a appris à communiquer par walkietalkie. Puis on a relogé les patients afin de libérer des lits pour les malades de la COVID. L’hôpital s’est littéralement vidé. » 

« On craignait ce moment où l’on manquerait de respirateurs et où on devrait choisir qui allait vivre et mourir. Je compare ça à un tsunami : l’eau s’était retirée, on attendait le déferlement de la vague. Finalement, rien n’est arrivé, car les enfants ne sont pas malades. »

Andréane s’était préparée à aller à la guerre, mais l’ennemi ne s’est pas présenté. Quand le gouvernement a fait appel au personnel infirmier pour se rendre dans les CHSLD, elle a quand même résisté.   

« Ça fait longtemps qu’on sait que le job dans les CHSLD n’a aucun sens. À cause de la surcharge incroyable de travail, on n’a pas de temps avec les patients. Il était hors de question que j’y aille. » 

« Je ne voulais rien savoir. Je me disais que j’étais une infirmière de pédiatrie, pas de gériatrie. Une infirmière de soins critiques, pas de soins de longue durée. Toutes les excuses étaient bonnes. Ça fait longtemps qu’on sait que le job dans les CHSLD n’a aucun sens. À cause de la surcharge incroyable de travail, on n’a pas de temps avec les patients. Il était hors de question que j’y aille. » 

La réponse 

L’infirmière a donc continué à se rendre chaque jour à l’hôpital. Pour accéder à son unité, elle devait franchir plusieurs postes de contrôle. Quand une amie n’a pu visiter sa mère hospitalisée, elle s’est sentie privilégiée de pouvoir passer la guérite pour se rendre au chevet des patients.

« Ce qui m’a finalement décidée, ce sont des paroles de mère Teresa. Un jour, un journaliste lui a demandé quelle était la pire souffrance dont elle avait été témoin. Il s’attendait probablement à une réponse comme la lèpre. Mère Térésa a répondu que c’est la souffrance qui isole, tout simplement. » 

« J’ai réfléchi à ce qu’on vivait présentement. À la façon dont les gens sont isolés par cette maladie. Je ne pouvais plus continuer à attendre une vague qui n’arriverait pas. J’étais une des rares personnes formées à pouvoir m’approcher des malades de la COVID. J’ai compris que j’avais une responsabilité. »

Andréane a donné son nom. Le transfert a été rapide et l’arrivée au CHSLD, brutale.  

« À ma première journée, c’était le chaos : comme si tout le monde était en train de se noyer et je devais les sauver avec mon canot. Ce n’est pas un problème de volonté, mais de ressources. » 

« Je vois des choses absurdes : on sépare la “zone froide” de la “zone chaude” par un tape collé au sol. De l’autre côté de la ligne, il y a un patient qui a la COVID et qui peut me toucher. Mais si je suis assignée sur papier à la “zone froide”, je ne porte pas de protection. C’est à cause d’un manque de ressource qu’il est impossible d’appliquer les règles de base de prévention. »

Le verre d’eau 

Celle qui a un malaise face au surnom d’ange gardien ne veut pas que j’écrive qu’elle met tous les jours sa vie en jeu. Elle dit qu’elle et sa famille sont en bonne santé, qu’ils ne risquent pas de mourir s’ils contractent le virus. Son époux est fier qu’elle se rende utile au CHSLD.

Andréane et sa famille - tsunami
Photo : Andréane et sa famille

Andréane relativise ses difficultés en pensant à ses patients. Elle doit parfois transgresser les règles pour prendre soin de leur humanité.  

« Il y a eu cette fois où on était dans le jus. Je suis entrée dans une chambre. J’ai vu à quel point cette personne-là avait soif. Elle avait les lèvres et les muqueuses asséchées. Quand on est au seuil de la mort, boire prend du temps. Une infirmière ne peut pas donner à boire à un patient. Pendant que je donne à boire, je ne fais pas mes tâches d’infirmière. Ça va à l’encontre de l’efficience. J’ai fait ce que j’avais à faire, mais, au moment de partir, j’ai été incapable de laisser la personne dans cet état. J’ai fermé la porte et pris un verre d’eau. Je lui ai donné une petite gorgée. Ça a pris dix minutes. Elle est décédée quelques heures plus tard. Si je faisais ça tous les jours, je serais congédiée. »

Chaque journée passée au CHSLD est remplie de défis. L’infirmière se sent souvent impuissante. La tentation de tout lâcher n’est jamais loin. Parce qu’elle cherche à faire ce qui est juste, elle a malgré tout accepté un deuxième mandat. 

Même s’il lui arrive encore de se demander ce qu’elle fait là, Andréane apprend à sourire à travers son masque, avec les yeux. 

Comme l’ensemble de ses collègues, Andréane a souvent soif. À la fin de chaque quart de travail, elle a mal à la tête. 

Elle connait la souffrance de celui qui, d’un regard, implore : « donne-moi à boire ». 


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Valérie Laflamme-Caron

Valérie Laflamme-Caron est formée en anthropologie et en théologie. Elle anime présentement la pastorale dans une école secondaire de la région de Québec. Elle aime traiter des enjeux qui traversent le Québec contemporain avec un langage qui mobilise l’apport des sciences sociales à sa posture croyante.

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