Photo: Valérie Laflamme
Photo: Valérie Laflamme

Une nuit en prison

Au réfectoire, j’aperçois une photo d’époque. Tous les prisonniers sont assis dans ce qui semble être une chapelle. Un prêtre ensoutané les regarde de haut, l’air autoritaire. J’en profite pour questionner André* à ce sujet. Il nous apprend qu’au moment où il était lui-même incarcéré, la messe était obligatoire chaque matin. Celui qui s’en absentait n’avait pas droit au petit déjeuner.

« J’dis pas que Dieu existe pas, lance André. Mais j’peux te garantir que je l’ai jamais vu ici. »

Mes élèves mangent leurs céréales en silence. Ils ont passé une soirée mouvementée. Les gardiens, qui sont en fait des comédiens, ont mis les cellules sens dessus dessous. Les filles ont dû refaire leur lit dans l’obscurité la plus totale.

Pendant près d’une heure, une de leurs amies a été placée en retrait. Je suis allée la voir pour m’assurer qu’elle allait bien. Quand j’ai vu ses yeux rougis, je lui ai proposé d’interférer auprès des gardiens afin qu’elle puisse rejoindre le groupe. D’un ton grave, posé, elle a refusé mon offre. J’ai respecté son choix et suis allée me coucher. Je l’ai entendue rejoindre ses camarades. Toutes étaient soulagées de la revoir.

Les participants se sont engagés à vivre une expérience immersive, à la manière des prisonniers d’autrefois.

En s’inscrivant à cette nuit en prison, les participants se sont engagés à vivre une expérience immersive, à la manière des prisonniers d’autrefois. Autrefois, c’était il n’y a pas si longtemps.

La prison de Trois-Rivières a été fermée en 1986 pour cause d’insalubrité. On y comptait environ cent-trente hommes, dans des installations conçues en 1815 pour une quarantaine de personnes. Jusqu’à la fermeture de l’institution, les prisonniers n’ont jamais eu accès à des toilettes.

Dans les années 1980, ils partageaient encore des « buckets », déposés à même le sol, à la vue de tous. À la prison de Trois-Rivières, il n’y avait qu’une taille de pantalon, de chemise et de bottines.

On s’échangeait l’unique barre de savon comme les maladies de pieds. Ça donne une idée.

Durant leur bref séjour, les élèves ont été beaucoup mieux traités que cela. Ils ont été plongés dans le passé à travers le récit d’André, qui a vécu trois ans à la vieille prison. Camionneur de profession, il a pris une année sabbatique pour se consacrer à l’animation et à l’éducation des jeunes. Son objectif : les aider à faire de meilleurs choix dans la vie.

Au début de notre visite, notre guide nous a confié que ces rencontres le rendent émotif. Même si j’en étais à ma deuxième écoute, j’ai été happée moi aussi par son témoignage. Ce qui lui est arrivé est plus troublant encore que la description des conditions matérielles de la prison.

André avait dix-sept ans quand, avec des amis, il a fracassé une vitrine d’un lancer de roche. Il était le plus vieux de sa bande. Son anniversaire s’en venait. Il a été jugé comme un adulte et condamné à quelques semaines de prison, je ne sais plus combien exactement. Ce que je sais, c’est qu’André était fréquemment attaqué par d’autres détenus.

À un moment donné, il en a eu assez.

André a repoussé son assaillant, qui s’est cogné la tête en tombant.

Il a repoussé son assaillant, qui s’est cogné la tête en tombant. Il est mort des suites de ses blessures. André a été condamné pour homicide involontaire et a fini par faire treize ans de pénitencier. Notre guide admet lui-même avoir fait des « niaiseries de jeunesse ». Il prévient les élèves, qui l’écoutent religieusement :

« Si vous pensez une seconde qu’une niaiserie peut vous amener en centre jeunesse ou en prison, faites-la pas. Ça ne vaut vraiment pas la peine. Si j’avais pu aller, comme vous, à l’école, j’aurais pas passé autant de temps à niaiser dans les rues. Pourquoi j’allais pas à l’école? Parce qu’on m’écœurait à cause de mes yeux croches. »

Avant notre départ, je demande aux jeunes comment ils se sentent. « Confus », répondent-ils. Ils ont raison de l’être. Comme bien d’autres, ils ont cru que d’un côté il avait les bons et, que de l’autre, il y avait les méchants. Que les criminels étaient forcément de mauvaises personnes. Et que rien de mal ne pourrait jamais leur arriver.

Les élèves réalisent que la vie n’est pas à prendre à la légère.

Ils réalisent que leurs actes peuvent avoir des conséquences insoupçonnées. Que la vie n’est pas à prendre à la légère. Ils ont aussi vu qu’il n’est pas facile de rester droit quand on est soi-même victime d’injustice.

La violence engendre la violence.

À moins que.

André arbore un crucifix argent sur sa poitrine. Il m’a dit que ce pendentif avait pour lui une grande valeur affective.

Je pense que « la religion », ça l’emmerde un peu.

Je regarde quand même le Christ en croix, puis je regarde André. Toutes les paroles qu’il offre aux jeunes sont remplies d’amour et d’affection. Alors que notre autobus arrive, il salue chacun d’entre nous par une poigne de main. Il remarque qu’encore une fois, nous avons vécu une rencontre d’une qualité exceptionnelle.

« Je ne sais pas c’que tu leur donnes, à tes p’tits jeunes, mais je t’assure qu’ils sont vraiment spécial. »

Lui n’a jamais vu Dieu en prison.

Moi, si.

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*Le prénom a été changé.

 

Valérie Laflamme-Caron est formée en anthropologie et en théologie. Elle anime présentement la pastorale dans une école secondaire de la région de Québec. Elle aime traiter des enjeux qui traversent le Québec contemporain avec un langage qui mobilise l’apport des sciences sociales à sa posture croyante.

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