Photo: Jeffrey Déragon
Photo: Jeffrey Déragon

Le monde carcéral : un univers parallèle

Afin de nous aider à mieux saisir la complexité du monde étrange des prisons où les lourdes portes métalliques peuvent tout à la fois se refermer et s’ouvrir sur le temps, Le Verbe a rencontré une experte qui consacre sa science aux hommes et aux femmes qui y vivent.

Prison.

Ce petit mot de six lettres fait froid dans le dos. Tellement, que nous n’aimons pas beaucoup en parler. Dans notre imaginaire, ce vocable désigne ce lieu terrestre où l’enfer s’est incarné. Un enfer froid, sans amour, sans espoir, sans lois. Bien que certains observateurs souhaitent qu’il en soit ainsi, la réalité est beaucoup plus nuancée. En effet, dans ce monde clos, véritable univers parallèle, la vie est bien présente. Une vie qui éclate en une myriade d’émotions pures, brutes.

« Le monde carcéral est complexe. Il y a différentes approches et différentes philosophies. De plus, ce monde est en constante évolution. » Celle qui me sert cette mise en garde, Mme Marion Vacheret, est professeure à l’École de criminologie de l’Université de Montréal. C’est avec passion qu’elle nous parle de ce milieu mouvant. À certains moments, sa voix laisse filtrer l’amour qu’elle porte à ces hommes et à ces femmes qui vivent derrière les barreaux.

Afin de mettre la table, Mme Vacheret explique qu’au Canada nous avons deux régimes qui régissent les prisons. « Les prisons relevant du provincial sont réservées aux personnes qui sont condamnées à une sentence inférieure à deux ans ou encore à ceux qui sont en attente de jugement. Les établissements carcéraux gérés par le fédéral accueillent les prisonniers qui purgent des peines de deux ans et plus. »

Selon le site Internet de Service correctionnel Canada, le fédéral gère 43 établissements correctionnels. De ce nombre, 11 se trouvent au Québec. En 2013-2014, on comptait au Canada 38 844 personnes incarcérées, soit 15141 personnes incarcérées dans les établissements fédéraux et 21704 personnes incarcérées dans les établissements provinciaux.

Au Québec, nous retrouvons 18 établissements pénitenciers relevant du provincial. « Dans 80 % des cas, les peines infligées sont inférieures à six mois. D’après Marion Vacheret, dans la province, « nous avons 5 000 personnes un jour donné dans les prisons provinciales. »

L’universitaire fait remarquer « qu’au fédéral il y a de plus en plus de prisonniers qui sont incarcérés pour longtemps. Seulement un tiers des sentences sont inférieures à trois ans. Plus de 25% sont des sentences à vie. Contrairement au système provincial où il y a beaucoup de roulement dans la population carcérale, du côté fédéral, les prisonniers qui ont des sentences à vie peuvent accéder aux libérations conditionnelles seulement après 10 ou même 25 ans d’emprisonnement. Ces prisonniers vont donc sortir, mais cela prendra du temps. »

Et que devrait-on faire durant un séjour derrière les barreaux? Autour de cette question, pourtant simple, des experts s’affrontent.

Et que fait-on durant ce séjour plus ou moins long derrière les barreaux? Autour de cette question, pourtant simple, des experts s’affrontent pour y apporter une réponse, car le choix abonde.

Certains voudraient que les prisonniers purgent simplement leur peine, sans bénéficier d’une panoplie de programmes visant leur réhabilitation. D’autres, au contraire, souhaitent que la personne incarcérée, tant au provincial qu’au fédéral, puisse avoir la possibilité d’évoluer psychologiquement et émotivement afin d’être en mesure de bien réintégrer la société.

Une entreprise de réinsertion

Durant les années 60 et 70, les autorités canadiennes ont opté pour la réinsertion sociale des prisonniers.

« Le Canada est un précurseur dans ce domaine. En Europe, dans les années 70 et même jusque dans les années 2000 ont était encore dans une philosophie répressive : “Tu as à faire ton temps, point!”. Longtemps, nous avons été ceux que tout le monde regardait. En Belgique et en France, ils sont encore avec une vision de la prison comme un outil de neutralisation. On te neutralise tout simplement », souligne Mme Marion Vacheret.

Au Canada, durant les années 80, la mission de la prison était de transformer le prisonnier en un citoyen respectueux de la loi et de l’ordre.

Au Canada, durant les années 80, la mission de la prison était de transformer le prisonnier en un citoyen respectueux de la loi et de l’ordre. « Vous savez, j’ai rencontré un directeur de prison qui me confiait que durant cette période, il avait eu l’impression de travailler pour une entreprise de réinsertion! »

Cette option s’accompagne tout naturellement de la mise en place de divers programmes dont le but est la réhabilitation du prisonnier.

«Nous avons donc un processus de prise en charge de la personne. Elle est condamnée. Elle va dans un établissement d’accueil, soit le Centre régional de réception. Elle va y passer six semaines, huit semaines ou dix semaines. Durant ce temps, elle va être évaluée. On va se demander si le détenu est un danger pour la collectivité ou encore s’il représente un danger d’évasion », explique Mme Vacheret.

Les experts du Centre régional de réception vont également étudier les facteurs criminogènes. « Ils vont regarder quels sont les problèmes personnels du détenu qui permettent de comprendre ses gestes criminels, dans le but de lui permettre d’évoluer, de changer, afin qu’au moment où il sortira de prison, il puisse s’insérer dans la société comme un citoyen respectueux des lois. »

À la suite de cette évaluation, les autorités détermineront dans quel type de prison ils vont l’incarcérer (prison à sécurité maximale, moyenne ou minimale). Ils espèrent que ceux qui sont placés dans un établissement à sécurité maximale pourront évoluer vers une catégorie moins restrictive avant d’être relâchés.

Avec les années, les choses ont changé. « C’est devenu de la gestion de populations. »

Toutefois, avec les années, les choses ont changé. « C’est devenu de la gestion de populations. Nous nous rendons compte qu’il y a moins de détenus qui sont placés en libération conditionnelle. Il y a moins de gens qui sont incarcérés dans les pénitenciers les moins sécuritaires. Avec l’évolution de la société, l’évolution des politiques et la lourdeur du processus, les autorités ont maintenant peur de faire des erreurs. Alors, lorsque l’on hésite, on enferme un détenu dans une prison à sécurité maximale au lieu d’un établissement à sécurité moyenne. C’est devenu un système qui contraint beaucoup, qui enferme plus. Maintenant, il faut mériter les programmes d’aide, les sorties anticipées », avance la spécialiste.

Burnout

Les restrictions budgétaires ont fait également très mal. Les cellules pour deux détenus ont fait leur apparition. « On construit des cellules un peu plus spacieuses, mais néanmoins aussi grandes qu’un mouchoir de poche, sans se préoccuper des répercussions de la vie à deux dans un tel environnement.»

Bien que les prisons n’aient jamais été des endroits de paix, elles sont devenues de plus en plus sources de grandes tensions, y compris chez le personnel. Le Cégep Ahuntsic en offre une preuve en publiant sur son site Internet, dans une description de cours, que « le milieu carcéral est caractérisé par un fort taux de roulement de personnel. »

Marion Vacheret souligne que les agents de services correctionnels sont également les victimes de ce changement de paradigme. « Il y a des réalités méconnues de burnout. C’est dur pour la personne incarcérée, mais cela l’est également pour l’agent de correction. »

La prison est un univers où la coercition est toujours au rendez-vous, avec ou sans programmes de réinsertion sociale. Voilà pourquoi les prisonniers possèdent maintenant un ombudsman. Responsable du Bureau de l’enquêteur correctionnel, il veille, avec son équipe, sur les droits des détenus, enquête sur diverses réalités du monde carcéral et fait des recommandations au gouvernement fédéral.

Les autochtones

Parmi ses dossiers prioritaires se trouve celui de la surreprésentation des autochtones dans les établissements carcéraux. Les dernières statistiques transmises aux médias par le Bureau de l’enquêteur correctionnel relèvent que 25,4 % des détenus sont autochtones, alors qu’ils représentent moins de 5 % de la population totale du pays.

L’ombudsman est d’avis que pour régler cette délicate question, il est impératif de prendre en compte les « antécédents individuels et sociaux qui ont marqué la vie des  autochtones au Canada – par exemple, les séquelles du régime des pensionnats, les expériences négatives subies auprès d’organismes de protection de la jeunesse ou d’adoption, les antécédents familiaux de toxicomanie, l’expérience de la pauvreté et de mauvaises conditions de vie, le manque d’instruction. »

Malgré des progrès en cette matière, l’ombudsman est préoccupé…

Malgré des progrès en cette matière, l’ombudsman est préoccupé par l’absence de suites données à ses rapports et à ses recommandations sur les services correctionnels pour les autochtones.

Dans son très volumineux rapport final, la Commission de vérité et réconciliation du Canada, qui a fait la lumière sur le scandale des pensionnats pour autochtones, fait état de cette triste réalité. Elle n’hésite pas à relier le vécu des pensionnaires dans ces établissements à la surreprésentation des autochtones dans les prisons. Des témoignages cités dans le rapport démontrent que la violence manifestée par certains d’entre eux trouve souvent sa source dans le climat mortifère qui régnait dans ces pensionnats.

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Les pénitenciers sont des lieux où des êtres humains vivent retranchés de la société. Trop souvent oubliés et laissés à eux-mêmes, les prisonniers nous rappellent notre fragilité. Est-ce pour cela que nous avons le terrible réflexe de détourner notre regard de leur réalité?

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Pour aller plus loin :

Bureau de l’enquêteur correctionnel : http://www.oci-bec.gc.ca/index-fra.aspx

Service correctionnel Canada : http://www.csc-scc.gc.ca/index-fra.shtml

Sécurité publique : http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/services-correctionnels.html

Alter Justice : http://www.alterjustice.org/

Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Volume 5, Pensionnats du Canada : Les séquelles. Montréal & Kingston, London, Chicago, McGill-Queen’sUniversityPress, 2015. 444 p.http://www.trc.ca/websites/trcinstitution/index.php?p=891

Yves est un missionnaire dans l’âme, spécialiste de renom des sectes et de leurs effets. Journaliste depuis plus de vingt-cinq ans, il aime entrer en dialogue avec les athées, les indifférents et ceux qui adhèrent à une foi différente de la sienne.

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