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Photo : Tom Parsons / Unsplash.

Pensée innue, phénoménologie et christianisme : dialogue entre les spiritualités du don

Notre monde occidental parle souvent plus de vertus qu’il n’en exerce, il se gargarise beaucoup trop de mots dont il ne saisit pas la véritable substance. Dans ce contexte, des mots comme « ouverture » et « dialogue » se trouvent galvaudés au point où certains développent une sorte d’aversion contre leur utilisation. L’ouvrage Une spiritualité du don : Pensée innue, philosophie et christianisme en dialogue de la théologienne Anne Doran paru en septembre dernier nous réconcilie et nous invite à nous réapproprier ce vocabulaire. 

Par une étude approfondie de la culture traditionnelle innue, de la phénoménologie et du christianisme, l’auteure nous manifeste à la fois les différentes similitudes existantes entre ces postures tout en nous faisant contempler la réalité traitée par ces dernières. Sa plume nous transporte dans un monde de relations entre d’authentiques chercheurs de vérité qui, selon les moyens mis à leur disposition et dans un très grand respect, ont su percevoir ensemble une partie de la mystérieuse structure du réel.

Le dialogue comme objet et méthode

Dans ces pages, nous sommes d’abord frappés par la correspondance entre l’objet traité et la méthode utilisée. S’appuyant sur le patrimoine commun à la pensée innue, la phénoménologie et la Révélation chrétienne, on assiste à la découverte d’un univers structuré autour du don. Que ce soit dans leurs rapports au moi, à l’autre, au monde ou à Dieu, tous nous manifestent la structure foncièrement relationnelle de l’existence. 

Contrairement à d’autres philosophies qui entretiennent des liens plus conflictuels avec l’expérience que nous faisons du monde, cet ouvrage nous laisse entendre qu’une attitude de confiance éclairée est plus appropriée.

Parmi ces différents « rapports » que l’humanité entretient depuis toujours avec ces facettes du réel, c’est la perspective du don qui permet de percevoir leur raison d’être. Contrairement à d’autres philosophies qui entretiennent des liens plus conflictuels avec l’expérience que nous faisons du monde (Descartes, Nietzche, Comte-Sponville), cet ouvrage nous laisse entendre qu’une attitude de confiance éclairée est plus appropriée. Or, c’est également ce que nous laisse entendre la méthode utilisée.

Si la structure fondamentale du réel s’actualise dans la logique du don, la méthode pour en découvrir le sens véritable respectera aussi la même dynamique. 

Aujourd’hui, notre rapport au réel souffre beaucoup des ravages causés par les philosophies et d’un « climat de soupçon » (Fides et Ratio, no33), comme aimait les qualifier le saint pape Jean-Paul II. Orientant les projecteurs sur les conséquences sociales et environnementales des péchés de l’humanité, beaucoup de nos contemporains croient malheureusement trouver une solution dans une autoculpabilisation outrancière et, dans un même mouvement, dans la recherche de boucs émissaires. 

Or, cette régression civilisationnelle dont nous sommes témoins, conséquence d’une certaine modernité philosophique, devrait plutôt nous inviter à remettre cette méfiance en question par un dialogue fécond et honnête entre tous.

« Ainsi, le don peut caractériser la pensée d’un peuple autochtone, qui nous a précédé sur le territoire, celle des Innus, le christianisme, dont toute l’élaboration théologique s’inscrit dans le prolongement du don, et les recherches philosophiques actuelles relevant de la phénoménologie. » (p. 25)

Fédérant l’ensemble des forces des chercheurs de vérité, nous pourrons avoir une meilleure conscience de notre unité et de notre appel à la fraternité.

L’ouverture évangélisatrice 

Une des premières choses qui frappe en lisant ce livre, c’est la complémentarité des approches. Chacune à sa manière nous offre un reflet de cette logique de la Révélation de Dieu qui, bien que s’exprimant d’une manière pleine et entière en Jésus-Christ, tente par tous les moyens de rejoindre les hommes où ils sont et selon des catégories qui leur sont compréhensibles. Nous sommes en présence d’une véritable théologie de la Révélation en acte. 

En ce sens, un épisode rapporté dans le livre m’a particulièrement marqué ; celui où, en 1634, le missionnaire jésuite Le Jeune, assailli par la faim, se fait consoler par son compagnon innu en ces termes :

« Ne t’attriste point, me disait-il, si tu t’attristes, tu seras encore plus malade ; si ta maladie augmente tu mourras. Considère que voici un beau pays, aime-le ; si tu l’aimes, tu t’y plairas ; si tu t’y plais, tu te réjouiras ; si tu te réjouis, tu guériras. » (Relations des Jésuites de 1634, p. 83, cité en p. 29) 

Par son ouverture fondamentale à la présence de Dieu dans son compagnon innu, le père Le Jeune a pu approfondir la Révélation qu’il était venu lui-même apporter. Cette optique d’ouverture fondamentale tirée d’une conception confiante en un monde qui s’offre comme don pourrait aujourd’hui nous inspirer dans notre conversion missionnaire que nous sommes appelés à jouer en cette période cruciale de l’Église en notre pays. 

L’unité dans la vérité

Comme le dit le pape François dans sa lettre encyclique Fratelli tutti : « Un dialogue patient et confiant est nécessaire, en sorte que les personnes, les familles et les communautés puissent transmettre les valeurs de leur propre culture et accueillir le bien provenant de l’expérience des autres » (no134). C’est ce que Une spiritualité du don met en pratique. 

En cherchant les différents points de jonction entre ces trois perspectives (innue, philosophique et théologique), nous sommes transportés hors de nous-mêmes à la rencontre de cet Acteur central de la Révélation trop souvent négligé : l’Esprit saint. C’est donc sous ses auspices, en décelant que toute recherche authentique du vrai procède de son action, que nous pourrons être véritablement en route vers l’unité tant recherchée. Je recommande la lecture de ce traité aussi riche en réflexions qu’en inspirations pour la conversion missionnaire de l’Église. 


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Francis Denis a étudié la philosophie et la théologie à l’Université Laval et à l'Université pontificale de la Sainte Croix à Rome. Il est journaliste et producteur à Sel et Lumière média pour le bureau de Montréal.

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