Chypre
Photo: La capitale de Chypre, Nicosie. (Wikicommons)

La mission à Chypre au temps du COVID-19

Ce texte est une version augmentée d’une lettre que j’ai récemment envoyée à mes parents et mes amis alors que je vis un temps de mission à Chypre. 

Chers parents et amis,

J’écrivais, il y a deux semaines, que le COVID-19 n’avait pas encore migré en direction de l’ile de Chypre. Et bien, je finissais à peine d’envoyer le message qu’on recensait les premiers cas d’infection.

Aujourd’hui, ce n’est un mystère pour personne : cette épidémie a atteint des dimensions planétaires. 

Une rencontre aux allures banales

Alors, mercredi matin, le 11 mars, j’allais tout bonnement à l’église pour prier les laudes avant mon cours de grec. Il se donne dans les locaux de la paroisse prêtés à Caritas, qui dispense des cours de langues gratuits ainsi que plusieurs services d’aide et de soutien, notamment aux migrants et réfugiés.

Il n’est donc pas rare, de bonne heure le matin, de croiser toutes sortes de gens qui attendent l’ouverture. Ils viennent boire un café, un thé, ou bien préparer leurs documents pour les bureaux de migration, chose importante quand on connait un peu les méandres sempiternels de la bureaucratie. 

Ce matin-là, j’étais arrivé plus tôt que d’habitude, il n’y avait qu’un jeune Africain assis à attendre. J’allais entrer dans l’église, lorsqu’il m’a abordé dans un anglais vacillant, me pointant sur une feuille une carte et me demandant si je savais où se trouvait le bureau de migration.

Sentant qu’il devait parler français, je lui ai demandé si c’était le cas. Il m’a répondu par l’affirmative et a été bien soulagé de changer de langue. Je lui ai dit que je savais où était le bureau. Je lui ai ensuite demandé si c’était pour présenter ses papiers, chercher un visa, etc. 

L’homme qui a beaucoup vécu

Je n’étais pas prêt à entendre sa réponse. Littéralement.

Il me dit tout de go qu’il venait d’arriver du Congo-Brazzaville durant la nuit, que des gens malveillants avaient tué son père il y a deux mois, qu’il avait fui sa maison avec sa mère et son frère, mais qu’il avait dû s’en séparer deux semaines auparavant, que ces mêmes criminels avaient fini par tuer sa mère la semaine dernière et qu’il était sans nouvelles de son frère depuis. Enfin, qu’avec l’aide de sa parenté, il avait pu quitter le pays pour débarquer ici à Chypre. 

Il avait raconté tout cela d’une façon si directe et simple, mais si naïve, quasi enfantine, comme s’il ne l’avait pas encore réalisé, me parlant de « papa » et « maman ». 

J’étais abasourdi. 

Il se tenait devant moi, le regard calme et les traits du visage relâchés de ceux qui ont déjà tant vécu et vu qu’ils ne se crispent plus. Il n’avait pour bagage qu’un sac à dos. 

Providence d’occasion

Je lui ai donc demandé s’il avait mangé, il me répondit que non. J’avais sur moi quatre euros, car je devais acheter des œufs. C’était peu, mais mieux que rien.

Ruse de la providence, car normalement je n’ai simplement pas d’argent. Et la divine ruse a fait son effet quand, en arrivant au McDonald qui n’était pas bien loin, une publicité à l’entrée disait : deux sandwichs œuf McMuffin et un café pour 4 euros !

Il a mangé tranquillement, pas du tout comme un affamé, sans parler. Je me demandais tout ce qu’il avait pu endurer d’angoisse et de peur. 

Il m’est déjà arrivé de m’être senti largué au milieu de gens, de nouvelles cultures, mais toujours en terre ferme, amie, entouré par la bienveillance, et non pas jeté en pleine mer, balloté par les vagues de l’inconnu et fouetté par le vent des vicissitudes humaines, comme ce dût être son cas. 

À la fin de son déjeuner, nous sommes retournés à Caritas. Les bureaux étaient ouverts, je lui ai redonné son sac qu’on avait laissé dans la voiture, ainsi qu’un petit signet d’invitation aux catéchèses, avec l’icône de la face du Christ, me disant qu’il pourrait sans doute y trouver une consolation en la contemplant un peu. Je l’ai salué chaleureusement et je suis entré dans l’église pour prier.

Il s’appelle Nadishca, il a 20 ans. 

Par la suite, j’ai appris que comme tout nouvel arrivant demandeur d’asile, il doit rester 2 semaines en quarantaine dans un camp de réfugiés pour passer des examens médicaux et toute une batterie de tests. Ensuite, la galère bureaucratique pourrait commencer…

L’isolement qui rapproche

De mon côté, j’apprenais qu’à partir de ce jour-là, les écoles seraient fermées en raison du COVID-19. Donc, pas de cours de grec.

Et puis, la suite est la même que dans tous les autres pays touchés par le virus : confinement volontaire à la maison, plus de sorties ou presque, bien que l’église ait été ouverte jusqu’à hier. Nous avons suspendu les catéchèses pour un temps indéterminé. Bref, la quarantaine quoi !

Nous faisons la messe à la maison, nous prions tous les offices ensemble, en « famille ». J’habite avec le prêtre de la mission, don Juan Carlos, du Vénézuéla, et un couple philippin, Milani et Manuel. 

C’est un temps privilégié de communion et d’entraide. 

Nous avons même eu une célébration de la parole avec toute la mission par vidéoconférence ainsi qu’une eucharistie samedi et dimanche. C’était beau de voir la reconnaissance des frères et sœurs, leur joie de pouvoir célébrer tous ensemble, même si nous sommes physiquement éloignés. 

C’est une grâce de pouvoir vivre une crise de ce genre aujourd’hui avec la technologie qui nous permet de nous retrouver quand même, de partager et de s’encourager.

Le cas de Nadishca, qui est un parmi tant d’autres, peut nous aider à traverser ce temps de crise. 

Nous, qui avons la chance d’avoir une demeure confortable, nous sommes appelés à nous appuyer sur l’espérance qui ne déçoit pas.

Nous pouvons offrir nos peines à Dieu en pensant à tous ces gens contaminés par le COVID-19, à tous ceux qui sont en première ligne pour leur venir en aide, mais aussi à tous ceux qui sont éprouvés durement par tout genre de calamités.

L’humanité dans le désert

Pour moi, ce temps d’arrêt est une occasion pour prier. C’est aussi un moment pour servir dans la maison et pour aider le père Juan Carlos dans la préparation des célébrations.

Par cette quarantaine, le Seigneur met l’humanité dans le désert, comme les chrétiens sont appelés à l’être durant le carême. D’ailleurs il n’y a pas si longtemps, on appelait le carême « temps de la sainte quarantaine ». 

Ici, deux choix s’offrent à nous. 

  1. Se révolter contre ce mystère d’iniquité qui s’abat sur nous, endurcir notre cœur et murmurer, comme ce fut le cas pour le peuple hébreu à Massa et Mériba ; 
  2. ou bien, écouter la voix du Seigneur, cheminer avec lui et le laisser nous sanctifier.

Nous, qui avons la chance d’avoir une demeure confortable, sommes appelés à nous appuyer sur l’espérance qui ne déçoit pas.

Je vous invite aussi à lire ce vibrant témoignage d’un médecin italien qui raconte la tragédie à laquelle lui et son peuple font face, mais aussi la lueur qui pointe et illumine l’abnégation la plus complète.

Il me semble ainsi, et je terminerai là-dessus, que nous sommes en pèlerinage sur cette terre vers notre patrie céleste. Dieu, par la personne du Fils, a voulu réconcilier l’humanité avec lui en faisant l’épreuve du mal, de la souffrance et de la mort, afin de nous donner la vie. 

Moi, je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Le crois-tu ? (Jn 11, 25-26)

Si non, à la bonne heure ! La foi, ça se demande !

Emmanuel Bélanger

Nicosie, Chypre


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Emmanuel Bélanger

Emmanuel Bélanger a étudié la philosophie et la théologie. Sa formation se ponctue de diverses expériences missionnaires au Caire, à Alexandrie, au Costa-Rica et à Chypre.

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