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Gaston Bourdages: « Je suis auteur de mort »

Photo: Marie-Josée Roy/Le Verbe

Rien ne semblait annoncer pareille descente aux enfers pour Gaston Bourdages. Une vie prospère, une conjointe, une pratique religieuse assidue. « Au fond, je me suis ramassé en prison parce que j’ai fucké les dix commandements de Dieu. J’ai volé, j’ai couché avec la femme de mon chum. Et le 18 février 1989, j’ai enlevé la vie à quelqu’un. » C’est là que tout a basculé.

« Cette maison a une histoire, me raconte-t-il. Il y a d’abord eu un salon funéraire avant qu’une famille de huit enfants emménage. Ici, il y a une histoire de mort et de vie. »

C’est dans cette maison historique de Saint-Mathieu-de Rioux, dans le Bas-Saint-Laurent, que j’ai passé trois heures avec Gaston Bourdages. Trois heures, le temps d’un long chemin de croix. Le temps de passer avec lui de la mort à la vie.

« Aujourd’hui, je suis aux antipodes du genre de vie que j’ai déjà mené.

«Quand j’ai commencé à brasser des millions… oh là là… La petite croix sur le revers de veston, j’allais à la messe sept fois par semaine. Je pensais que les millions étaient un cadeau de Dieu parce que j’étais revenu à la pratique religieuse.»

Y’a rien de ce que j’ai fait qui se justifie

Puis, la dégringolade. Il perd 325 000 $. Cinq jours plus tard, il commet l’irréparable. «Il y a eu un concours de circonstances, puis neurones et synapses se sont rencontrés et j’ai explosé.»

La femme qu’il a tuée était sa conjointe.

Il l’avait rencontrée dans une maison de prière. «En la voyant, ç’a été direct. Ça a cliqué. Deux grands poqués de la vie ensemble. Un couple toxique. Mais cela ne justifie pas sa mort d’aucune façon. Y’a rien de ce que j’ai fait qui se justifie. J’avais juste à sortir de cette relation et je ne l’ai pas fait.»

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Photo: Marie-Josée Roy

La première fois qu’il entre au pénitencier, il se dit à lui-même : «Dire que j’ai déjà jugé ce monde-là. J’en fais partie maintenant. Bourdages, ferme ta gueule et rappelle-toi que tu les as jugés.»

Après le procès, il attend pendant 10 mois sa peine en faisant les cent pas dans le corridor de son aile.

«Là, je fais le bilan et c’est noir. Je me sens dans un cylindre graisseux. Je mets les mains sur la paroi et je tente de freiner ma descente vertigineuse vers la mort. J’essaie. Ça marche pas. Je descends. Et à un moment donné, j’entends quelque chose qui dit : “Chut. Tu as la vie!” Je me réveille. Qu’est-ce que c’est, c’t’affaire-là! Maudite niaiserie!” Mais je l’avais entendue. Qu’est-ce que je fais avec ça, à c’t’heure? »

Décontenancé, le prisonnier retourne dans sa cellule. « Quand j’ai entendu : “Tu as la vie”, j’étais tellement ému d’entendre ça que je me suis couché sur mon lit de cellule puis j’ai pleuré. Je viens de prendre conscience que j’ai la vie. J’ai 45 ans et j’avais jamais réalisé que je vivais. Déjà là, ouf! c’est un cadeau, ça! »

De la mort au choix du Christ

Vient enfin l’énoncé de la peine. Bourdages écope de sept ans pour homicide involontaire.

Derrière les barreaux, il se sent habité par une immense boule noire. « J’étais dans ma propre tombe, mais vivant! » Là, il ne prie pas; il hurle. « Mon Dieu, j’ai besoin de toi. Sinon, je suis cuit, cuit, cuit. La seule issue, c’est le suicide. »

Un soir, il décide d’en finir pour de bon. Il sort prendre l’air pour la dernière fois. « Je suis dehors. Je respire. Je me tiens à l’écart d’un groupe. Et puis, un gars que je ne connais pas du tout s’en vient vers moi. Il me regarde en plein dans les yeux. Il me donne une tape et me dit : «Lâche pas, bonhomme.” Sur son teeshirt, il est écrit en gros : Break The Chain. »

Pour moi, croire, c’est viscéral

Le lendemain, l’homme n’était plus là. Il était peut-être en transit. Un transit qui aura sauvé la vie de Gaston.


Ce texte est tiré du magazine Le Verbe, Janvier 2020. Pour consulter la version numérique, cliquez ici. Pour vous abonner gratuitement, cliquez ici.


Puis, après avoir tout remis en question, après avoir essayé l’ésotérisme et l’islam, il en arrive à cette conclusion sans équivoque :

« Je suis tombé sur un texte disant que Mahomet croyait peut-être à l’existence du pardon. Peut-être? Oh! s’il est dans le doute, on oublie ça; l’islam, c’est pas pour moi. Ça me prend quelque chose qui me garantisse que le pardon existe. J’ai opté pour le Christ. Depuis, croire pour moi, c’est viscéral! »

En mars 1991, il obtient une libération conditionnelle après seulement deux ans. « Avec du recul, je me dis que, si le juge avait connu le genre de vie que j’ai mené, j’aurais surement eu une peine beaucoup plus sévère. »

Les prisons intérieures

Pour lui, être libéré d’un lieu ne veut rien dire. « Il y a des journées où je me disais : “Aujourd’hui, je serais donc bien dans ma cellule à Cowansville!” Avant d’entrer en prison, j’étais encore plus prisonnier de moi-même. La preuve en est que j’étais tellement mal dans ma prison intérieure que j’ai tué. »

Il me répète qu’aucune violence ne se justifie. Impossible. Mais elle peut s’expliquer. « Pour arriver à comprendre pourquoi j’ai enlevé la vie à une personne, ça m’a pris 23 ans et 4 jours. Ça, c’est ma vraie peine : 23 ans et 4 jours. Il y a eu celle du tribunal. Il y a eu celle de la société qui perdure encore. Mais il y a aussi la peine de mon temps d’emprisonnement intérieur : libre du pénitencier, mais encore prisonnier de ma propre personne. »

Un soir, un aumônier le provoque : « Gaston, quand est-ce que tu vas arriver à donner un sens à ta vie? » « Comment puis-je prétendre donner un sens à ma vie, j’en ai enlevé une! »

Mais pendant qu’il parle avec le prêtre, un mot monte soudainement en lui : pardon. « Et si le pardon m’aidait à donner un sens à ma vie? »

Et de fait, c’est à travers un cheminement de réconciliation qu’il est devenu ce qu’il considère être aujourd’hui : un être humain totalement libre.

« Libre d’aimer, libre de haïr, libre de vivre ou d’arrêter de vivre. J’ai cette liberté-là. J’ai toutes les libertés. J’ai déjà été tellement prisonnier! J’ai encore des barreaux de prison dans ma vie, mais je les connais, j’essaie de ne pas les fuir et je compose avec eux. »

Libre par la croix

Qu’est-ce que la vraie liberté? « Celle de la croix! J’en vois pas d’autre. Je dirais que c’est grâce à cette croix-là que je suis arrivé à couper les barreaux de ma propre prison. » Et quel sens a cette croix? « Pour moi, la croix du Christ, je ne suis pas capable de la définir. Je l’expérimente. »

Il s’est ensuite passé quelque chose d’une intensité rare : « Simon, passe-moi les deux croix qui se trouvent à côté de toi. C’est la première fois que je fais ce que je vais faire avec toi. Je n’ai jamais été capable. »

Je lui tends les deux croix, l’une rouge et l’autre blanche. Il les empoigne fermement chacune dans une main. Il se penche vers moi et me dit : « La rouge, c’est la mort de Loraine, ma victime. Le sang. La blanche, c’est le Christ ressuscité. La lumière. Je passe de la première à la deuxième. Si je n’ai pas la blanche, je reste pris avec la rouge. Je ne vis plus, pas capable, trop dur, trop pesant. »

Cohabiter avec la mort

Gaston doit cohabiter quotidiennement avec la mort. « La mort de Loraine, je la tiens par la main. Maintenant, pour pouvoir endurer ça, vivre ou survivre avec, si tu enlèves la croix du Christ, je m’en vais la rejoindre. C’est aussi clair que ça. »

Devant moi, Gaston a contemplé ces deux crucifix en même temps pour la première fois.

« Jamais je ne serai capable d’aller au bout de toutes les définitions de la croix blanche. Jamais. Parce que ça dépasse l’entendement. On est ailleurs. »

Un jour, alors qu’il refait le bilan de sa vie, il réalise qu’il n’a plus rien. « Tout, tout, tout perdu. Puis me vient l’idée que je pourrais penser à réparer. Et je fais une prière spontanée : “Mon Dieu, aide-moi à réparer ce qui traine dans ma vie.” »

Pourtant, il a souvent regretté la formulation de cette prière. « J’ai dit à Dieu : “Ce que je t’ai dit en prison, oublie ça. Je suis plus capable. Trop dur pour moi, ça.” Une chance que Dieu n’a pas écouté ma deuxième prière. Ça me permet de vous parler aujourd’hui. Mais ç’a été très, très ardu. »

« Je te pardonne »

Aujourd’hui, il est un des instigateurs du processus de justice réparatrice dans l’est du Québec. « Ça, c’est un cadeau que je me suis fait en reconnaissance pour le cadeau dont j’ai moi-même bénéficié. »

Photo: Marie-Josée Roy

Dans sa démarche de réparation, il décide de se rendre sur la tombe de sa victime. Il refait le même trajet que le corps de Loraine. « Je suis parti de Sainte-Foy jusqu’à la morgue où on l’avait disséqué. De là, je me suis rendu jusqu’à l’église des funérailles, puis jusqu’au cimetière à Trois-Rivières. » Quand il arrive sur les lieux, une dame lui demande : “Êtes-vous un parent? un ami?” Grand silence. « Qu’est-ce qu’on répond à ça? »

La matière physique de Loraine est disparue, mais il est convaincu que quelque chose d’elle n’est pas mort.

« Ce qu’elle portait de beau en elle. Ça, c’est vivant! J’ai commencé à la prier il y a quelques années. C’est délicat ce que je viens de dire là. Au début, je trouvais ça odieux. Mais mon épouse m’a dit : “Gaston, ça te ferait du tort de la prier? Non. Alors fais-le.” »

« Nicole, j’ai quelque chose à vous demander. Accepteriez-vous ma demande de pardon?” Elle savait que j’étais un meurtrier»

En 2005, l’ex-prisonnier est allé rencontrer des mères d’enfants assassinés. « Je me suis assis avec elles et je leur ai dit : “Je suis auteur de mort. Je suis ici pour me conscientiser à vos souffrances.” »

Prends le risque de vivre

Vers la fin de la rencontre, il croise Nicole sur le trottoir, une maman qui venait de témoigner. « “Nicole, j’ai quelque chose à vous demander. Accepteriez-vous ma demande de pardon?” Elle savait que j’étais un meurtrier. Elle a ouvert grand ses bras et elle m’a littéralement tiré sur sa poitrine. Puis elle m’a regardé dans les yeux et m’a dit : “Je te pardonne.” Je me suis immédiatement senti léger comme une plume. Mon Dieu quel cadeau! »

Il lui faudra encore du temps pour se libérer de sa culpabilité écrasante. Le 22 février 2005, il regagne enfin sa liberté intérieure. Ce jour-là, il est invité à titre de témoin pour un comité d’experts instauré par le ministre Bolduc.

« Après mon témoignage, en sortant, sur le seuil de la porte, je me suis dit : “I am a free man! J’ai fait le maximum que je pouvais faire là-dedans. Je peux pas faire plus. Ma peine de 23 ans et 4 jours, je l’ai menée à terme.” »

Avant de nous quitter, j’ose lui demander quel conseil il donnerait à un jeune qui commence sa vie. « Prends le risque de vivre. Il y a deux vies. La petite vie et la grande vie. C’est la grande qui me permet de vivre la petite. Quand la petite vie est trop difficile, je fais appel à la vie grand V, et oh! que ça se vit mieux! C’est beaucoup plus “lousse”. »

En partant, j’ai remarqué qu’au sommet du village trône une immense croix de fer. Je suis monté pour la voir.

Elle était rouge d’un côté et blanche de l’autre.


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Simon Lessard

Fourmillant d’idées novatrices, Simon s’est joint à notre équipe de rédaction pour faire grandir Le Verbe en taille et en grâce. Féru de philosophie et de théologie, il aime entrer en dialogue avec les chercheurs de vérité. Toute son essence est distillée en son totem scout renard amical et son personnage Disney fétiche : Timon!

2 Comments

  1. Deux ans de prison pour avoir enlevé la vie à un être humain?!?! Le système de justice au Québec porte TRÈS MAL SON NOM!! ” j’ai fucké les dix commandements de Dieu.” On voit que vous n’avez toujours pas appris le respect monsieur Bourdages….Il serait grand temps de vous y mettre! Non?

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