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La rédemption de Kanye West?

Kanye West
Photo: Wikimedia Commons.

Jesus Is King est le premier album de Kanye depuis sa conversion publique. Pour la critique musicale, Kanye West est définitivement perdu : il ne sait plus produire de bonnes chansons. Chez les chrétiens, l’album suscite une effervescence qui, bien que justifiée, manque peut-être juste un peu de nuances. Si l’album a plus de qualités que le dit la critique, il a aussi plus de défauts que le voudraient certains enthousiastes.

Ce n’est pas la première fois qu’une mégastar de la musique se convertit. On pense tout de suite à la période chrétienne de Bob Dylan ou encore au passage de Cat Stevens à l’islam.

La conversion de Kanye West à l’Église évangélique est-elle plus retentissante ou plus radicale? Peut-être plus improbable, tant il semble y avoir une disproportion entre le Kanye West de 2010 qui couchait tous ses fantasmes sur disque et celui qui aujourd’hui invite son public à louer Dieu.

Qui est Kanye West?

Lorsque Kanye West apparait véritablement sur la scène musicale en 2004, c’est avec un single intitulé « Jesus Walks », un mélange déconcertant d’hymne militaire et de supplication religieuse. On peut encore croire à ce moment-là à un rappeur chrétien, bien qu’assez vulgaire.

L’année suivante, le sulfureux « Gold Digger » fait tomber l’illusion et révèle l’autre visage du chanteur, sa vision extrêmement tordue et misogyne de la femme.

Aussi controversé soit-il, Kanye West est considéré comme un des artistes musicaux les plus importants des quinze dernières années. Son œuvre mêle souvent religion, grossièretés et blasphèmes.

Dieu ne promet pas le bonheur

En 2010, Kanye signe My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Salué autant par la critique que par le public, le disque est considéré par plusieurs comme l’album de la décennie, notamment grâce à une production impeccable, à un son riche, symphonique.

Or, l’album a des allures parfois schizophréniques, puisqu’en même temps qu’il étale sa réussite financière et ses conquêtes sexuelles, Kanye se peint par moments comme un monstre, hanté de lubies sexuelles et incapable de regarder une femme dans les yeux.

Les démons de Kanye

Je retiens deux moments intéressants de l’album My Beautiful...

D’abord, le disque s’ouvre sur un hymne à la consommation et à la luxure, mais constamment ponctué par une question en chorale « Can we get much higher? – Peut-on vraiment aller plus haut? ». Cela peut sonner ostentatoire, ou bien sonner comme un aveu : jusqu’où pouvons-nous aller (personnellement et collectivement) pour geler la douleur?

Le plan était de boire jusqu’à ne plus avoir mal, mais qu’est-ce qui est pire, la douleur ou le lendemain de veille?

–  Kanye West, 2010

La ligne : « The plan was to drink until the pain over / But what’s worse, the pain or the hangover? – Le plan était de boire jusqu’à ne plus avoir mal, mais qu’est-ce qui est pire, la douleur ou le lendemain de veille? » semble confirmer la seconde interprétation. L’album finit d’ailleurs sur cette question : « Qui survivra à l’Amérique? »


Ce texte est tiré du magazine Le Verbe, Janvier 2020. Pour consulter la version numérique, cliquez ici. Pour vous abonner gratuitement, cliquez ici.


Le second moment que je note est le troublant « Runaway » dans lequel Kanye demande un toast pour tous les « trous de c** » comme lui. Il y exprime ses fantasmes et avertit en même temps en refrain « Runaway from me baby […] run away as fast as you can / Enfuis-toi de moi baby, enfuis-toi de moi aussi vite que tu peux ».

À ce sujet, Kanye explique aujourd’hui que la découverte à cinq ans d’une revue Playboy appartenant à son père a fait naitre chez lui une image tordue de la femme.

Un rêve sombre et tordu

Ayant vécu exactement la même expérience que lui au même âge, et ayant reçu des dizaines et des dizaines de témoignages similaires de garçons et de filles, je crois que Kanye est en fait l’archétype (à la puissance 10) d’une génération d’hommes et de femmes qui aspire profondément au bien et qui est en même temps en lutte avec ses démons intérieurs.

My Beautiful Dark Twisted Fantasy est représentatif de la carrière de Kanye West. Et il signe peut-être aussi un premier tournant dans sa carrière. Ici, Kanye est au sommet de la gloire critique et populaire.

Il vit pleinement son rêve sombre et tordu.

Après cela, en effet, il n’était plus possible d’aller plus haut… il ne pouvait plus que descendre. Une fissure semble s’être ouverte dans l’image qu’il se fait de lui-même.


Écoutez ici la chronique d’Isabelle sur Kanye West à On n’est pas du monde :


C’est à ce moment que revient la figure de Jésus, qui se fera de plus en plus présente. D’abord en 2013, dans ce titre vaniteux, Yeezus (mélange de « Ye », surnom de Kanye et de « Jesus »), un album sans aucune pochette, qui se donne un air d’humilité et sonne donc d’autant plus prétentieux aux oreilles de plusieurs.

Puis, en 2016, le paradoxal Life of Pablo (une allusion à saint Paul) qui s’ouvre sur une splendide prière, mais étale par la suite – à nouveau – les lubies dérangeantes de son auteur.

Dans toute son œuvre, Kanye West se prête à une sorte de confession publique, crue certes, et d’autant plus gênante qu’elle a surtout les allures d’une autojustification.

Dans les années qui suivirent My Beautiful Dark Twisted Fantasy, Kanye semble attendre du public son absolution ou sa rédemption. Mais Kanye se montre de plus en plus fragile après la fissure du « beau rêve sombre et tordu ».

Et Jésus est Roi!

Indéniablement, un changement s’opère avec ce neuvième album. Le tournant radical de Jesus Is King est que, pour cette fois, Kanye semble ne plus chercher la rédemption dans son public, mais dans le Christ.

Ce premier album de Kanye à ne pas porter la fameuse mention « Avertissement parental : Contenu explicite » comporte des moments fort appréciables!Kanye West

D’abord, le puissant « Selah », avec ses salves d’alléluias. Je n’ai pas eu de tels frissons religieux à l’écoute d’une chanson populaire depuis « Seven Swans » de Sufjan Stevens. Le doux « Water », qui fait référence aux eaux du baptême, est un des moments les plus simples de l’album. « Closed on Sunday », malgré ses références un peu idiotes, a une mélodie poignante. Sur « Follow God », la rime de Kanye est dans sa plus grande forme, et enfin, l’improbable saxophone de Kenny G dans « Use This Gospel » m’a touché à un moment où je ne m’y attendais pas.

Musicalement, la production demeure irréprochable, mais on regrette vraiment l’inégalité entre les pièces. L’album, qui dure à peine 27 minutes, finit abruptement, et c’est l’impression générale que laisse ce disque, quelque chose surprenant par moments, mais qui nous laisse sur notre faim.

La majorité des critiques est sévère à l’égard de cet album. Bien sûr, on pourra dire avec eux que certains textes sont naïfs. Sur la quatrième piste, « tu es mon Chick-fil-A (en référence à une fameuse chaine de restaurant) / tu es mon numéro un, avec une limonade » sonne un peu ridicule.

L’album Jesus Is King reste musicalement plus audacieux que 99 % de la musique étiquetée « chrétienne ».

Kanye n’invente rien non plus lorsqu’il chante :

« Jesus please help / Jesus please heal / Jesus please forgive / Jesus please reveal: Je t’en prie, Jésus, aide / Jésus, guéris / Jésus, pardonne / Jésus, révèle-toi ». Mais est-ce candide pour autant? L’important est que de telles paroles, sorties de la bouche de Kanye West, sonnent comme authentiques, et c’est le cas.

Contrairement à Stereo Williams (blogueur au Daily Beast), je ne doute aucunement de la sincérité religieuse de Kanye West. Mais le plus gros défaut du rappeur reste présent sur cet album : sa tendance à parler sans fin de lui-même. On le voit à la manière dont ses Sunday Services, tout en étant des performances émouvantes à la gloire de Dieu, tournent visuellement autour de la figure de Kanye West.

Une histoire à suivre…

N’empêche que tout cela a le droit de nous réjouir.

Voilà un artiste qui semble absolument décidé à suivre le Christ, avec ses incohérences et ses imperfections, et à ne plus servir dans ses chansons la culture qui l’a pourtant porté au sommet. Il suffit aussi de lire les commentaires de ses nouvelles chansons sur YouTube pour voir que cet album a aidé plusieurs à rencontrer le Christ.

On dira ce qu’on voudra, la dernière galette de Kanye West reste musicalement plus audacieuse que 99 % de la musique étiquetée « chrétienne ». Et cela paie, puisque l’album, en à peine quelques semaines, a fait exploser tous les records de vente pour un disque chrétien.

On peut donc croire que Jesus Is King fera date malgré tout, qu’il inspirera des artistes chrétiens à être plus aventureux et qu’il marquera un tournant définitif dans la carrière de Kanye.

D’ailleurs, si vous voulez entendre un texte religieux de Kanye alors qu’il est au sommet de son art, je vous conseille (malgré une ligne un peu crue) le magnifique « Ultralight Beam », auquel le présent album fait au moins une fois référence.

En l’écoutant, je me suis demandé si la conversion de Kanye n’était pas la réponse à cette prière :

Father, this prayer is for everyone that feels they’re not good enough. This prayer’s for everybody that feels like they’re too messed up. For everyone that feels they’ve said “I’m sorry” too many times. You can never go too far when you can’t come back home again. That’s why I need… FAITH!

Père, cette prière est pour tous ceux qui ne se sentent pas assez bon. Cette prière est pour tous ceux qui pensent qu’ils sont trop sales. Pour quiconque croit qu’il a dit trop souvent : « pardonne-moi ». Tu ne peux jamais aller si loin qu’il n’est plus possible de revenir à la maison. C’est pourquoi j’ai besoin de la… FOI!


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Alex Deschênes

Alex Deschênes rédige actuellement un doctorat en philosophie traitant de la sexualité et de la personne. Fondateur et directeur d'Équipe Ignis et délégué pour l’Institut de Théologie du corps, il anime des camps et des conférences sur le sujet.

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