Royauté
Photo: Page Facebook Gouverneur général du Canada

À bas la monarchie ! Vive la royauté !

La démission de Julie Payette serait une nouvelle occasion de souligner l’inutilité du gouverneur général, une fonction couteuse de surcroit. Si la vice-monarchie est obsolète, que dire de l’idée de royauté, à la fois inutile et essentielle ? Les exemples du roi dans un jeu d’échecs et d’un certain « Roi des rois » le montrent mieux que tout.

La démission de notre dernière vice-reine, à la suite d’une publication d’un rapport faisant état d’un climat de travail toxique, d’agressivité et de hurlements, donne de l’eau au moulin à ceux qui soutiennent que la fonction de gouverneur général est obsolète et qu’elle constitue un couteux reliquat d’un passé colonial. Il serait temps d’y mettre définitivement la hache, d’autant plus que ce colifichet est essentiellement protocolaire.

Adieu les paillettes, donc.

Soit, et l’argument se défend parfaitement. Mais cela ne signifie nullement la fin de l’idée de royauté. L’idée et non la réalité, dans la mesure où ce mode de gouvernement est effectivement dépassé par notre culture démocratique.

En quoi consiste cette idée ? 

Monarchie et royauté

Tout d’abord, distinguons entre la royauté et la monarchie. La première désigne davantage un mode de gouvernement où le roi est un catalyseur social plus qu’un maitre puissant. Vicaire politique de Dieu, il détient sa légitimité d’une transcendance. 

Le monarque, par contre, désigne étymologiquement celui qui gouverne seul (monos + arkhein). Même si le droit divin y est encore associé, l’idée de monarchie contient en elle-même le germe de sa propre perversion absolutiste. C’est évidemment cette seconde version que les contempteurs de l’institution du gouverneur général ont en tête.

Un roi tout seul, autonome, qui se donne sa propre loi, est un non-sens.

L’idée royale, en revanche, est nettement plus sympathique, en tout cas plus organique et archétypale. Elle mobilise des réalités éternelles incarnées dans le cours humain : la délégation divine, l’unité, le principe, l’obligation (du genre « noblesse oblige »), la vassalité en échange d’un service, la parole donnée.

Le roi de droit divin n’est pas sur terre pour satisfaire ses envies. Prince, il tient du principe, du début, du haut de la chaine de commandement.

Délégué par Dieu, il est un obligé du Seigneur à qui il rendra compte de sa gestion. De même, la chaine de délégation se poursuit jusqu’à la base selon une logique qui veut que le supérieur exerce sa suzeraineté sur le vassal en échange d’une obligation envers ce dernier qui a, pour sa part, le droit d’exiger. D’où l’expression « noblesse oblige ».

Contrairement à ce que l’on pense, servitude n’oblige pas. Elle exige.

Fonction et transcendance

Sans l’indexation sur la transcendance, la royauté ne serait que monarchie, pouvant même mener à l’arbitraire le plus absolu et le plus cruel. En royauté, le bon vouloir du roi n’est rien d’autre que la traduction politique du verset du Notre Père « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».

Le roi est politiquement un passeur, au même titre que le pape est spirituellement un passeur (d’où, incidemment, les incessants conflits qui ont émaillé l’histoire tels que la querelle des Investitures ou le césaropapisme).

La royauté est une fonction, non pas une tâche ou un rôle. Or, qui dit fonction dit également « en fonction de ». Un roi est fonction d’une transcendance. Au contraire, un roi tout seul, autonome, qui se donne sa propre loi, est un non-sens. Il est aussi une fonction dans un ensemble politique. Catalyseur social, il unifie, il symbolise le royaume. 

De nos jours, la reine d’Angleterre en est un exemple, quoique protocolaire. Néanmoins, elle assure l’unité symbolique de royaume, elle le résume en sa personne. C’est pour cela que l’institution est encore populaire au Royaume-Uni.

Essentiels et inutiles

Il y a deux modèles de roi auxquels on pense peu. Le roi du jeu d’échecs et Jésus-Christ. Les deux se démarquent par un commun paradoxe : ils sont aussi essentiels qu’inutiles.

Ainsi, le roi d’échec est une pièce quasi impuissante, puisqu’il ne peut avancer ou reculer que d’une case à la fois. Il ne sert pas à la conquête ou à la victoire sur l’adversaire. Seulement, qu’il tombe sous l’assaut ennemi et la partie est terminée.

La reine, à l’inverse, est dotée de facultés beaucoup plus effectives, pouvant tourbillonner d’un bout à l’autre du damier. Sa capacité d’action et de victoire est autrement supérieure à celle du roi. Mais si elle est prise, le jeu n’en est pas fini pour autant. On peut se passer de la reine.

Jésus Christ, pour sa part, n’a eu de cesse de proclamer que son royaume n’était pas de ce monde. Le temple qu’il a reconstruit en trois jours était spirituel, pas social, encore moins politique. Les miracles qu’il a accomplis étaient en quelque sorte la partie basse de sa mission, pour reprendre le mot de Simone Weil

Ce roi, du reste, n’a fait de miracles que parce que ses vassaux aimés avaient déjà la foi. Il a aussi lavé les pieds de ses disciples au motif que le maitre n’était pas venu pour se faire servir, mais pour servir. Surtout, il s’est abaissé en dessous du rang de ses inférieurs jusqu’à assumer leurs péchés et clouer ceux-ci en sa personne sur la croix. Ce qu’il voulait, c’est ce que Dieu voulait.

Noblesse obligeait.


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Jean-Philippe Trottier

Jean-Philippe Trottier est diplômé de la Sorbonne en philosophie ainsi que de l’Université McGill et du Conservatoire de Montréal en musique. Auteur de trois essais, dont La profondeur divine de l’existence (préfacé par Charles Taylor) est le plus récent.

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