Rod Dreher
Illustration : Marie-Pier LaRose / Le Verbe

Rod Dreher : « Si nous ne sommes pas prêts à souffrir, nous sommes perdus »

Rod Dreher est parmi les commentateurs chrétiens de tendance conservatrice les plus connus en Occident, du moins aux États-Unis. Il s’est surtout fait connaitre outre-mer avec son livre Le pari bénédictin, qui propose une réflexion sur l’avenir des chrétiens en Occident. Il a accepté de répondre à nos questions sur son dernier ouvrage, Résister au mensonge : vivre en chrétiens dissidents, paru chez Artège en avril dernier.

L’un des traits distinctifs de votre nouveau livre est la place accordée aux témoignages de chrétiens dissidents de l’ancien bloc soviétique. Pouvez-vous commencer par nous dire ce qui vous a inspiré l’écriture de ce livre ? S’agit-il en quelque sorte d’un prolongement de votre pari bénédictin ? 

Oui, c’est une continuation du pari bénédictin, même si je ne l’avais pas prévu ainsi. Le pari bénédictin est un livre pour les chrétiens qui vivent dans un monde où le christianisme s’effondre. Un monde qui devient moins chrétien. Il s’agit de savoir comment résister à la décadence de l’Église. Résister au mensonge est un livre sur la manière de résister à l’hostilité venant de l’extérieur de l’Église, d’une société qui nous persécute de plus en plus. C’est quelque chose qui progresse à un rythme choquant, certainement aux États-Unis ; et je pense qu’au Canada, cela va encore plus vite et plus loin. 

J’ai eu l’idée de ce livre, il y a environ cinq ou six ans. Un jour, j’ai reçu un appel téléphonique d’un médecin américain, un catholique, qui m’a dit : « Écoutez, vous ne me connaissez pas, mais je dois raconter cette histoire à un journaliste. Je pense que c’est important. »

Il m’a parlé de sa mère, qui est assez âgée et qui vit avec lui et sa femme. Au début de sa vie, elle avait passé plusieurs années dans un camp de prisonniers dans sa Tchécoslovaquie natale, où elle était accusée d’être une espionne du Vatican. Pourquoi ? Parce qu’elle continuait d’aller aux réunions de prière de sa paroisse catholique. Les communistes l’ont donc mise en prison. Après sa sortie, elle a émigré en Amérique, a rencontré son père et a passé le reste de sa vie aux États-Unis. Mais ici, vers la fin de sa vie, la vieille femme a dit : « Mon fils, les choses que je vois se passer en Amérique aujourd’hui me rappellent ce qui se passait quand le communisme est arrivé dans mon pays ». 

Quand le docteur m’a dit cela, j’ai pensé : « Ma mère est vieille, elle regarde beaucoup les informations à la télévision, elle est très alarmée par les choses qu’elle y voit. Peut-être que c’est ce qui se passe avec cette vieille femme. » Mais je me suis promis que chaque fois que je rencontrerais quelqu’un du bloc soviétique, je lui demanderais : « Alors, est-ce que les choses que vous voyez aujourd’hui vous rappellent ce que vous avez laissé derrière vous ? » Chacun d’entre eux répondait : « Oui. » Si vous parlez avec eux assez longtemps, vous découvrirez qu’ils sont très en colère parce qu’aucun Américain ne les prend au sérieux, parce que nous, en Amérique du Nord, pensons que cela ne peut pas arriver ici. 

Mais ces gens savent ce qu’ils voient et ils ont aussi du mal à l’accepter, car cela ne ressemble pas exactement à ce qu’ils ont laissé derrière eux. Dans la plupart des cas, ils ont laissé derrière eux des États policiers, où les gens allaient en prison pour leurs convictions, où la police secrète les espionnait en permanence, où l’on ne pouvait faire confiance à personne, etc. Ce n’est pas ce qui se passe ici. Du moins, pas encore.

Mais ce qu’ils constatent, c’est que les gens ont peur de dire ce qu’ils pensent vraiment par crainte non pas d’aller en prison, mais par crainte de perdre leur emploi, de voir leur réputation professionnelle ruinée, de perdre des membres de leur famille et des amis. Ils voient certains livres être traités comme s’ils étaient toxiques, être effectivement interdits, même si aucune loi n’a été adoptée pour interdire des livres. Et ils voient des gens être séparés sur la base de leur race, de leur identité sexuelle, etc. 

Cela leur rappelle ce qui se passait dans le vieux pays : si le gouvernement qualifiait quelqu’un de « bourgeois » ou d’un autre nom indiquant qu’il était opposé à la révolution, alors vous ne deviez rien dire d’autre à son sujet, il était considéré comme un ennemi du peuple. On voit ce qui se passe aujourd’hui quand on traite les gens de racistes, d’homophobes ou de transphobes. C’est la même chose. Et c’est pourquoi j’ai appelé ça du totalitarisme mou. Il n’est pas dur au sens de la persécution, comme c’était le cas dans le bloc soviétique, mais c’est tout de même un totalitarisme parce qu’il insiste sur le fait qu’il n’y a qu’une seule façon de comprendre le monde, et que les gens doivent être punis s’ils ne la partagent pas. 

Vous parlez souvent de totalitarisme mou. Comment le définissez-vous ? Dans quelle mesure se distingue-t-il du totalitarisme au sens classique, notamment par rapport à l’expérience soviétique ? Parle-t-on de totalitarisme au sens fort ou plutôt au sens analogique ?

Je pense qu’il est plus proche de la réalité, mais il y a plusieurs raisons pour lesquelles je le qualifie de mou. 

Tout d’abord, il n’y a pas de goulags, il n’y a pas de police secrète, donc on ne peut pas vraiment dire que ce soit proche du totalitarisme dur du bloc soviétique. Néanmoins, les gens ont toujours peur pour leur emploi, ils ont toujours peur de dire ce qu’ils pensent. Toutes ces caractéristiques qui étaient présentes dans la société soviétique sont de plus en plus présentes dans nos démocraties libérales. 

Si vous regardez la définition du totalitarisme, il n’est pas strictement nécessaire qu’il y ait un gouvernement autoritaire derrière. Tout ce dont vous avez besoin, c’est d’une société dans laquelle une seule idéologie est autorisée, et où chaque aspect de la vie est idéologique. C’est pourquoi nous pouvons l’avoir dans une démocratie libérale. 

Le gouvernement des États-Unis — et le gouvernement du Canada, pour autant que je sache — ne vous poursuivra pas pour avoir cru ou dit des choses choquantes, mais vous pouvez quand même payer un lourd tribut, parce que les grandes entreprises vous poursuivront, les universités vous poursuivront, la foule de Twitter vous attaquera, votre Église pourrait vous attaquer, etc. Vous n’avez pas besoin d’aller en prison pour perdre beaucoup en offensant l’idéologie dominante, que nous appelons « woke ».

Un deuxième aspect de la mollesse est le fait que tout est fait au nom de la compassion. Nous n’avons pas le droit de dire quoi que ce soit qui puisse être considéré comme une critique des personnes trans, par exemple, car si nous le faisons, nous pourrions les pousser au suicide. C’est ce qu’on nous dit. Nous n’avons pas le droit de critiquer Black Lives Matter parce que nous devons être compatissants envers les Afro-Américains qui ont souffert de discrimination. 

Il définit la compassion comme le fait d’être d’accord sans déviation avec un programme idéologique particulier. Par conséquent, les personnes qui n’affirment pas l’idéologie du genre, par exemple, ne peuvent pas faire preuve de compassion, quelle que soit leur douceur envers les personnes trans. C’est une forme de contrôle politique. Lorsque vous voyez à quel point les gens sont terrifiés au sein des universités, des entreprises, de tant d’institutions de notre société, que vous voyez à quel point ils sont terrifiés à l’idée de s’opposer à ce programme idéologique, cela vous indique qu’il se passe quelque chose de totalitaire. 

Il est beaucoup plus difficile de résister à ce type de totalitarisme, car si vous l’acceptez, vous vous sentez bien. 

Notre idée du totalitarisme est fortement inspirée de celle de 1984 de George Orwell. Ce à quoi nous avons affaire maintenant, ce totalitarisme mou, ressemble beaucoup plus au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Dans Orwell, l’État oblige les gens à se conformer en leur faisant craindre de souffrir. Dans la dystopie d’Huxley, l’État oblige les gens à se conformer en contrôlant leurs plaisirs. Il leur donne des divertissements constants, des drogues constantes, du sexe. Tout ce que vous voulez pour vous rendre heureux, l’État vous le donnera. 

Mustapha Menier, une figure majeure du roman, appelle cela le christianisme sans larmes. C’est beaucoup plus ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui, l’idée que la pire chose à laquelle nous pouvons faire face est l’anxiété, que la souffrance est la pire chose au monde. Tout ce qui soulage la souffrance est donc justifié. Il est beaucoup plus difficile de résister à ce type de totalitarisme, car si vous l’acceptez, vous vous sentez bien. 

Dans votre livre, vous exprimez un certain nombre d’inquiétudes à l’égard des grandes entreprises. Est-elle au progressisme contemporain ce que l’État était aux totalitarismes du passé, notamment soviétique ? Comment cela fonctionne-t-il ?

En partie, oui. Ce qui rend le totalitarisme mou si intéressant pour moi en tant que phénomène par rapport au totalitarisme passé, c’est que, pour l’instant du moins, il n’implique pas vraiment l’État. Il implique plutôt la plupart des institutions de la société civile. 

Nous avons vu cette idéologie traverser les institutions de la société civile en Amérique du Nord, les universités, les médias, le droit, la médecine et ainsi de suite, mais la plus grande chose qu’elle a conquise, ce sont les grandes entreprises, parce que les entreprises sont si puissantes dans notre culture consumériste que si elles décident de promouvoir une idéologie, elles disposent d’immenses ressources pour le faire. 

Dans le totalitarisme mou, les entreprises jouent le rôle joué par l’État dans le totalitarisme dur.

Pendant la majeure partie de ma vie, le monde des affaires s’est tenu à l’écart de tout ce qui était controversé parce qu’il supposait que c’était mauvais pour les affaires. Mais vers 2010, les entreprises ont commencé à devenir vraiment progressistes. 

En 2015, juste avant la décision Obergefell — la décision de la Cour suprême des États-Unis légalisant le mariage homosexuel — l’État de l’Indiana a adopté une loi qui aurait donné aux personnes religieuses une certaine protection s’ils étaient poursuivis pour discrimination. Cela n’aurait pas garanti qu’ils gagnent, mais cela leur aurait donné un argument pour défendre leur liberté religieuse. Les grandes entreprises ont attaqué massivement l’État de l’Indiana. Une coalition de sociétés comme AppleSalesforce — de grandes sociétés — a dit à l’État de l’Indiana : « Si vous n’abrogez pas cette loi, vous serez sévèrement sanctionnés ». L’État a abrogé la loi et aucun autre État n’a essayé d’adopter ce type de loi depuis lors, même si la loi de l’État était calquée sur une loi fédérale américaine existante qui avait été adoptée en 1993. 

Ce fut le Waterloo du conservatisme social en Amérique, car pour la première fois, les entreprises se sont opposées de manière très dure à cet acte d’une législature démocratiquement élue, l’obligeant à se rétracter pour des raisons socialement progressistes. Depuis lors, le monde des affaires est devenu encore plus « woke », non seulement en ce qui concerne les personnes LGBTQ+ mais aussi, bien sûr, en ce qui concerne l’identité raciale. En ce sens, dans le totalitarisme mou, les entreprises jouent le rôle joué par l’État dans le totalitarisme dur.

Dans la première partie de votre livre, vous voulez informer vos lecteurs des dangers d’un totalitarisme mou. Dans la seconde partie, vous cherchez à les y préparer. Quels sont les principes à suivre pour se défendre contre la menace d’un totalitarisme mou tel que décrit dans votre livre ? 

Comme vous le dites, la deuxième moitié du livre porte sur ce sujet. Il s’agit d’histoires racontées par des dissidents catholiques, protestants et orthodoxes qui l’ont vécu et qui ont des conseils à nous donner. La chose la plus importante que nous puissions faire est de comprendre que nous devons défendre la vérité, quoi qu’il nous en coute. Si nous ne croyons pas que la vérité est la chose la plus importante, alors nous nous persuaderons de n’importe quoi, nous accepterons de capituler devant n’importe quoi. 

Le titre du livre Résister au mensonge provient d’un essai que Soljenitsyne a écrit à ses partisans en Russie en 1974, juste avant que les Soviétiques ne l’expulsent. Il leur disait : « Écoutez, nous n’avons pas le pouvoir de faire quoi que ce soit contre ce gouvernement totalitaire, mais la seule chose que nous pouvons faire est de refuser de dire des choses auxquelles nous ne croyons pas ». Et il leur a donné une liste de choses qu’ils devaient faire, afin qu’il n’y ait aucun doute sur le fait qu’ils n’acceptaient pas les mensonges qu’il fallait croire pour se conformer à cette société. C’est une chose importante à faire pour nous aussi. 

Si nous ne sommes pas prêts à souffrir, alors nous sommes perdus.

Nous devons avoir peur de vivre dans le mensonge. Lorsque j’étais en République tchèque récemment, j’ai rendu visite aux membres de la famille Benda. J’ai écrit sur eux dans mon livre. L’un d’eux m’a dit : « Vous savez, mes parents nous ont appris la crainte de mentir. Nous pensions que c’était quelque chose à éviter, une chose honteuse, de mentir. Il valait mieux souffrir pour la vérité que de mentir pour éviter de souffrir ». 

Cela nous amène à la chose la plus importante que nous devons apprendre si nous voulons résister à cela : accepter la souffrance comme quelque chose que Dieu peut nous envoyer pour notre propre salut. Le totalitarisme mou va très loin parce que personne ne veut s’y opposer. Les gens ont peur de s’y opposer parce qu’ils ne veulent pas souffrir. Même si la souffrance est très légère comparée à ce que les gens des pays communistes ont dû endurer — la prison, la torture, ce genre de choses — nous ne voulons pas souffrir. Nous ne voulons pas perdre notre emploi, notre statut, nos amis, etc. Si nous ne sommes pas prêts à souffrir, alors nous sommes perdus.

L’Église catholique et les traditions plus anciennes enseignent que la souffrance viendra à nous : on ne peut l’éviter. Si nous pouvons joindre notre souffrance au Christ, alors le Seigneur peut utiliser cette souffrance, d’une certaine manière, pour la rédemption du monde. 

Dans mon livre, je raconte l’histoire d’un Russe orthodoxe, Alexandre Ogorodnikov qui, jeune homme, a été jeté au goulag en 1978 à cause de son christianisme. Il a commencé à prêcher l’Évangile aux prisonniers du couloir de la mort. Ogorodnikov n’était pas condamné à mort, mais les Soviétiques voulaient faire de lui un exemple et l’ont placé dans le couloir de la mort avec les criminels les plus endurcis de Russie. Il a commencé à leur prêcher l’Évangile et certains d’entre eux se sont convertis. Les Soviétiques se sont mis tellement en colère contre lui qu’ils l’ont placé dans une cellule d’isolement et l’ont torturé. Il a commencé à douter du but que Dieu avait pour lui en prison. Il a commencé à perdre la foi. Il pensait que la souffrance qu’il subissait — ces coups, cet enfermement — ne servait à rien. 

Et puis Dieu lui a envoyé un ange, nuit après nuit, un ange qui lui a montré une vision de prisonniers marchant avec leurs mains menottées derrière eux, conduits par des gardes vers leur exécution. Ce que Ogorodnikov a finalement compris, c’est que ces hommes qu’il avait amenés au Christ allaient certes être tués, mais qu’ils allaient être avec notre Seigneur au paradis parce qu’il avait été là, en prison, pour partager l’Évangile avec eux. 

Ogorodnikov m’a raconté cette histoire dans un hôtel de Moscou il y a deux ans et il pleurait. Il a environ soixante-dix ans maintenant, mais il pleurait rien qu’en s’en souvenant. C’est une histoire puissante, très puissante, pour nous tous aujourd’hui, pour que nous sachions que même lorsque nous souffrons pour notre témoignage, pour la Foi, Dieu a ses fins. Nous devons être prêts à le faire, sinon nous serons écrasés. 

Il y a aussi l’histoire du bienheureux Franz Jägerstätter, le catholique autrichien, qui a été martyrisé par les nazis parce qu’il a refusé, en tant que catholique, de prêter allégeance à Hitler. Tous les autres catholiques de son village se sont conformés aux nazis, mais pas Franz Jägerstätter. Il était prêt à subir l’emprisonnement et même la mort plutôt que d’apostasier. C’est le genre de chose que nous devons tous apprendre dès maintenant, avant que la persécution ne commence, si nous voulons nous en sortir.

Les dissidents parlent également de l’importance des réseaux de petits groupes : ceux-ci sont absolument essentiels pour vous aider à rester sain d’esprit et à faire des choses comme vous nourrir et vous occuper de votre famille, en contexte de persécution. 

Je dédie le livre à cet étonnant prêtre catholique, le père Tomislav Kolakovic, un prêtre croate qui a échappé aux nazis. Ils le poursuivaient parce qu’il faisait du travail antinazi à Zagreb, en 1943. Il leur a échappé et est allé en Slovaquie pour enseigner dans une université catholique, cachée. Il a dit à ses étudiants : « La bonne nouvelle est que les Allemands vont perdre cette guerre. La mauvaise nouvelle, c’est que les Soviétiques vont s’emparer de ce pays quand elle sera terminée. La première chose qu’ils vont faire est de persécuter l’Église. Nous devons nous préparer ». Ce qu’il a fait, c’est organiser de petits groupes d’étudiants catholiques, qui se réunissaient pour prier, mais aussi pour parler de ce qui se passait dans leur société et trouver des moyens d’agir dans le monde pour préparer l’Église clandestine. 

En deux ans, Kolakovic a construit un réseau de ces groupes d’étudiants dans tout le pays. Les évêques de son époque l’ont averti d’arrêter cela. Ils lui ont dit : « vous ne faites qu’effrayer les gens, cela n’arrivera jamais ici. » Kolakovic n’a pas écouté parce qu’il avait étudié au Vatican pour être missionnaire en Russie et qu’il connaissait la mentalité communiste. Bien sûr, en 1948, lorsque le rideau de fer est tombé sur la Tchécoslovaquie, la première chose que les communistes ont faite a été de persécuter l’Église. Le réseau de catholiques clandestins que le père Kolakovic a mis en place avec l’aide d’autres prêtres est devenu la structure de l’Église clandestine, qui a été la seule résistance significative au communisme pendant les quarante années suivantes. 

Toutes ces choses — construire de petits groupes, nous entrainer à rester forts dans la vérité, nous préparer à souffrir, et bien d’autres — sont très importantes. L’essentiel, c’est que nous devons le faire maintenant, pendant que nous sommes libres. Le père Kolakovic savait que si l’Église en Slovaquie attendait la venue du communisme pour commencer à se préparer, il serait trop tard. Je crois fermement que nous, en Amérique du Nord et en Europe, vivons un moment Kolakovic. Nous ne savons pas quand cela va se terminer, nous ne savons pas quand notre version du rideau de fer va tomber. Nous devons profiter du cadeau de la liberté pour commencer ces pratiques et construire ces structures dès maintenant.

En vous lisant, beaucoup seraient sans doute frappés par l’inquiétude que vous semblez avoir face à l’avenir. Comment répondrez-vous à ceux qui vous reprochent d’être pessimiste ? Quelle est la place de l’espérance chrétienne dans votre réflexion ? 

Je dirais qu’on peut être à la fois pessimiste et plein d’espérance. J’essaie de l’être. Mais je pense que l’optimisme n’est pas la même chose que l’espérance. Un optimiste dit : « tout va s’arranger quoi qu’il arrive, il faut juste avoir la conviction que tout va bien se passer ». Eh bien, je ne pense pas que ce soit vrai. 

Si vous êtes le père Kolakovic en 1943 à Bratislava et que vous voyez ce qui va arriver, si vous êtes optimiste, vous êtes un idiot. Les évêques qui disaient : « ça n’arrivera pas ici » étaient des imbéciles. Soljenitsyne lui-même a dit que les gens dans le monde qui disent : « ce qui est arrivé en Russie ne peut pas arriver ici » se mentent à eux-mêmes. Car ce qui s’est passé en Russie peut se produire dans n’importe quel pays du monde, si les circonstances sont favorables. Un faux optimisme peut nous empêcher de faire la préparation que Dieu nous demande de faire. Après tout, pensez à l’époque où Noé construisait l’Arche : il devait y avoir des gens qui pensaient qu’il était pessimiste, qui auraient dit : « Oh, allez ! La pluie s’arrêtera bien assez tôt ». 

Alors, d’où vient l’espoir ? Pour un chrétien, l’espoir est la croyance que même si nous devons souffrir de la pire des choses — la mort —, si nous le faisons en solidarité avec notre Seigneur, le Seigneur peut en user pour le salut de nos propres âmes et la rédemption du monde. Toute l’histoire de l’Église, en remontant jusqu’à l’Église primitive, en témoigne. Que sont les martyrs ? Les martyrs avaient-ils l’occasion d’être optimistes ? Non. Mais ils étaient pleins d’espérance, car ils savaient que leur sang serait la semence de l’Église. 

Quand j’ai parlé à tous ces gens de l’ancien bloc soviétique, aucun d’entre eux ne pensait qu’il vivrait un jour pour voir la fin du communisme. Ils ont résisté parce que c’était la bonne chose à faire. Parce qu’ils voulaient servir Dieu, être fidèles à Dieu, être fidèles à la vérité. Ils ont eu la chance de voir la fin du communisme, mais même si nous avions encore le communisme, cela n’enlèverait rien à la signification de leur sacrifice. J’encourage donc les gens à réfléchir à la différence entre optimisme et espoir. 

Je pense que les choses vont empirer avant de s’améliorer, mais je sais que si nous restons fidèles au Christ, nous nous en sortirons. Certains d’entre nous deviendront peut-être des martyrs « blancs » — ils perdront leur emploi, leur gagne-pain, mais ne verseront pas de sang — et il y aura peut-être même des martyrs « rouges », des personnes qui verseront du sang pour la foi à travers cette crise. Tout est possible. Nous devons travailler dur pour empêcher que cela ne se produise, mais nous devons également nous y préparer. Nous le faisons en lisant la vie des saints, en particulier celle des martyrs, et en réalisant que cela pourrait être ce à quoi Dieu nous a appelés à notre époque. 

Si le progressisme est en quelque sorte une religion, il tend certainement à poursuivre une utopie politique, une tentation à travers les âges, ressentie parfois au sein même de l’Église. Il semble que ce genre d’entreprise — chercher à établir la société parfaite sur Terre, avec nos propres moyens humains, politiques — soit à distinguer d’une compréhension chrétienne traditionnelle de l’espérance, rendue difficile à comprendre à notre époque séculière.  

Oui. L’une des autres vérités chrétiennes clés — comprise, je pense, par Martin Luther King Jr, le leadeur des droits civiques — que nous avons perdues aujourd’hui est l’idée de la faillibilité humaine et de la miséricorde, l’importance de la miséricorde. Soljenitsyne a dit que l’une des leçons les plus importantes qu’il a apprises en prison était que la ligne entre le bien et le mal ne se situe pas entre le prolétariat et la bourgeoisie, mais au milieu de chaque cœur humain. Il s’agit d’un enseignement chrétien classique, selon lequel chacun d’entre nous a péché. Chacun a en soi la capacité de crucifier le Christ. Lorsque nous arrivons à Pâques et que l’Évangile de la Passion est lu et que nous devons tous dire « crucifie-le, crucifie-le », c’est nous ! Qui a crucifié le Christ ? C’est nous. 

C’est le genre de chose qui, je crois, devrait nous obliger à faire preuve d’humilité lorsque nous abordons la politique, lorsque nous abordons la société, parce que nous sommes capables de faire un grand mal même si nous pensons faire un grand bien. En ce qui me concerne, une chose avec laquelle j’ai de la difficulté, c’est que je me mets vraiment en colère contre « les wokes » lorsqu’ils font ceci ou cela, lorsqu’ils cancellent des gens, lorsqu’ils en persécutent d’autres… Mais je dois me rappeler que dans certaines circonstances, je pourrais faire la même chose, et penser alors que je fais du bien. 

Tout cela est un mystère très profond et je pense que la seule façon de survivre dans l’abime, quoi qu’il advienne, est d’approfondir notre foi, d’être radicaux dans notre christianisme, de devenir très fidèles à la messe, à la confession, au jeûne et de construire nos communautés de résilience. Je suppose que c’est là que le pari bénédictin intervient également… 

Oui. Il semble, lorsque vous décrivez la manière d’aller de l’avant dans la deuxième partie de votre dernier livre, que ceux qui n’ont pas lu Le pari bénédictin gagneraient à s’y plonger, car une grande partie des idées que vous essayez de transmettre ici s’y trouve également sous une certaine forme.

Oui. La seule façon de s’en sortir est de construire ces fortes communautés de foi et de résilience. Je me souviens, quand j’ai regardé le film Une vie cachée de Terrence Malick sur Franz Jägerstätter, il m’a semblé que le vrai mystère — où la chose à laquelle nous devons penser — est que Franz était juste un fermier du village.

Comment la vie qu’il a vécue avant l’arrivée des nazis lui a-t-elle permis tout d’abord de voir qu’Hitler était une sorte d’antéchrist, et aussi d’avoir le courage de résister ? Tout le monde allait à l’église dans ce village, mais seuls Franz et sa famille étaient des résistants. Je pense que nous devons tous réfléchir — quelle que soit notre confession — à ceci : comment Franz a-t-il vécu d’une manière qui lui a donné cette clairvoyance et ce courage ? Et nous devons commencer à le faire maintenant parce qu’il a vécu cela avant que les nazis n’arrivent. Il était prêt pour eux. Nous devons l’être aussi. 


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Benjamin Boivin

Candidat à la maitrise à l’Université du Québec à Montréal, Benjamin Boivin se passionne pour les enjeux de société au carrefour de la politique et de la religion.

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