Les corps intermédiaires

Ce sera notre petit secret.

Il m’arrive parfois, à la manière des gens qui se projettent dans d’inaccessibles fantasmes pornographiques, de regarder des philosophes débattre sur YouTube.

L’autre jour, l’un d’eux rappelait que, pour la philosophe Hannah Arendt, l’État totalitaire avance en taille et en vigueur au fur et à mesure que les corps intermédiaires s’éclipsent.

Cet article est aussi paru dans notre magazine de juillet/aout 2021. Cliquez sur cette bannière pour y accéder en format Web.

(Non, un corps intermédiaire n’est pas l’oreiller que votre épouse place entre elle et vous, tel un infranchissable récif corallien, pour éviter que vos pieds froids atteignent ses mollets sous la couette.)

Les corps intermédiaires sont ces groupements humains – la famille, l’association du quartier, le petit syndicat de boutique – qui servent de cordon sanitaire entre l’État et l’individu, afin d’éviter que l’un s’arroge l’autre, et vice-versa.

Vive la taille moyenne !

Ne croyez jamais quelqu’un qui vous dit que la taille importe peu.

Tout est une question de taille. Tout.

C’est du moins la thèse absolument géniale défendue par Olivier Rey (Une question de taille, 2014).

Mégaparc d’attractions, minimaison, mégapole, microbikini. Cette perte du sens de la mesure, de la juste échelle serait à l’origine de bien des maux.

La crise de la vérité que nous traversons, avant d’être sur Twitter, dans les médias alternatifs et les fake news, prend naissance dans chaque foyer.

Prenons l’exemple d’une entreprise. Passé un certain stade, le bien obtenu par la croissance sera dépassé par les problèmes administratifs, logistiques, managériaux. Ou encore, ce magazine : s’il avait 2 pages ou 2000 pages, ce ne serait plus un magazine.

Pour toutes sortes de bonnes et de mauvaises raisons, les derniers mois ont réduit la société à deux entités : son plus petit atome, l’individu ; et son expression la plus enflée, l’État. Entre les deux, tout semble s’être évanoui. La paroisse, le club d’échecs, les soupers de famille.

Manger avec les mêmes personnes, chaque jour, des années durant, peut générer d’innombrables frustrations, tensions, et même quelques pertes d’appétit. On préfère donc ouvrir la télé pour étouffer le silence assourdissant et les bruits de manducation.

Or, la table familiale peut aussi être un lieu privilégié de confrontation des idées, de recherche de la vérité, d’incompréhensions mutuelles, d’empoignades verbales bien senties, malgré l’adversité politique. Parce que, même si Guillaume milite à gauche de la tablée, il restera toujours le frère de Julie, qui campe plutôt à droite du plat de salade.

Chaque organe compte

La santé des corps intermédiaires comme la famille est indispensable à la santé du corps social tout entier. D’ailleurs, la crise de la vérité que nous traversons, avant d’être sur Twitter, dans les médias alternatifs et les fake news, prend naissance dans chaque foyer.

Le fameux « vivre-ensemble » dont nous entretiennent assidument les bonnes personnes ne s’apprend pas dans ce lieu géant et abstrait qu’est « la société », mais bien dans ces corps intermédiaires en voie d’extinction.

J’espère de tout cœur qu’on ne perdra pas la main, qu’on reprendra vite l’habitude de se rencontrer, de se visiter et d’accueillir. Quitte à endurer quelques engueulades autour de la table.

Ce sera toujours mieux qu’un apéro-zoom.


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Antoine Malenfant

Rédacteur en chef pour Le Verbe médias et animateur de l’émission On n’est pas du monde, Antoine Malenfant est diplômé en sociologie et en langues modernes. Il carbure aux rencontres fortuites, aux affrontements idéologiques et aux récits bien ficelés.

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