Tocqueville
Image : Judith Renauld / Le Verbe, à partir de la caricature d'Honoré Daumier (Wikimedia Commons)

Deux défis pour les cathos selon Tocqueville

Qu’ont en commun le pape François, le concile Vatican II et Le Verbe ? Les trois poursuivent l’objectif ambitieux et nécessaire de conjuguer la foi catholique et le monde contemporain. Ils tentent de saisir la société d’aujourd’hui, dans ses bons comme dans ses mauvais plis, et envisagent la manière par laquelle la foi peut s’y arrimer. Un penseur peut nous aider à voir plus clair dans ces questions : Alexis de Tocqueville, dont l’œuvre célèbre est en vérité un défi lancé aux croyants. 

Au début du 19e siècle, le jeune Alexis de Tocqueville a fait un long voyage aux États-Unis, pays où la démocratie était déjà bien implantée. Il a alors vu un nouveau type d’être humain : l’homme démocratique (en opposition avec l’homme aristocratique). 

Loin de le mépriser, il a cherché à mieux le connaitre. Autant le dire, c’est nous, êtres humains du 21e siècle, que Tocqueville décrit dans son œuvre phare De la démocratie en Amérique.

Le monde moderne est une véritable source de défis pour ceux qui sont dans le monde, mais pas du monde.

Seulement, selon le philosophe français, l’être humain nouveau, avec ses qualités et ses défauts, entraine des difficultés inédites pour les croyants qui tentent de rapprocher les gens de Dieu. 

Tocqueville n’est pas un réactionnaire. Cependant, le monde moderne est une véritable source de défis pour ceux qui sont dans le monde, mais pas du monde. En voici deux principaux1.

1. L’indépendance d’esprit

Un des avantages de la démocratie se trouve dans l’indépendance d’esprit. Selon Tocqueville, notre régime politique nous incite à juger les choses par nous-mêmes. Puisque nous sommes tous égaux (pas en richesse, mais en droit) et que nous pouvons être un jour puissant et l’autre jour faible, il ne semble y avoir aucune position stable. Au-dessus de nous n’apparait aucune autorité permanente qui nous dise quoi faire. 

Nous avons donc tendance à rejeter la possibilité de l’autorité et à penser par nous-mêmes. Je serais moi-même mal à l’aise si on affirmait que je suis « tocquevillien » alors que j’aime beaucoup Tocqueville : je tiens à mon indépendance.

Devant toutes les manifestations de l’autorité (opinions fermes, vérités, signes, symboles, etc.) que nous ne comprenons pas au premier abord, nous sommes généralement sceptiques – moi le premier ! Nous jugeons souvent les symboles dont nous ne connaissons pas la signification comme inutiles, voire embêtants.

Concilier indépendance et autorité

Peut-être voyez-vous où je veux en venir ?

Nos églises, nos rites et l’enseignement chrétien sont pleins de vérités et de symboles qu’on ne peut pas déchiffrer rapidement. Quelqu’un qui n’est pas habitué à la messe et qui y assiste pour la première fois peut se demander simplement – je me le suis demandé souvent : « pourquoi doit-on se lever, puis s’agenouiller, puis s’assoir ? Je n’ai pas besoin de faire ça. »

Je pense qu’une autre réflexion que nous avons fréquemment est : « pourquoi le prêtre peut-il, lui seul, célébrer la messe ? » Ou encore : « pourquoi lit-on les textes du pape, ou bien des pères de l’Église ? » Ne sommes-nous pas capables de dénouer nous-mêmes les nœuds de toutes les vérités ?

Pour découvrir d’autres traits marquants de l’esprit de notre temps, écoutez la chronique radio d’Ambroise Bernier à On n’est pas du monde

Le défi que lance Tocqueville est alors de concilier l’autorité des enseignements de l’Église (les symboles et les rites sont tout de même là pour une raison !) et notre indépendance d’esprit. Selon lui, l’un des moyens est de ne pas surcharger les discours et les messes de vérités et de symboles secondaires, mais d’aller droit au but. 

J’en ajouterais un autre, un peu plus exigeant : l’autorité devrait souvent expliquer ce qui ne semble pas évident ou utile, elle doit montrer qu’elle s’appuie sur la raison. 

Il existe donc plusieurs manières de concilier l’une des attitudes les plus imprégnées en nous et la foi !

2. L’amour du bienêtre matériel

Un autre de nos penchants selon Tocqueville est l’amour du bienêtre matériel.

Entendons-nous, l’attirance pour les richesses a toujours existé. On trouve des envieux dans la Grèce antique et des avares au temps du Christ. Seulement, ce désir est décuplé aujourd’hui. 

Pourquoi ?

Parce qu’il n’existe plus de classes fixes qui, en pratique, limitaient la possibilité de faire fortune. La société est mobile. Aujourd’hui, quelqu’un de la classe moyenne craint de tomber dans la pauvreté et espère acquérir ce que le riche possède. Ces deux sentiments nous attachent malgré nous davantage aux choses matérielles. Étrangement, nous oublions que nous sommes déjà prospères, entourés d’objets qui nous facilitent la vie.

« Ce qui attache le plus vivement le cœur humain, ce n’est point la possession paisible d’un objet précieux, c’est le désir imparfaitement satisfait de le posséder et la crainte incessante de le perdre. » (De la démocratie en Amérique, II, p. 181)

Et ce phénomène a certainement été amplifié dans les dernières décennies par la télévision et Internet. Avec des films, des vidéos TikTok ou des photos Instagram, nous assistons chaque jour à un spectacle de richesses fantasmées. Il devient alors bien plus difficile de ne pas convoiter les biens des autres.

Jongler avec les richesses ?

Le défi selon Tocqueville est de trouver un point d’équilibre. Trop mettre de l’avant l’abandon des biens de ce monde peut refroidir beaucoup de gens.

Cependant, c’est notre devoir de faire valoir une vie détachée des richesses, une vie tournée vers ce qui ne périt pas. 

S’il n’est peut-être pas nécessaire d’utiliser la pauvreté comme argument pour rejoindre les non-croyants, il convient de se rapprocher nous-mêmes de l’idéal du détachement. 

Évidemment, l’entreprise est ambitieuse – et encore plus aujourd’hui ! Mais elle est digne de ceux et celles qui souhaitent tenir les âmes « dressées vers le ciel » (De la démocratie en Amérique, II, p. 201). 


Notes:

  1. En présentant ces deux défis, je ne défends évidemment pas que l’Église ne les connaisse pas. Elle les a aperçus de loin et plusieurs décisions importantes ont défini sa position sur ces enjeux. Cet article n’est en quelque sorte qu’un rappel.

Ambroise Bernier

Ambroise Bernier étudie la littérature à l’Université Laval. Féru de poésie comme de prose, il révise nos textes destinés au site Web.

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