Les Fils

Les Fils : la soif de justice des prêtres ouvriers

Pointe-Saint-Charles, années 60. Un quartier ouvrier de Montréal aux conditions de vie insalubres. Des familles qui s’entassent dans des logements trop petits, parfois mal isolés ou sans eau chaude. Un tiers des résidents du quartier est sur l’aide sociale, l’autre portion travaille en usine pour des salaires crève-faim. « Quand j’étais enfant, mon rêve était de quitter Pointe-Saint-Charles », nous confie un des protagonistes du film Les Fils de Manon Cousin qui nous plonge dans l’univers de ce quartier populaire montréalais.

Grâce aux centaines d’heures de visionnement d’archives de l’ONF, la réalisatrice nous fait remonter le temps par une sélection d’images qui parlent d’elles-mêmes : l’innocence des enfants qui courent dans les ruelles ou qui jouent au hockey, une mère qui lave les escaliers, un train qui passe sur la voie ferrée qui coupe le quartier en deux, l’édifice Five Roses qui s’érige dans les hauteurs de la ville. 

Cette simplicité des résidents d’un quartier perturbé par les rouages de l’industrie dresse la table. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les habitants de Pointe-Saint-Charles verront leur destin s’améliorer grâce aux Fils de la charité, une congrégation de prêtres ouvriers.

Ce pan de l’histoire méconnue du Québec et de l’Église a intrigué Manon Cousin. Il faut dire que, dès son jeune âge, la jeune fille de Baie-Comeau allait y faire des tours de temps à autre pour visiter son oncle, Guy Cousin, un des prêtres de la congrégation. Et quand elle en parlait autour d’elle, elle se heurtait bien souvent à l’ignorance. Un désir de recherche plus fouillée a abouti à ce documentaire, réalisé en six ans.

La parole est avant tout donnée à des résidents du quartier : Thérèse Dionne et Serge Wagner. À l’image des Fils de la charité qui ont œuvré avec eux et pour eux, pour qu’ils regagnent confiance et dignité, Manon a voulu faire de même : les faire briller, les mettre en avant.  

Ugo Benfante, Claude Julien, Pierre Pagé et Normand Guimond témoignent également de ces années bouleversantes de leur parcours. Quant à son oncle, mort en 2001, elle en retrace le témoignage grâce à ses écrits. 

Descendre dans la misère

L’histoire des Fils de la charité, c’est l’histoire de prêtres qui quittent le confort du presbytère pour rencontrer une classe sociale pauvre et déchristianisée.

Vivant dans les taudis du quartier, devenant des ouvriers à la merci de patrons impitoyables, ils deviennent solidaires des afflictions de cette classe populaire. « Ils soutenaient les travailleurs dans leurs demandes, car ils connaissaient leurs conditions de travail », se rappelle Thérèse Dionne.

Les uns comme les autres s’immiscent dans différents milieux. 

Guy Cousin qualifie de « jungle » son nouveau milieu de travail, où les employés se font traiter comme des chiens. « Personne n’aime son travail. Tout le monde attend après la seconde exacte où l’on introduit sa carte dans la poinçonneuse. »

Normand Guimond, lui, travaille dans une usine de fermeture éclair, un milieu composé de femmes à majorité. Il y observe une discrimination évidente. « Les femmes gagnent 1,05 $ de l’heure, les gars, 1,25 $. Elles ne peuvent pas aller aux toilettes comme elles veulent, boire comme elles veulent alors qu’il fait 35 degrés dans la shop. »

Licencié parce que trop dérangeant, il se fait réembaucher quelques mois plus tard, comme laveur de toilettes… Mais, rapidement, son rôle se transforme en communicateur d’informations aux femmes, à l’abri des regards de son employeur, dans ce lieu discret que sont les toilettes. Le prêtre se retrouve militant avec les employés qui revendiquent le respect des droits. En s’associant aux organismes communautaires, les manifestants finiront par avoir gain de cause, après une longue saga.

Pour le bien commun

Le documentaire établit un portrait réaliste de l’apostolat des Fils dans le quartier défavorisé. Créer des comités de locataires, aider les travailleurs à siéger au conseil de la Caisse populaire Desjardins, fonder une clinique communautaire : les initiatives sont nombreuses.

La vie de Thérèse Dionne a certainement changé depuis le passage des Fils dans Pointe-Saint-Charles. 

Ugo Benfante lui propose un poste à la clinique communautaire. « Vous connaissez votre monde, vous vous en êtes sortie, c’est ce que vous allez faire dans votre travail, aider les autres à s’en sortir. » Elle qui n’a qu’une 5e année est propulsée fièrement dans le marché du travail. « Ça a bien été. Les Fils nous ont sauvés », témoigne-t-elle à l’écran.

La lutte pour aider les pauvres à s’en sortir est l’un des aspects qui ont motivé la réalisatrice à faire le film et constitue l’exemple qu’elle veut donner : « Les Fils, c’était une gauche engagée pour le bien commun, contrairement à la gauche d’aujourd’hui qui défend des individualismes, mais qui ne défend plus vraiment la classe ouvrière au nom des particularités. Il y a encore plein d’injustices. L’écart entre pauvres et riches ne cesse d’augmenter. Mais le combat de la gauche s’est déplacé », analyse Manon Cousin.

Sous tension

Tout au long du film, on sent bien cette tension palpable entre l’action des Fils et les orientations pastorales du diocèse. Maintes et maintes fois revient l’image d’une institution bourgeoise au service des notables que les Fils dérangent par leur engagement dans les luttes syndicales. On comprend que l’évêque finit par demander aux Fils de démissionner, ce qui entraine la dissolution de la mission à Pointe-Saint-Charles.

Malgré les rapports houleux reflétant une église en pleine transition en contexte de Révolution tranquille, les Fils de la charité continuent néanmoins d’exister dans le monde. Le film pourrait laisser croire à un mépris de l’Église face à la tradition des prêtres ouvriers, mais la situation contextuelle d’une époque n’en constitue pas l’essence de sa position, représentée dans le parcours de nombreux chrétiens engagés pour le bien commun.

Les protagonistes du film l’expriment justement : ils se situent sur une ligne de crête. 

Bien qu’il leur arrive de manifester aux côtés des syndicalistes, ils ne sont pas marxistes pour autant. Ils veulent simplement défendre les plus petits, en imitant Jésus. « Notre maitre n’était pas Karl Marx. Nous ne faisions pas juste des catéchèses et des sacrements, mais nous étions socialement engagés », tient à préciser Claude Julien. « Je faisais partie de l’église, pas question de renier ça. Je voulais être au service du peuple. J’ai vu des choses que je n’aurais pas vues si j’étais vicaire », pense Ugo Benfante.

Et Guy Cousin de conclure, comme en écho à un examen de conscience sagement muri :

 « Ai-je évangélisé ? Certainement très peu au niveau du discours où j’avais surabondé. Peut-être bien au niveau de la pratique où j’ai aidé les gars à adopter des comportements conformes à l’Évangile. Quand on passe de la solitude à l’amitié, de l’individualisme à la solidarité, de la peur à l’audace, on traverse du même coup du côté de l’évangile. Quand on brise les chaines de l’oppression […], on est tout proches du Royaume de Dieu. Quant à l’étape d’une profession de foi dans le Christ vivant, nous n’en savons ni le jour ni l’heure. »

* * *

Le film est à l’affiche à partir du 13 aout au Cinéma du Quartier Latin à Montréal, au cinéma Le Clap à Québec, au cinéma Le Tapis Rouge à Trois-Rivières et au Cinéma du Musée des beaux-arts de Montréal.

Sarah-Christine Bourihane

Vous l’avez sans doute déjà lue dans nos pages, puisque Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe ! Après un parcours universitaire en théologie, en philosophie et en journalisme, elle a découvert une vocation : allier foi, réflexion et rencontres. Aussi cinéaste de la relève, elle se sert de l’image comme de l’écrit pour rapporter des témoignages percutants.

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