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Soeur Claire et Nancy Tavares. Photo : Maxime Boisvert.

La traversée des gens courageux

Il y a des traversées qui ne se font pas à pieds secs, mais boueux. À la Résidence Angelica, à Montréal-Nord, dans le pire de la crise, on a continué à marcher, certain d’arriver à bon port, mais sans trop savoir sur quelle sorte de terre on allait se poser.

Comme dans tous les CHSLD du Québec, la vague COVID-19 s’est abattue sur celui de la communauté des Sœurs de Charité de Sainte-Marie, laissant des marques indélébiles chez le personnel.

Peuple fidèle

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Soeur Claire. Photo : Maxime Boisvert.

Avant d’aller rejoindre au jardin le groupe d’employés masqués et désinfectés, je croise sœur Claire, directrice générale, ainsi que Nancy Tavares, directrice des soins infirmiers et des programmes à la clientèle.

« On avait travaillé tellement fort, tout le monde, pour empêcher le virus d’entrer ici, lance madame Tavares. Le jour où il est entré, en moins de cinq minutes, on avait quatre cas ! Je vous le dis… on a pleuré de découragement. L’émotion passée, on s’est remis au travail, mais des employés sont tombés malades, l’un après l’autre. »

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Nancy Tavares. Photo : Maxime Boisvert.

Ceux qui restaient, elle les croisait chaque matin, tous cernés et épuisés. Ils refusaient de quitter les résidents sans avoir prodigué tous les soins. Plusieurs n’ont même pas voulu être payés pour leurs heures supplémentaires.

« Quand on a entendu, à la télé, les mauvais commentaires sur notre résidence, ça nous a vraiment fâchés. Ce n’était pas représentatif de la réalité. C’était de la reconnaissance qu’on ne donnait pas aux employés. Moi, je veux rendre hommage à tous ceux qui sont restés fidèles à leur engagement », me dit sœur Claire, encore bouleversée par la perte d’une centaine de résidents en moins d’un mois (61 décédés de la COVID), ce qui représente habituellement une année entière. »

Les piliers

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Hélène Désilet. Photo : Maxime Boisvert.

Tous les chefs d’unité sont tombés malades. « On a vu qu’il y avait un vrai leadeurship chez les employés. On n’avait plus de chef, mais je pense qu’on s’est tout simplement laissé mener par notre cœur », lance Hélène Désilet, préposée à l’entretien. Dans mes pauses, j’aidais les préposés. Tout le monde aidait tout le monde ! »

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Éric Di Monte. Photo : Maxime Boisvert.

« Ce n’est pas le même travail quand on travaille avec son cœur », ajoute Éric Di Monte, journalier. « Si on écoute trop les médias, on se décourage. En plus, quand tu entends toujours que ta vie est en danger, tu te demandes si t’es assez payé pour ça ! Et les autres ? Payés pour rester à la maison ? Tu rumines… Alors, t’éteins la télé et tu vas travailler ! »

— Qu’est-ce qui vous tenait ?

« C’est monsieur Benalen, le directeur des services techniques ! répond Hélène. Les jours où j’étais fatiguée, je pensais à lui et ça me donnait le courage de rentrer. Je lui ai dit que j’avais appris à l’aimer ! Chaque matin, il venait dans notre local — pas pour nous donner des ordres, mais pour travailler avec nous et nous encourager. »

Neelam Tohen. Photo : Maxime Boisvert.

Neelam Tohen, ergothérapeute, poursuit : « Madame Tavares aussi était toujours là ! Elle arrivait tôt le matin et partait tard le soir. On pouvait aller la voir ; elle était toujours accommodante. »

« Je soupçonne qu’elle n’a pas dormi depuis un mois et demi, elle ! lance Philippe, provoquant l’hilarité générale. Elle nous écrivait des courriels et on se disait : “Ben voyons donc, elle dort quand, elle ?” Elle devait gérer les familles, les médias, les préposés, les employés, les malades, les chefs qui tombent ! »

On dit que cette traversée boueuse a révélé le meilleur des personnes. Le nom de sœur Claire surgit : « Elle a laissé sa communauté pour vivre ici ! Elle a quand même 70 ans ! Elle nous a dit que si nous, on était là, elle voulait y être aussi. Chaque matin, elle faisait le tour des étages pour nous remercier d’être là et nous féliciter pour notre travail », raconte Neelam.

La vie et la mort

Philippe Duhamel. Photo : Maxime Boisvert.

Philippe Duhamel, jeune infirmier, a vécu des choses éprouvantes. « J’étais les yeux des familles ; quand il se passait quelque chose, elles me faisaient confiance. Avec ce virus, on ne savait pas à quoi s’attendre. Un jour, j’ai dit à une famille que tout allait bien pour leur mère, qu’on n’avait pas à craindre pour sa vie. J’ai donc refusé leur visite. Trois heures plus tard, elle est décédée…

« J’ai privé des familles de leurs derniers instants ! Ça m’a pris du temps avant de me pardonner, tout en sachant que c’était hors de mon contrôle. Par la suite, dès que je voyais le moindre signe, j’invitais les familles, même si on n’était pas by the book. »


Cet article est paru dans le numéro spécial Exil. Cliquez ici pour consulter la version originale.


Le plus difficile dans cette traversée ? Refuser l’accès aux familles. « Moi, je dirais que la tristesse a fait mourir plus de monde que le virus ! » commente Hélène.

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Annie. Photo : Maxime Boisvert.

Habituée à soigner les gens plutôt en forme, Annie, thérapeute en réadaptation physique, a vu une souffrance jusque-là inconnue : « J’aidais à nourrir les personnes. Elles étaient si faibles qu’elles n’arrivaient même pas à manger… C’était très difficile à voir. Il me semble que je ne serai plus jamais la même. »

Philippe pense à un homme en fin de vie dont la famille, elle-même à risque, ne pouvait pas venir. « J’ai fait un Facetime, même s’il était inconscient. Ils ont pu lui dire qu’ils l’aimaient. Il est décédé peu après. »

Annie se souvient d’une dame en fin de vie. « Sa fille était incapable de venir la visiter. J’ai quand même fait un Facetime. On aurait dit que ça a déclenché quelque chose en elle, car le lendemain, elle a eu le courage de venir. Sa mère est partie doucement.

« Pour que madame Lucille puisse voir ses enfants, on a tiré son lit jusqu’à la fenêtre, raconte Hélène. Elle était en fin de vie… Elle les saluait, mais elle y arrivait à peine tant elle était faible. Ils se sont dit adieu comme ça. Elle est décédée dans la nuit. »

Il est 13 h. Le lunch est terminé. Nous nous saluons de loin, derrière nos masques. Ils s’en retournent vers cette terre nouvelle, faite d’inconnu et d’incertitudes, certes, mais surtout pleine de possibilités et de vie, il me semble.


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Brigitte Bédard

Brigitte Bédard est journaliste indépendante depuis 1996. Elle vient de publier « J’étais incapable d’aimer. Le Christ m’a libérée » (Éditions Artège), son témoignage de conversion franc et direct.

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