Aumônerie communautaire
Photo : Marion Desjardins

De l’autre côté des murs : rencontres à l’Aumônerie communautaire de Québec

Contrevenir à la loi. Être en état d’arrestation. Vivre hors de la société, dans un univers soumis à d’autres codes. En ressortir transformé ou avec des séquelles. Tenter de reprendre en main sa liberté et de se réinsérer autrement dans la société. Rencontrer l’Aumônerie communautaire dans ce processus douloureux pour retrouver confiance en sa dignité, malgré le crime commis et le jugement d’autrui. Voilà ce que Stéphane et Natacha ont vécu.

La première rencontre de Stéphane Bouchard avec la coordonnatrice de l’Aumônerie communautaire de Québec, Caroline Pelletier, n’est pas allée de soi. L’ex-détenu vient de passer 15 mois derrière les barreaux lorsqu’il entreprend un retour aux études. Il vit alors en maison de transition. Durant un examen de fin de session, la surveillante de la classe lui demande de se présenter. Mal à l’aise, il lui tend timidement sa seule carte d’identité, une carte du service correctionnel. Contrairement à ce qu’il appréhendait, Caroline ne le juge pas. À son étonnement, elle est même enthousiaste de faire sa connaissance.

Aumônerie communautaire
Caroline Pelletier. Photo : Marion Desjardins

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Caroline s’est toujours intéressée aux personnes en marge. « Je me suis souvent sentie incomprise dans la vie, et à un moment donné, je me suis dit : ce n’est pas vrai que je vais reproduire les gestes qui m’ont blessée, juger les gens ou ne pas essayer de comprendre qui ils sont. J’ai toujours porté un intérêt envers ce qui était différent. Même si je ne connaissais pas encore de personnes judiciarisées, je savais que je connectais avec eux », me confie-t-elle dans les locaux de l’Aumônerie communautaire.

Œuvrant depuis 10 ans au sein de l’organisme, elle offre un soutien aux détenus en perte de repères à leur sortie. L’organisme interconfessionnel accompagne généralement des personnes qui ont purgé une peine de deux ans et plus. Dans certains cas, le lien avec leurs familles ou leurs amis s’est brisé, selon la gravité du délit, les rendant encore plus isolées. Les détenus se sentent souvent plus à l’aise de se confier aux bénévoles de l’Aumônerie communautaire qu’aux agents de libération conditionnelle. Parce qu’ils n’ont pas de lien d’autorité avec eux, ils ne craignent pas d’être sanctionnés.

Sous les feux

Stéphane a trouvé auprès de Caroline à l’Aumônerie communautaire cette oreille attentive dont il a eu besoin pour apprendre à braver le regard des autres et, surtout, vivre avec le crime commis. Sa voix portante, son naturel et sa franchise audacieuse montrent qu’il assume aujourd’hui cette partie plus sombre de son histoire.

Il lui a fallu quelques années d’accompagnement et de thérapie pour comprendre ce qui l’a poussé à incendier des balcons de son quartier. « À 21 ans, je suis infirmier, je fais de l’argent, je suis attiré par les femmes, j’aime bien sortir. La grosse vie, quoi. Ma pratique religieuse prend une petite débarque. Mais en rentrant chez moi le soir, je suis malheureux. Je tombe en grosse dépression et en épuisement professionnel. Je me soigne mal. Je tombe dans l’alcoolisme et la toxicomanie, je m’automédicamente », raconte Stéphane.

« La réinsertion sociale devrait commencer à l’intérieur des murs, mais dans un contexte où tu ne te sens pas traité avec dignité, c’est difficile. Les personnes non criminalisées sont censées être des modèles de citoyens respectueux des lois. Moi, personnellement, si j’étais incarcérée, je ne voudrais pas ressembler à ce modèle-là. Je ne voudrais pas faire partie de la société, de leur société. »

Caroline Pelletier

Sa santé mentale se fragilise et la relation toxique qu’il entretient avec une femme le prédispose à étouffer son malêtre. « J’entendais comme des voix. J’avais tellement de tensions en moi. Le feu me libérait », se rappelle-t-il.

À ce moment-là, Stéphane est dans le déni. Personne ne sait d’ailleurs qu’en dehors de ses heures de travail comme infirmier, il s’adonne à ce type de délit pyromane. Jusqu’au jour où il reçoit une convocation au poste de police. L’achat d’un liquide inflammable au dépanneur du coin le rend suspect. Stéphane passe aux aveux. Son crime est désormais en pleine lumière, à la consternation de son entourage.

L’arrivée à la prison provinciale d’Orsainville est un choc. La fouille à nu en marque l’entrée. « On me dit de me pencher, de lever les pieds. Moi, je suis en panique et je pleure comme un enfant », m’avoue Stéphane.

Le nouveau détenu s’enferme dans sa cellule presque 23 heures sur 24 pour ne pas se mêler à la jungle bruyante où le plus fort mène la meute. Les idées suicidaires l’assaillent, au point qu’il s’imagine pendu, accroché sur son lit. Une promesse donnée à sa mère le maintient jusqu’à son transfert au pénitencier fédéral de Laval, où est offert un suivi psychiatrique et psychologique.

Des séquelles carcérales

Toujours en maison de transition, Natacha (prénom fictif) souhaite renouer avec la foi pour se remettre d’une erreur de parcours et de tous les préjudices vécus en seulement trois mois de détention à la prison Leclerc, à Laval.

Quand elle me parle de son incarcération, une phrase revient à quelques reprises : « En prison, on pleure, on pleure, ils nous font pleurer beaucoup. » Des agents correctionnels condescendants « qui prennent plaisir à ridiculiser », des prescriptions de médicaments non respectées, de l’isolement cellulaire encore pratiqué, une mauvaise prise en charge des conditions d’hygiène, des rongeurs dans les cellules… de quoi avoir traumatisé Natacha, qui était déjà fragile à son entrée.

Assise à ses côtés, Caroline l’écoute attentivement raconter ce triste récit qui ne la surprend malheureusement pas. « La prison, ça a une certaine fonction, mais l’expérience de détention qu’on fait vivre aux personnes incarcérées a beaucoup plus de conséquences que l’arrêt d’agir et la sécurité de la communauté », pense-t-elle.

« La réinsertion sociale devrait commencer à l’intérieur des murs, mais dans un contexte où tu ne te sens pas traité avec dignité, c’est difficile. Les personnes non criminalisées sont censées être des modèles de citoyens respectueux des lois. Moi, personnellement, si j’étais incarcérée, je ne voudrais pas ressembler à ce modèle-là. Je ne voudrais pas faire partie de la société, de leur société », poursuit celle qui se dévoue à faire respecter les droits des personnes judiciarisées.

Au-delà des barbelés

Malgré tout, Stéphane a commencé un véritable chemin de libération à l’intérieur des murs du pénitencier fédéral, dans ce milieu même où, paradoxalement, il est enfermé. Grâce à ses prises de conscience en thérapie et aux encouragements de sa famille, Stéphane reprend du poil de la bête. Et un jour, après qu’il a reçu le sacrement du pardon, un tournant plus radical s’opère en lui.

« Le prêtre me dit : “Va te reposer devant le Saint-Sacrement, détends-toi, Dieu va faire le reste.” Curieusement, cette journée-là, je reçois la lettre d’un ami, moine à l’abbaye de Rougemont, qui me connait depuis l’adolescence. Il me dit des paroles qui me bouleversent. “Je sais que tu vis des moments épouvantables, mais je ne te juge pas. Applique-toi à distribuer sourires et bonnes paroles. Ces gars-là ont plus besoin de toi que d’autre chose. Tu as été sauvé, sois présent pour eux.” C’est là que j’ai renoué avec Dieu et avec l’Église. »

Cet article est aussi paru dans notre magazine de mai/juin 2021. Cliquez sur cette bannière pour y accéder en format Web.

Avant de sortir de prison, Stéphane a tellement intégré les conseils de son ami qu’on en vient à le surnommer « le curé ». Des détenus se confient même à lui et d’autres lui font confiance au point de lui demander de leur transcrire des lettres personnelles.

Aujourd’hui laïc consacré chez les Petits frères de la Croix et impliqué à l’Aumônerie communautaire depuis 2017, il continue la mission qu’il s’est découverte à l’intérieur des murs. Avec lui, les détenus se sentent compris, puisqu’il a connu l’univers carcéral, lui aussi. Natacha est l’une des personnes qu’il accompagne dans le processus de réinsertion.

« J’ai peur du jugement d’autrui, confie Natacha. Je ne sais pas qui sait ce que j’ai fait, car ça a passé dans les journaux. Je suis toujours sur le qui-vive. Mais Stéphane m’aide beaucoup à surmonter cette peur du regard de l’autre qu’il a lui-même appris à affronter. »

Vers une libération inconditionnelle

Caroline se souviendra toujours de cet homme qui, enfant, lui avait-il raconté, avait appris à nettoyer des fusils avant d’apprendre à marcher.

Comment réapprendre à respecter la loi si à la base l’éducation a été déficiente et si, de surcroit, l’expérience carcérale ne favorise pas cette intégration ? C’est ce qui motive Caroline et Stéphane chaque jour : aider les personnes judiciarisées à poser de nouvelles limites, à connaitre ce qui est acceptable ou non, à gérer les émotions autrement que par la violence.

« Notre but est d’accepter la personne comme elle est, comme humain qui a fait des erreurs, mais qui a la capacité de se relever, me confie Caroline. Quand tu te fais valoriser à donner des coups de poing, tu as moins d’occasions d’être valorisé pour tes bons coups. Des personnes me disent, pendant leur réinsertion sociale, qu’elles font des nouvelles choses et qu’elles ne se reconnaissent pas. J’essaie de leur expliquer que, dans le fond, toutes les belles choses qu’elles sont capables d’accomplir, à la base, elles sont tout ça aussi. »

Caroline fait parfois des rencontres marquantes qui lui rappellent le sens de ce qu’elle fait. Un jour, elle tentait d’aider un homme lourdement judiciarisé en situation d’itinérance. Il refusait de se confier à elle parce qu’il disait que personne ne pouvait le croire tant ce qu’il avait vécu « était dégueulasse ». Il lui disait : « Toi, quand tu t’en vas chez toi, tu te fous de nous autres. »

Alors qu’elle essayait de lui expliquer pourquoi elle faisait son travail, il a consenti à lui parler pour finalement lui avouer : « Je ne sais pas ce que tu as fait, mais tu as été capable d’aller chercher quelque chose à l’intérieur de moi que jamais personne n’a été capable d’atteindre. »

Et c’est bien pour cela que l’Aumônerie communautaire existe : parce qu’au-delà du crime commis, chaque être humain compte, surtout quand il pense ne plus rien valoir pour personne.


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Sarah-Christine Bourihane

Vous l’avez sans doute déjà lue dans nos pages, puisque Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe ! Après un parcours universitaire en théologie, en philosophie et en journalisme, elle a découvert une vocation : allier foi, réflexion et rencontres. Aussi cinéaste de la relève, elle se sert de l’image comme de l’écrit pour rapporter des témoignages percutants.

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