Photo: © Brigitte Bolduc / RAIIQ
Photo: © Brigitte Bolduc / RAIIQ

Personne n’est à l’abri

Nous sommes très enthousiastes quand nous arrivons sur le site de la quinzième « Nuit des sans-abri » de Québec. Nous nous sommes engagés à rester ici jusqu’à minuit et demi, en solidarité avec les plus démunis. Il tombe des cordes et ça continuera jusqu’à dimanche. Même si la météo ne nous est pas favorable, nous sommes décidés à tirer le meilleur de notre court séjour dans le monde de l’itinérance.

Tout près d’un kiosque sur les maisons de chambres, nous croisons Régis Labeaume. Avec son tact habituel, il déclare :

C’est bien d’amener les p’tits bourgeois voir le monde.

– Régis Labeaume

Les p’tits bourgeois le prennent bien. Ils se savent privilégiés.

Simon

Quelques jours plus tôt, ils ont rencontré Simon*, qui a vécu huit ans d’itinérance. Les élèves ont été chamboulés. Ils n’auraient jamais cru qu’une personne de la Rive-Sud, comme eux, qui a fait des études dans un programme réputé, comme eux, aurait pu vivre d’aussi grandes difficultés.

Photo: Valérie Laflamme
Photo: Valérie Laflamme

Pour illustrer les ravages de la drogue, Simon a exhibé sa prothèse dentaire. Ça a fait son effet. Il faut dire que le jeune homme était dynamique, articulé, bien vêtu. Rien à voir avec l’exotisme du clochard cinquantenaire qu’on imagine dormir sous un pont, près d’un feu de pelures de patates.

S’ils se savent privilégiés, les p’tits bourgeois ont aussi compris que, de l’itinérance, personne n’est à l’abri.

Mélissa

Durant la soirée, mes protégés sont libres de participer aux différentes activités proposées par le Regroupement pour l’aide aux itinérants et itinérantes de Québec (RAIIQ). Avec quelques-uns, je m’inscris à une présentation de la bibliothèque vivante, où des personnes partagent leur histoire de vie.

Je lis le résumé du « livre 1 », celui de Mélissa. Il est question d’un voyage dans le Sud, d’un mariage avec un local et d’une enfant née de cette union. Ça me rappelle le fil Facebook d’une amie du primaire, qui porte le même nom. La conférencière arrive. Mon pressentiment se confirme : c’est bien elle, cette amie du primaire.

Mélissa nous informe qu’elle est née avec une malformation au cerveau et qu’elle a vécu dans plusieurs maisons d’hébergement. Elle a appris, le jour même, qu’on lui avait retiré définitivement la garde de sa fille. Je me remémore amèrement ces fois où, avec d’autres, je l’ai rejetée. Sa famille appartenait aux Témoins de Jéhovah. On la trouvait étrange. J’avais bien tenté d’être son amie : j’étais allée manger chez elle le midi et on avait échangé quelques dessins.

En fin de compte, j’avais quand même changé de camp et distribué, à la suite de mes camarades, des vaccins « anti-TJ ». Les jeunes sont étonnés par ce récit. Ils ont de la difficulté à imaginer leur animatrice intimider qui que ce soit. De la méchanceté, personne n’est à l’abri non plus.

Malgré la pluie, et peut-être même grâce à elle, nous savourons chaque instant. Jusqu’à maintenant, je n’ai entendu aucune plainte. Il faut dire que les élèves ont pris mes avertissements au sérieux : avec leurs imperméables, ils ont l’air de petits canards en plastique.

Il est temps de distribuer les sacs à collations que nous avons préparés.

Ça tombe bien

Photo: Valérie Laflamme
Photo: Valérie Laflamme

Un homme, dans un état second, se présente à notre table. Il porte, en guise de manteau, une couverture de polar rouge. Il a une plaie au visage. Elle suinte un peu. Le regard de mes élèves ne bronche pas. Quand il demande à avoir, lui aussi, quelques muffins, on les lui remet à grands coups de « monsieur », de « merci » et de « bonne soirée ». Un membre du groupe le guide ensuite, tout sourire, jusqu’à la friperie. On se croirait dans un quartier chic de Paris. Pendant ce temps, un deuxième homme vient chercher sa part. Il ouvre grand son bagage et réclame qu’on le lui remplisse.

J’ai encouragé les élèves à ne pas être chiches alors elles y vont de bon coeur. Le sac se remplit vite de pâtisseries, de boites de jus, de pommes et de petites barres de chocolat. L’homme, content de sa prise, s’en va. Il fait demi-tour et s’excuse :

Je vous ai menti. Je me suis fait passer pour un sans-abri, mais je n’en suis pas un. Votre générosité m’a r’viré l’coeur. V’là vos collations, pis v’là vingt piasses que j’m’en vais remettre à l’organisme là-bas.

Mes grandes de secondaire cinq essaient de cacher les larmes qui coulent sur leurs joues.

Ça tombe bien : il pleut de plus belle.

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Note :

* Les prénoms ont été changés.

Valérie Laflamme-Caron

Valérie Laflamme-Caron est formée en anthropologie et en théologie. Elle anime présentement la pastorale dans une école secondaire de la région de Québec. Elle aime traiter des enjeux qui traversent le Québec contemporain avec un langage qui mobilise l’apport des sciences sociales à sa posture croyante.

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