terre d'exil
Photo : avec l'aimable autorisation de Florence Jacolin.

Québec, terre d’exil : parcours d’une migrante

Un texte de Florence Jacolin

Comme beaucoup de Français depuis quelques années, nous avons, mon mari et moi, fait le choix de partir.

Pour quoi ?

Nous sommes nombreux à le faire, et pourtant, le regard de nos contemporains, en France comme au Québec, reflète souvent de l’étonnement et de l’admiration, parfois de la perplexité, voire de l’incompréhension.

En ce qui nous concerne, nous n’étions pas en fuite, nous ne cherchions pas le miracle ni une terre promise. Nous cherchions plutôt un défi, peut-être même une mise à l’épreuve.

« C’est ton entreprise qui t’envoie ? » Non, j’ai choisi. « C’est parce que tu as trouvé du boulot là-bas ? » Non, j’ai trouvé du boulot « là-bas » parce que j’avais décidé d’y aller. Alors, « POUR QUOI » ?

Bref, bien qu’encombrés d’une maison bien pleine à rembourser et de deux voitures, nous avons largué les amarres en quelques mois. Et le résultat de cet envol m’a personnellement fait pointer le doigt avec plus d’acuité vers trois réalités que je concevais vaguement.

I. Insécure

La première, c’est la situation d’insécurité dans laquelle se trouve un migrant. On s’entend bien : j’ai choisi de migrer, j’ai des conditions matérielles d’existence assez appréciables. Mais, avant de partir, le combat spirituel a été de taille. Et notre statut de travailleur temporaire dit tout : une loi et notre vie peut basculer.

J’ai réalisé avec un peu de mélancolie — très passagère — que mon cœur était encore en exil… et le resterait probablement à jamais.

Alors, je comprends bien ce peuple en exil qui peste contre Moïse et contre Dieu (Exode 15, 22-24). Je ressens davantage la détresse des boat people entassés dans des embarcations précaires, et celle des personnes parquées dans des camps de réfugiés. Pour nous qui sommes parmi de rares privilégiés, finalement, dans l’abandon et au jour le jour, Dieu pourvoit parce que nous n’avons pas le choix de mettre notre vie entre ses mains et de faire confiance : en Lui, en nous, en nos enfants.

II. Dépouillée

La deuxième réalité qui m’est apparue brutalement, c’est la force spirituelle d’un certain dépouillement matériel : « Il est difficile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, mais il est encore plus difficile à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu », nous dit Matthieu (19, 24).

Nous avons vendu et donné beaucoup de nos biens, mais nous en avons gardé beaucoup, et chaque boite avait son excuse : jeux, jouets et livres pour les enfants (ils doivent se retrouver), partitions (c’est sentimental), nécessaire pour cuisiner (c’est pratique), meubles des parents (ils sont tristes de notre départ). Et quand, après le passage du déménageur, notre maisonnette s’est retrouvée bien encombrée, c’était le désarroi.

Nous vivions depuis six semaines avec le contenu de huit valises pour cinq personnes. Je me suis sentie soudain submergée : physiquement, psychologiquement, spirituellement.

III. Étrangère

La dernière réalité qui m’a frappée découle directement de l’exil et est évidente en quelque sorte : toute ma vie, je serai l’étrangère d’un pays. J’écoute beaucoup Radio France Internationale et les artistes invités, qui sont pour la plupart imprégnés de deux cultures qui les inspirent. Ils le disent tous chacun à leur manière, et je trouvais cela bien redondant à entendre à chaque entrevue. Mais c’est tellement profondément, viscéralement vrai. 

Il y a un équilibre à trouver : avoir l’humilité nécessaire à une bonne intégration et ne pas se renier. Ici, nous avons un accent, ailleurs nous aurons de « drôles d’expressions ». Les enfants ne sauront plus faire la même chose que leurs cousins et n’auront pas les mêmes références historiques, mais ils auront des souvenirs en commun de leur plus jeune âge.

Mon exil intérieur

J’étais partie loin déjà, mon cerveau avait migré : les enfants à l’école, mon mari au travail, moi chez Emploi Québec, une paroisse sympa, des sorties dans la nature comme jamais, l’appropriation du système bancaire et des rabais, le NAS, la RAMQ et j’en passe. Mais j’ai réalisé avec un peu de mélancolie — très passagère — que mon cœur était encore en exil… et le resterait probablement à jamais. Quelques meubles de mon enfance m’ont suivie, les partitions de chant et de flute de ma jeunesse aussi, ainsi que les cahiers noircis de relectures et de discernement chez les jésuites.


Ce texte est tiré du numéro spécial Exil. Cliquez ici pour consulter la version originale.


Voilà la courte réflexion d’une migrante venue non pas sans le sou, mais comme on dit chez nous « avec une petite cuillère en argent dans la bouche ». Voilà comment je vis mon exil intérieur : comme un mystère à accueillir chaque jour dans l’abandon et la joie. Et tout cela sans dessein spirituel à l’origine du projet. Et pourtant, l’Esprit saint m’a surpris et me surprendra toujours (et c’est sa job, je crois).

« Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. » (Matthieu 6, 34)


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