Photo: Théâtre le Rideau Vert (Facebook).
Photo: Théâtre le Rideau Vert (Facebook).

Pour le salut des féministes

Les Fées ont soif a suscité de vives réactions – spécialement dans les milieux plus religieux – lors de sa première représentation au Théâtre du Nouveau-Monde, à la fin des années ’70. Quarante ans plus tard, la pièce est présentée de nouveau, cette fois par le Théâtre du Rideau Vert (saison 2018-2019). Notre chroniqueuse Émilie Théorêt propose ici un regard sociohistorique sur cette création emblématique du mouvement féministe québécois.

Le texte signé par Denise Boucher met en scène trois personnages : la Statue, Marie et Madeleine. Aux yeux de l’auteure, ces personnages représentent les stéréotypes féminins tels que mis en avant par la société patriarcale : la Vierge, la Mère et la Prostituée.

Il s’agit d’une stratégie d’écriture par laquelle la femme reprend possession d’un discours « fait par et pour les hommes » et dans lequel elle se trouve assujettie et objectivée. Le discours en question étant celui mis de l’avant par le catholicisme, on comprend que la pièce fait beaucoup de vagues à l’époque de sa sortie.

Le féminisme radical des années ‘70 aujourd’hui

De fait, Les Fées ont soif suscite sa première controverse alors que le Conseil des arts de Montréal retire au TNM une part de la subvention qui lui était promise. De nombreuses sorties publiques suivront cette décision : on crie à la censure.

Puis, des regroupements de chrétiens manifestent devant le théâtre au moment des représentations, afin d’exprimer leur désaccord face à ce qu’ils considèrent être blasphématoire. Enfin, certains iront même devant les tribunaux pour que la pièce soit interdite.

Cette même pièce, Les Fées ont soif, est reprise par le Théâtre du Rideau Vert quarante ans plus tard (automne 2018 et en tournée au cours de l’année 2019). L’une des comédiennes à l’origine de la création de la pièce, Sophie Clément, en assure cette fois la mise en scène.

La question qui se pose aujourd’hui concerne certainement la pertinence et l’actualité de cette thèse féministe ainsi exprimée à travers la déconstruction des symboles féminins catholiques.

Le cri des femmes il y a 40 ans

L’espace ne nous permet pas ici de nous attaquer à définir le ou les féminisme(s) ou même de parer aux objections de certains esprits critiques quant au bienfondé de telles revendications.

On soulignera néanmoins, à l’exemple de l’historienne Micheline Dumont, qu’à la base du féminisme se dessine d’abord une révolte. On peut ajouter que cette révolte nait d’un sentiment d’injustice ou d’atteinte à la dignité.

Nier le cri des femmes ne sert à rien, sinon qu’à attiser le sentiment d’être incomprises et abusées.

Une chose est certaine, nier le cri des femmes ne sert à rien, sinon qu’à attiser le sentiment d’être incomprises et abusées. Qu’on soit d’accord ou non, il est essentiel d’écouter et d’accueillir cette détresse. Voir Les Fées ont soif, c’est entendre la révolte et, inévitablement, s’y rendre sensible.

Indéniablement, cette pièce est un cri.

C’est le cri de la Statue, cette femme passive et désincarnée : « On l’avait affublée de tant de plâtres et de marbre et de glaives pour la sortir de sa condition humaine. » (p. 71)

C’est le cri de Marie, cette mère dépossédée d’elle-même, battue, humiliée : « Ils glorifient mes maternités et pourtant moi ils ne peuvent pas me souffrir ». (p. 84)

Et c’est le cri de Madeleine, cette prostituée qui travestit sa personnalité pour donner de la « joie » aux hommes : « Les hommes passent dans mon lit. […] c’est pour chercher la part du diable qui leur revient. Parce qu’il leur faut une démone. Ils viennent chercher chez moi ce que je ne suis pas. […] Dans le fond, ce que je suis vraiment c’est une police. » (p. 132)

Trois cris qui n’en font qu’un, trois femmes qui n’en sont qu’une!

Les Fées : résultat d’une idéologie de la désincarnation

La pièce de Boucher donne l’impression de se retrouver devant le résultat de la réalité socioreligieuse que décrivait Jean Le Moyne quelque vingt-cinq ans plus tôt. Cet intellectuel et essayiste catholique est de ceux qui, dans la première moitié du XXe siècle, tentent de penser la foi chrétienne dans le contexte moderne qui gagne alors le Québec.

Dans une série de textes publiés dans les années ’50, Le Moyne trace un portrait critique plutôt acide de la situation canadienne-française, alors dominée par un cléricalisme malsain qui promeut le dualisme du corps et de l’esprit et dédaigne à parler de sexualité, sinon sous le mode de la culpabilité.

Au sujet de l’autorité cléricale de son époque, Le Moyne écrit :

« Autorité projète sa peur. Autorité : la peur pour tous, à la portée de tous. […] Peur telle que des talents de premier ordre ont fini par tout laisser pour chercher dans les pores de la peau des cratères d’iniquité et se consacrer à la « mise en garde » contre la vie. […] Ils regardent Sodome et Gomorrhe et sont pétrifiés. Le sel de la terre sert à faire des statues. » (p. 66. Je souligne.)

Ce constat dont l’image finale percute, magnifique et effrayante, nous ramène immanquablement à notre Statue des Fées ont soif. À cause de la peur, la femme aussi fut statufiée.

Dans un texte de ’53 cette fois, où il est question de « La Femme dans la civilisation canadienne-française », l’essayiste fait encore preuve de clairvoyance. En parlant de « la conquête de notre monde » (les origines de la Nouvelle-France), il écrit :

« Et nous nous sommes multipliés en rejetant la chair, au fond d’un secret que notre conscience a rejoint sans le comprendre; nous nous sommes aimés dans une intimité défectueuse où la nécessité féminine s’est revêtue d’interdiction, nous nous sommes trompés dans une union où la femme était mère. » (p. 101)

Au contact des Fées ont soif, il semble que le spectateur ait accès à l’aboutissement de cette relation malsaine au corps, à la sexualité et à la femme qui fut prodiguée pendant des décennies.

Pertinence de la pièce en 2019

À ce stade, on mesure la distance historique de cette pièce vieille de 40 ans.

Le Québec d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’alors. Le poids de cette religion dénaturée ne pèse plus ainsi sur la société québécoise. La Révolution tranquille n’a-t-elle pas balayé tout cela : la peur et la culpabilité liées au sexe, mais aussi la religion catholique et tous ses symboles avec elle?

Est-ce à dire que la pièce n’a plus rien à dire en 2019?

Il semble pourtant que certains constats soient encore bien actuels. Dans une forme de préface au texte publié en 1979, Denise Boucher livre une pensée qui semble tout à fait pertinente à ce jour :

« Et toute cette imagerie de vierge claque à plein dans tout [sic] l’imagerie actuelle. Les mannequins sans corps et au visage effacé des magazines en sont toujours la preuve. Et la pornographie aussi qui est l’envers de, dans leur système binaire. La bonne et la mauvaise vierge continuent de marquer l’absence de la femme réelle. De la réalité des femmes. » (p. 71)

Les mannequins et la pornographie continuent certainement d’objectiver les femmes et d’envahir notre réalité du XXIe siècle (peut-être même plus que jamais, à l’heure des technologies omniprésentes). Les paroles du personnage de Madeleine prennent ici un sens très concret:

« Je voudrais avoir le moins de corps possible.

« Je n’ai jamais été assez grêle et fragile et translucide. J’ai toujours trop de corps. […]

« Trop de corps pour leur sexe et leurs mains qui demandent et exigent sans cesse. J’ai introjecté, oui, introjecté leurs désirs sans jamais les réaliser. Et j’ai été putain. Pute. Prostituée. Guedoune.

« J’ai sombré dans leurs folies sans jamais trouver les miennes.

« Ça fait trop longtemps que je m’attends. » (p. 99)

Le patrimoine intouché

À l’heure de #Moiaussi. À l’heure où une douzaine de plaintes pour viol sont déposées contre un Gilbert Rozon, puis rejetées… À cette heure, la scène de viol à la fin de la pièce se trouve réactualisée :

« Il y eut toute la mascarade. Toute l’humiliation, toute la misère d’une femme dépossédée. (…) Le juge se sentait objectif. Les avocats aussi. Aucun d’eux ne s’est jamais senti impliqué. Même si le fait du viol fut reconnu, aucun ne vit là matière même à viol. Aucun n’y reconnaissait l’image de sa mère, de sa fille ou de son épouse. Le patrimoine demeurait intouché. Comme si c’était en tant que patrimoine qu’une femme pouvait être violée. » (p. 140-141)

Quarante ans et très peu de rides.

Cependant, là où l’actualité de la pièce achoppe, c’est sur le plan des archétypes féminins catholiques.

Désuétude de l’attaque contre des archétypes désincarnés

Dans son travail de mise en scène, Sophie Clément l’a bien compris : le contexte du Québec d’aujourd’hui n’est plus le même qu’il y a quarante ans.

Le décor ne compte plus de rosaire géant en arrière-scène et les sons de chapelet suggérés par le texte ont disparu. La scène du viol n’intègre plus la note scénique suivante : « LE VIOL […] (Sur Madeleine s’étend comme un gros oiseau. Important pour la symbolique chrétienne). » (p. 135) On atténue les références trop marquées au catholicisme, parce qu’elles ne sont plus du tout représentatives.

Malgré cela, le texte continue inévitablement de porter en son essence une révolte contre les symboles du christianisme. À cet effet, la Statue  évoque une image porteuse d’une grande violence pour le croyant : « Mon fils est mort. Et il me battait avec sa croix. » (Les Fées, p.126) Ces mots crucifient à nouveau Jésus.

Le chrétien saisit que l’essence de l’Évangile échappe complètement à l’auteure des Fées, puisque la révolte s’oriente vers celui qui devrait libérer.

Le cri des féministes est certainement entendu et trouve sa réponse la plus folle dans ce Jésus mort sur la croix.

Le Christ ainsi attaqué n’a rien de véritable. Il se trouve détaché de toute forme de foi. Il s’agit du Jésus désincarné, dont parlait encore Jean Le Moyne.

Toutefois, dans le Québec d’aujourd’hui, ces mots sonnent creux pour la très grande majorité des spectateurs.

Réinvestir l’imaginaire des valeurs chrétiennes 

On avait érigé des statues de sel. Puis, on les a détruites et balayées. Peut-être, dans ce creux, peut-on aujourd’hui venir déposer des miettes d’un sens nouveau? Peut-être peut-on redonner au Christ son rôle de pacificateur?

La Bible ne parle-t-elle pas de réconciliation avec Dieu, mais aussi de pardon entre les hommes? Elle parle de liberté dans l’Éternité, mais aussi de liberté hic et nunc.

S’Il est venu « pour renvoyer libres les opprimés » (Lc 4,18), on peut penser que Jésus affectionnait particulièrement les femmes. D’ailleurs, le Nouveau Testament réserve une place toute spéciale à celles-ci. Contre toutes les règles que lui dictait son contexte sociopolitique, Jésus allait vers les femmes. De plus, les textes néotestamentaires accordent une place importante et absolument étonnante pour l’époque de leur écriture aux histoires impliquant des personnages féminins.

Le cri des féministes est certainement entendu et trouve sa réponse la plus folle dans ce Jésus mort sur la croix pour leur salut personnel.

Il échoit aux chrétiens d’aujourd’hui de réinvestir le christianisme de sa Vérité libératrice.

Et si, plutôt que de trouver leur aliénation en la personne du Christ, les femmes y trouvaient leur libération?


Pour aller plus loin :

La pièce Les Fées ont soif présentée par le Théâtre du Rideau Vert sera en tournée autour du Québec jusqu’en décembre 2019.

Denise Boucher, Les Fées ont soif, Montréal, Les Éditions Intermède, 1979, 157 p.

Jean Le Moyne, Convergences, Montréal, Fides (Coll. du Nénuphar), 1992 (1961 pour l’édition originale), 352 p.


Émilie Théorêt

Émilie Théorêt détient un doctorat en études littéraires. En historienne de la littérature, elle aime interroger les choix qui ont façonné et qui façonnent encore la société québécoise.