La vérité si je mens

L’une des caractéristiques des sociétés à tendance totalitaire est sans contredit le mensonge systémique.

La troublante série à saveur historico-apocalyptique Tchernobyl produite l’an passé par HBO l’illustre parfaitement.

Lors d’un long séjour à Cuba sous le régime castriste, j’ai été frappé non seulement par les mensonges quotidiens dans les médias, certes, mais aussi par ceux de chaque citoyen dans ses conversations les plus banales. D’un côté, les gouvernants trafiquent la vérité pour cacher leur incompétence, réprimer la résistance et justifier l’injustifiable ; de l’autre, les gouvernés racontent des histoires pour se dérober à la surveillance des voisins, s’assurer un salaire et conserver moult privilèges.

On s’habitue ainsi à ce que la vérité soit bafouée, comme si cela était sans grande incidence.

Chez nous, le mensonge s’installe plus subtilement : fausses nouvelles et magouilles politiques, infidélités amoureuses et fraudes fiscales, jusqu’aux faux profils, au plagiat et au dopage. On s’habitue ainsi à ce que la vérité soit bafouée, comme si cela était sans grande incidence. Mais à la longue, cette banalisation de la menterie conduit à une dislocation du corps social.

« Il est digne de remarque, écrit Emmanuel Kant dans sa Métaphysique des mœurs, que la Bible date le premier crime par lequel le mal est entré dans le monde non du fratricide (du meurtre de Caïn), mais du premier mensonge et qu’elle désigne comme l’auteur de tout mal le menteur primitif, le père des mensonges. » Premier péché chronologique et généalogique, le mensonge est aussi diabolique par essence, car il divise (du grec dia-bolos) aussi bien celui qui le prononce (par un divorce entre ses pensées et ses paroles) que la communauté dans laquelle il est proféré (en instaurant une méfiance originelle).

Écoutez la chronique de Simon Lessard à On n’est pas du monde.

Kant en déduisait que tout mensonge est à proscrire à cause de son effet destructeur sur la confiance, ciment de toute communauté : couple, famille ou cité. Puisqu’il est impossible de lire dans les pensées d’autrui, la parole est l’unique accès à la tête et au cœur de ceux avec qui nous souhaitons communier. La vie en société n’est dès lors possible que si nous accordons à priori notre confiance à nos docteurs et professeurs, médecins et voisins, parents et conjoints.

Une fois de plus, c’est le résistant russe Soljenitsyne qui nous livre l’antidote à ce mal aussi ancien que moderne. Dans ses écrits clandestins, le nobélisé appelait à vivre sans mentir. « Telle est la voie pour briser le confinement imaginaire qu’autorise notre inertie, c’est la façon la plus facile de réagir pour nous et la plus dévastatrice pour les mensonges. Parce que, lorsque nous renonçons aux mensonges, les mensonges cessent d’exister. Comme les virus, ils ne peuvent survivre qu’en s’accrochant à un organisme vivant. »

Si tous n’ont pas la vocation de crier la vérité sur les toits, chacun peut néanmoins s’interdire toute participation personnelle au mensonge, en commençant par refuser de dire ce qu’il ne pense pas.

Même si dire la vérité est souvent crucifiant – pensons à Socrate, à Jean-Baptiste ou à Thomas More –, mentir est toujours aliénant. Entre la souffrance et la folie, le choix n’est pas entre la mort et la vie, mais entre le paradis de la bonne conscience et l’enfer de l’hypocrisie. Rejeter tout mensonge, c’est recouvrer la santé à la fois de l’âme et du corps social.

Cet article est d’abord paru dans notre magazine de novembre 2021. Cliquez sur cette bannière pour y accéder en format Web.

Simon Lessard

Rédacteur et responsable de l’innovation au Verbe, Simon Lessard est diplômé en philosophie et théologie. Il aime entrer en dialogue avec les chercheurs de vérité et tirer de la culture occidentale du neuf et de l’ancien afin d’interpréter les signes de notre temps.