Chromebook écoles
Photo : Brad Stallcup / StockSnap.

L’immonde Chromebook

Un impératif règne dans nos écoles : il faut intégrer la technologie. 

Derrière l’idée d’intégrer la technologie à l’éducation s’en cache cependant une autre, qui fait de la technologie quelque chose qui peut s’incorporer à tout, qui est entièrement soumise à notre volonté et nos fins. 

La technologie serait un pur moyen, un objet qui ne doit pas être pensé en soi, mais seulement à travers la fin qu’il sert. Ainsi, l’intégration de la technologie à l’école ne poserait pas de problème, la question serait seulement de trouver comment la technologie peut nous aider à mieux apprendre. 

On ne comprend rien à la technologie si l’on ne comprend pas qu’elle est une manière d’être au monde.

Cette façon de considérer la technologie recèle un grave danger, que le philosophe Martin Heidegger avait déjà admirablement perçu au tout début des années cinquante : « Quand nous considérons la technique comme quelque chose de neutre, c’est alors que nous lui sommes livrés de la pire façon : car cette conception, qui jouit aujourd’hui d’une faveur toute particulière, nous rend complètement aveugles en face de l’essence de la technique1. »

Un maitre aux allures de serviteur

Penser la technologie comme pur moyen, c’est ne pas penser ce qu’elle est vraiment en elle-même et cela nous expose à en être l’esclave. Alors que nous voulions intégrer la technologie, nous nous retrouvons intégrés à celle-ci. 

Qu’est-ce que ça signifie ? Comment cela peut-il se faire ? 

Avant l’explication, un exemple. Il m’a récemment été donné de fréquenter le milieu des écoles secondaires. On a beaucoup écrit sur les effets néfastes du temps d’écran sans que cela ait eu beaucoup d’impact. Plutôt que de vous assommer avec des données, laissez-moi donc vous présenter une image que j’ai eu l’occasion d’observer avec une tristesse infinie. 

Figurez-vous une école secondaire construite comme un hommage au béton et au cloisonnement, forteresse imprenable pour la lumière naturelle, et dont chaque recoin obscur, chaque banc offre le pitoyable spectacle d’un adolescent recroquevillé sur son Chromebook à la manière de Gianni Schicchi dans le Dante et Virgile de Bouguereau. Le regard de ces jeunes gens est à la fois éteint et affairé, comme celui de quelqu’un qui remplit un formulaire. Pourtant, ils jouent. Quels tristes jeux ! C’est un crève-cœur. Est-ce que cela s’achève au seuil de la salle de classe ? Même lorsqu’ils utilisent la machine pour apprendre, elle aspire leurs forces cognitives et vitales. Le même regard léthargique voile leur âme désarmée. 

Demi-vie dans un demi-monde

On ne comprend rien à la technologie si l’on ne comprend pas qu’elle est une manière d’être au monde. Loin d’être un pur moyen, elle est en soi une façon d’exister. 

Travailler avec un ordinateur, c’est lui soumettre notre attention, se laisser guider par son système d’exploitation à travers ses logiciels. C’est laisser l’expérience ordinaire du monde être effacée et remplacée par l’expérience virtuelle. On habite le virtuel comme on habite un monde. Si l’on ne prend pas garde, l’ordinateur qu’on croyait utiliser en vient à nous utiliser. On est soumis à ses lois comme on est soumis aux lois de la nature. 

Travailler en ligne, c’est vivre en ligne. Il s’agit cependant d’une demi-vie vécue dans un demi-monde. Dans l’écran d’un ordinateur, le monde rapetisse. La beauté du monde réel, sa richesse et sa profondeur s’effacent. L’homme aussi. 

Notes:

  1. Martin Heidegger, Essais et conférences, «Le problème de la technique», Paris, Gallimard, 1958, p. 10.

Olivier Duchesne-Pelletier

Olivier est père de famille, professeur de philosophie au collégial et enseignant de français au secondaire.

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