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Photo : Patrick Semansky.

Perdre son vote ou perdre son âme ?

L’enjeu des élections américaines du 3 novembre est un des plus importants auquel les Américains n’ont jamais fait face. D’autant que la Maison-Blanche pourrait entrer dans un long conflit douloureux dont personne ne connait vraiment l’issue. Mais, quel que soit le résultat du vote demain, les catholiques américains sortent déjà perdants de cette élection.

Cette élection qui se joue au sud de notre pays nous intéresse tous. Non seulement parce que les États-Unis, encore en 2020, représentent le principal levier de l’Occident face aux ambitions hégémoniques de la Chine, mais aussi parce que nous sommes nous aussi appelés régulièrement à participer à l’exercice démocratique. Et la façon dont, en tant que catholiques, nous exerçons ce devoir est un enjeu plus grand que le nom du candidat qui l’emporte.

César n’est pas Dieu

Depuis 2016, je regarde avec beaucoup d’inquiétude la manière dont les catholiques américains participent à la démocratie. Ce qui me préoccupe n’est pas tant pour qui mes frères et sœurs dans la foi votent, mais comment ils votent. Le danger est, d’un côté, pour l’Église, de perdre son identité et sa vocation de prophète des nations et d’être ainsi divisée à cause d’allégeances politiques. De l’autre, de mettre son âme au ballot en même temps que son vote.

Il y a toujours une grande tentation de chercher inconsciemment le salut à travers la politique. Mais comme l’exprime le théologien Brett Salkeld : « reconnaitre que le Christ est Roi devrait relativiser les prétentions des politiciens sur nos vies. »

Le danger ultimement est l’idolâtrie : transformer des politiciens en idoles.

Le psaume 146 nous exhorte ainsi : « Ne mettez pas votre foi dans les princes : ce ne sont que des êtres humains, ils sont impuissants à sauver. » Et lorsque Jésus nous dit de donner à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, il ne s’agit pas seulement d’une invitation à payer nos dus à la société civile, mais plus radicalement de reconnaitre que César n’est pas Dieu. 

Nous avons tous vu ces images de Jésus avec la casquette « Make America Great Again ». Le danger ultimement est l’idolâtrie : transformer des politiciens en idoles.

La crédibilité de l’Église

Quand un influenceur catholique prête allégeance à un candidat ou à un parti sans aucune retenue critique, quand un prêtre se fait photographier bien en vue avec son col romain dans un rassemblement partisan ou prêche en chaire en faveur d’un candidat, ou lorsqu’une religieuse délivre un discours dans un congrès officiel de parti, l’Église sacrifie sa voix de prophète et devient le valet d’un parti politique. Et les partis aiment ces blocs d’électeurs faciles à gagner et qui viennent à eux sans trop d’engagements de leur part.

Or, le prix à payer n’est pas le moindre, il s’agit de la crédibilité même de l’Église, de son autorité morale et de sa vocation prophétique. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la loi canonique interdit aux prêtres de faire de l’activisme politique.

Pas une simple hiérarchie de valeurs

Le vote est une affaire de jugement prudentiel et un tel jugement ne consiste pas uniquement en une hiérarchie de valeurs. Si le vote était un référendum sur un bien moral, le choix s’imposerait à toute conscience bien formée. Mais il n’en est pas ainsi. 

Il ne s’agit même pas de décider quelle valeur prime sur toutes les autres. Puisque, même en défendant les mêmes valeurs (celle notamment de la dignité de la vie intra-utérine) deux personnes peuvent arriver à des positions différentes.

Un catholique pourrait arriver à la conclusion que la meilleure façon de mettre fin à l’avortement est en mettant en place des juges à la Cour suprême, alors qu’un autre pourrait penser que le moyen le plus efficace est d’alléger la pauvreté et d’offrir plus de soutien aux femmes enceintes. Une bonne partie de l’enjeu du vote, pour les catholiques américains, s’est joué autour de cette question.

À côté de ceux qui ont prêché malhonnêtement l’obligation morale de voter républicain, il y a ceux qui, à peine plus nuancés, ont prêché l’obligation morale, sans nommer de candidats, de voter contre l’avortement. Mais il n’est pas si sûr qu’à un jeu de société ou chaque vie à naitre représente un point, un joueur qui choisirait de jouer la carte démocrate n’emporterait pas en fin de partie. (Et je n’utiliserai pas de statistiques ici pour convaincre personne, je me contente de soulever la question.)

Je n’ai pas très bien caché mon jeu moi-même, dans les dernières années, en montrant mon grand scepticisme par rapport à la candidature et à la présidence de Trump. Mon ennui n’est pas que des catholiques aient voté en masse pour Trump, mais la manière dont ils ont voté pour lui, la manière avec laquelle une large partie de l’Église s’est rangée en masse derrière cet homme, voyant en lui un sauveur, fermant les yeux gravement sur d’autres maux, et se mettant à jouer dans la conscience religieuse des gens. Et je serais aussi mal à l’aise qu’on fasse de même avec Hillary Clinton ou Joe Biden.

Une arme à deux tranchants

On croit souvent à tort que l’enseignement de l’Église, s’il est bien compris de chacun, devrait faire que tous les catholiques aboutissent aux mêmes conclusions au moment d’exercer leur droit de vote. Or, il n’en est rien.

Même en simplifiant les enjeux et les positions de chaque candidat ou parti, deux catholiques qui utilisent leur jugement prudentiel pourraient aboutir à des conclusions différentes, et c’est là une bonne chose !

Vous n’aurez jamais un parti qui représente entièrement toutes les valeurs chrétiennes […]. Et donc le jour où vous votez, vous êtes obligés de piler sur certains de vos principes.

Le fait est que le vote démocratique reste une arme à deux tranchants. Vous n’aurez jamais un parti qui représente entièrement toutes les valeurs chrétiennes ou catholiques. Bien souvent, il vous faut choisir entre un « moindre mal » ou plus exactement voter pour celui qui a le plus de chances, selon notre jugement, d’atteindre tel bien et de ne pas parvenir à trop avancer tel mal. Et donc le jour où vous votez, vous êtes obligés de piler sur certains de vos principes. 

Or, personne n’aime devoir compromettre ses convictions ; de ce fait, il est plus facile de fermer les yeux sur les faiblesses de notre parti ou de relativiser celles-ci que de reconnaitre le mal tel qu’il est.

Ne pas voter pour le mal

Entendons-nous, il est inacceptable de voter pour un mal, quel qu’il soit. Je n’ai moralement aucunement le droit de voter pour le racisme ou pour l’avortement comme catholique. Mais pour d’autres motifs légitimes, je peux très bien voter pour un parti en étant pleinement conscient toutefois que je collabore indirectement à certaines politiques qui sont mauvaises, même intrinsèquement mauvaises. 

C’est ce que la tradition catholique appelle « la coopération matérielle lointaine avec le mal ». Non seulement cela est permis, mais c’est inévitable. C’est pourquoi la Congrégation pour la doctrine de la foi, présidée alors par le Cardinal Ratzinger, écrivait en 2004 :

Un catholique serait coupable de coopération formelle avec le mal […] s’il votait délibérément pour un candidat précisément à cause de sa position en faveur de l’avortement ou de l’euthanasie. Quand un catholique ne partage [cette] position du candidat mais vote pour ce candidat pour d’autres raisons, cela est considéré comme une coopération matérielle lointaine, qui peut être permise en présence de raisons proportionnées.

L’autocritique avant le vote

C’est ici où notre âme peut sortir endommagée. Si nous compromettons la vérité et le bien moral, et nous mettons à justifier le mal et le mensonge au nom d’un bien, aussi grand soit-il, nous commençons à endurcir notre cœur et inconsciemment nous éloigner de Dieu, même si nous le placardons sur des affiches électorales.

Un catholique remplit son devoir politique et spirituel lorsqu’il exerce son jugement, suit sa conscience et est en mesure de critiquer d’abord le candidat ou le parti pour lequel il donne son vote. Une telle capacité d’autocritique est nécessaire et même salvatrice pour la politique.

Une juste compréhension

Le remède pour nous est une juste compréhension de l’enseignement de l’Église sur la participation à la vie politique.

Lorsque nous ignorons ou remplaçons l’enseignement de l’Église pour un gain politique à court terme, nous perdons notre voix prophétique au détriment de l’Église autant que de la démocratie. La réelle force du christianisme est dans sa capacité à transformer la culture, et nous abdiquons ce pouvoir lorsque nous sacrifions notre intégrité.

Mon langage sera dur, mais l’Église se prostitue lorsqu’elle s’acoquine de trop près avec un parti politique.

Mon langage sera dur, mais l’Église se prostitue lorsqu’elle s’acoquine de trop près avec un parti politique. Lorsqu’elle pile sur ses propres principes et oublie sa propre identité, oui, on peut appeler cela de la prostitution.

Que des acteurs importants de l’Église soutiennent un parti pour lutter contre un mal, comme dans le cas de l’appui de Jean-Paul II à Solidarność, est une chose, le faire en reniant ses valeurs et en fermant les yeux sur le mal au sein de ce parti est autre chose.

Le message le plus juste que j’aie pu entendre d’une personnalité catholique américaine vient du père David Pivonka, président de la Franciscan University of Steubenville : 

Dieu est souverain et le Seigneur de tous, peu importe qui remportera l’élection. Les plus grands problèmes dans notre pays ne sont pas politiques, ils sont moraux, ils sont spirituels. Et si on pense que tout sera beau mercredi matin [au lendemain des élections], et que les politiciens seront capables de guérir nos maux, il nous faut réapprendre à penser.

Changer notre cœur et changer le monde

Lorsque nous participons à la vie politique (et c’est le cas de l’élection américaine si nous avons participé de loin ou de près au débat) nous devons regarder honnêtement notre âme et, comme le dit Brett Salkeld, « nous demander, avec toute l’honnêteté possible, devant Dieu dans la prière, qu’est-ce que notre engagement dans le processus politique a fait à nos âmes. Nous a-t-il rendu plus honnête, plus généreux, plus patient, plus charitable, plus tempérant, plus saint ? »

Comme citoyen dans le monde, mais pas du monde, nous sommes appelés à faire du Christ notre unique Seigneur, à mettre en lui nos espérances, à chercher honnêtement et avec intelligence le bien commun, à ne pas imposer nos choix aux autres même lorsqu’ils nous semblent les meilleurs, à présenter nos arguments avec douceur et humilité, et à chercher l’unité entre nous, avant tout.

Nous pouvons réellement participer au changement que nous espérons pour notre monde, si nous laissons Dieu changer d’abord notre cœur. 


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Alex Deschênes détient une maîtrise en Littérature et rédige présentement une thèse de doctorat en philosophie. Marié et père de trois enfants, vous le trouverez, quand il n’est pas au travail ou avec sa famille, dans un champ avec son télescope ou en train de visionner un film de Terrence Malick.

1 Comment

  1. Bonjour Alex, de la part d’un protestant évangélique de France.
    Je vous remercie pour cet article, que j’ai trouvé inspiré (notamment dans son titre qui dit bien l’enjeu spirituel) et inspirant. Puisse-t-il contribuer à l’encouragement et à l’édification de plusieurs.

    Fraternellement en Jésus-Christ, “Lui qui est Notre Paix, qui a fait une unité de ce qui était divisé” (Eph.2v14 https://lire.la-bible.net/lecture/ephesiens/2/14)

    Pep’s

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