Octobre 70
Manifestation en 1990 pour les 20 ans de la crise d'Octobre. Photo : André Querry / Flickr.

L’héritage d’Octobre 70 : rêver d’absolu

L’ex-felquiste et professeur d’histoire retraité de l’UQAM Robert Comeau, publiait récemment sa version des faits d’Octobre 70. Son témoignage arrive à point pour souligner les 50 ans de la fameuse crise. Je vous propose de revenir sur cet ouvrage et sur quelques questions qu’il soulève. 

La crise d’Octobre 70 constitue une période tumultueuse de l’histoire québécoise. Pour ceux qui ne l’ont pas vécue, elle évoque un épisode fascinant d’un passé à la fois proche et lointain. Il n’y a rien de banal en effet dans ce moment historique où de jeunes révolutionnaires se sont lancés dans le terrorisme pour faire valoir leurs idéaux de liberté. 

Il y a quelque chose de marquant, voire de traumatisant, dans les évènements explosifs et parfois meurtriers liés au mouvement felquiste. Quelque chose de gros, qui relève du roman policier. Cependant, comme le dit lui-même Comeau, l’imagination ne doit pas prendre le pas sur les faits, aussi partiels soient-ils dans ce cas-ci. C’est pourquoi, aujourd’hui, l’un des derniers acteurs directs de la crise prend la plume.

Le livre comme plaidoyer

Dans Mon Octobre. La crise et ses suites, Robert Comeau revient sur son implication brève, mais certaine au sein du Front de libération du Québec (FLQ). Il tente notamment de rétablir les faits d’une mémoire collective qui se serait surtout basée sur les propos d’une indicatrice infiltrée, Carole Devault, à travers son témoignage à la Commission Keable en 1979 (commission qui reconnait d’ailleurs l’incertitude de ce témoignage, mais n’a rien d’autre à se mettre sous la dent !) et le livre qu’elle publie ensuite (Toute ma vérité1981).

Recherche documentaire et arguments à l’appui, Comeau entreprend de déboulonner cette vérité. De ce fait, son ouvrage apparait bien souvent comme un contre-argument, une réplique, une défense même. 

Ainsi, on sent l’indignation qui point souvent dans ses propos, que ce soit pour dénoncer les agissements de cette espionne ou de ceux de son grand ami de l’époque, François Séguin, lui aussi indicateur de police. C’est aussi le cas lorsqu’il aborde le roman de Louis Hamelin, qui a imaginé un récit d’Octobre 70 dont il soutient publiquement la véracité.

Le plaidoyer de Comeau est par là touchant, en ce qu’il révèle son humanité ainsi que les peines et les profondes trahisons qu’il a vécues. 

En remettant en contexte le FLQ non seulement dans sa propre vie, mais dans celle d’une réalité internationale de révolution, Comeau redonne une dimension oubliée à cette période. Il fournit un ancrage sensible et réel à la crise, ce que les cours d’histoire au secondaire ne sauraient faire auprès des générations plus jeunes.

Questions de société

En fin de lecture, Comeau vient réaffirmer les objectifs de sa jeunesse : « Je suis aussi déterminé aujourd’hui que je l’étais hier à combattre pour l’indépendance et pour une société fondée sur l’égalité des droits et des avantages. » 

Et plus loin : « La question cruciale […] est celle de l’articulation des deux pôles de la finalité de cette lutte que sont l’indépendance et ce qu’on n’hésitait pas à l’époque à appeler le socialisme. » (p. 222)

Or, cette conclusion soulève quelques questions d’ordre général. L’indépendance du Québec est-elle toujours d’actualité et probable ? L’idéal socialiste qui vient s’y juxtaposer est-il vraiment si reluisant ? Et enfin, que penser aujourd’hui de cet héritage historique et idéologique des années 60 ?

Avant de continuer, deux précisions m’apparaissent nécessaires.

D’abord, Comeau condamne les actes de violence « tant pour leur inefficacité que pour leurs conséquences meurtrières » (p. 222). Cela semble important dans la mesure où cette avenue ne saurait être considérée comme une « solution » à l’impasse nationale. 

Puis, pour Comeau, le socialisme n’est pas une condition sine qua non à l’indépendance. Aussi, si plusieurs acteurs politiques et intellectuels de sa génération désiraient un pays non pas pour préserver l’identité nationale, mais bien pour s’en défaire et bâtir quelque chose d’entièrement nouveau, Comeau soutient quant à lui un projet dont la majorité historique francophone serait le cœur. (On reconnait là le disciple de Séguin, et avant lui de Groulx, mais je me demande bien comment majorité historique et socialisme s’allient concrètement dans son esprit. C’est là une autre question.)

Je vais maintenant revenir aux questions que suscite la conclusion de Comeau.

L’idéal d’une nation progressiste 

La question de l’indépendance du Québec demeure certainement pertinente. Elle est même d’autant plus actuelle qu’on ne veut plus se la poser ! C’est bien là le problème. L’horizon sociopolitique du Québec a beaucoup changé et la cause apparait plus désespérée que jamais.  

Vers quoi le Québécois doit-il se tourner devant l’impasse nationale, devant l’identité québécoise qui s’effrite ?  

À mon sens, l’idéal socialiste proposé par Comeau n’apporte pas de réponse à cela, bien au contraire. Évidemment, j’aspire à une société plus juste. Cependant, je m’interroge sur cette conception de l’histoire, qui perçoit et demande l’avancement constant vers quelque chose de mieux, de plus éclairé — bref, de plus !

Je remets en doute cette conception : elle présuppose une humanité essentiellement bonne qui, après maints efforts, pourrait construire une société idéale. Or, la foi en l’homme ne semble pas avoir fait ses preuves.

L’histoire québécoise remise en question

Au Québec, on remet maintenant largement en question la Révolution tranquille comme moment de quintessence de l’homme éclairé et de la société libérée. La vision d’un avant sombre (la Grande Noirceur) et d’une révolution éclairante et libératrice semble trop tranchée. Déjà en son temps, Fernand Dumont ne disait-il pas que notre société « a fait d’abord sa révolution dans la sphère de l’idéologie », et ce dès les années 30 ? (« Les années 30. La première Révolution tranquille », p. 18)

Plus encore, un demi-siècle plus tard, l’héritage de la Révolution tranquille apparait aux yeux de plusieurs, à maints égards, comme un recul plutôt qu’un avancement. (À ce sujet, je suggère la lecture de Christian Saint-Germain.) Comme quoi le progressisme ne constitue pas une panacée.

Une cause plus grande que soi

Je ne propose pas de baisser les bras devant la cause nationaliste, ni d’abandonner les efforts en vue d’une plus grande justice sociale, mais plutôt de s’interroger sur celles-ci en tant qu’objectifs ultimes.

Avec le principe de la table rase qui a animé la Révolution tranquille, les valeurs de notre société ont été placées dans la révolution et dans le progrès. Puisqu’on avait désormais éradiqué l’espérance spirituelle, le sauveur divin et le Royaume suprême, le Québécois nouveau pouvait désormais rêver d’une nation idéale comme d’un lieu de justice parfaite. Certains s’y sont lancés corps et âme. Je les comprends parfaitement.

Je crois qu’un désir d’absolu demeure profondément enraciné dans l’être humain. Mais peut-il vraiment se réaliser et surtout, trouver une pleine satisfaction au pays de l’homme avancé ? Après 50 ans, peut-être pourrions-nous rêver autrement ? 


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Références :

Robert Comeau avec Louis Gill, Mon Octobre. La crise et ses suites, Montréal, VLB éditeur, 2020, 238 p.

Christian Saint-Germain, L’Avenir du bluff québécois (2015), Le Mal du Québec (2016), Naitre colonisé en Amérique (2017) et Québec circus (2019)Montréal, Liber.

Fernant Dumont, « Les années 30. La première Révolution tranquille », dans Idéologies au Canada français, tome 3 (1930-1939), sous la direction de Dumont, Hamelin et Montminy, Québec, PUL, 1978, p. 1 à 20.

Émilie Théorêt détient un doctorat en études littéraires. En historienne de la littérature, elle aime interroger les choix qui ont façonné et qui façonnent encore la société québécoise.

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