Léandre
Photo : Elias Djemil

Léandre l’inclassable

Léandre Syrieix est Camerounais d’origine et est devenu plus tard citoyen de la France. Aujourd’hui Québécois, il a été ordonné prêtre le 24 juin dernier, dans son deuxième pays d’adoption. À 36 ans, Léandre est actuellement le plus jeune prêtre catholique du diocèse de Québec. Le Verbe a posé quelques questions à ce nouveau vicaire de Limoilou pour le moins inclassable.

Qu’est-ce qui t’a conduit au Québec ?
Léandre
Photo : Elias Djemil

L’aventure ! C’est un ami avec qui j’ai étudié à Bordeaux qui essayait de me convaincre de venir ici, puisqu’il s’y était établi. Moi, ça ne me tentait pas, c’est l’Australie qui m’intéressait et j’avais déjà fait mes démarches pour y aller. J’ai finalement tenté le coup, et en trois mois, j’avais ma résidence permanente. Je suis arrivé ici le 9 juillet 2011.

Et c’est ici que tu as entendu l’appel à devenir prêtre ?

Je peux voir aujourd’hui que l’appel était là depuis longtemps. J’avais fait le petit séminaire au Cameroun. Je l’ai quitté et j’ai rencontré une fille. J’ai ensuite rejoint ma famille en France. Là-bas, j’étais impliqué dans la pastorale des jeunes, et l’évêque de Lourdes m’a interpelé à trois reprises en me demandant si j’avais pensé devenir prêtre. J’ai finalement essayé le séminaire à Lyon, que j’ai quitté assez rapidement. À Bordeaux, pour mes études d’ingénieur, j’ai connu la communauté religieuse des Carmes. Je les ai côtoyés pendant trois ans, mais j’ai décidé de ne pas poursuivre avec eux. J’avais mis une croix sur l’idée de la vocation : je voulais faire ma vie, voyager, fonder une famille, etc.

Un soir, en prière, je réalise que je suis profondément triste : ma vie n’avait aucun sens. J’avais tout, mais il me manquait quelque chose.

C’est dans ce contexte que la question s’est posée à nouveau. Le début de ma vie ici a été merveilleux, mais la recherche d’emploi plus difficile. Après quelques mois, j’avais trois contrats, des amis, je vivais dans une superbe colocation à Lévis, tout allait bien, je n’avais jamais été aussi heureux.

Or, un soir, en prière, je réalise que je suis profondément triste : ma vie n’avait aucun sens. J’avais tout, mais il me manquait quelque chose. C’est comme ça que j’ai commencé à repenser à la prêtrise. J’ai compris que Dieu voulait me déposséder de tout en venant ici : j’étais libre matériellement, loin de la pression familiale et sociale. L’année suivante, je commençais le séminaire à Québec.

Le lendemain de ton ordination, tu as lancé sur les réseaux sociaux une vidéo réalisée par le cinéaste et photographe Elias Djemil dans laquelle on te voit torse nu, avec tes tatouages, tranquillement revêtir tes vêtements sacerdotaux : qu’est-ce que tu voulais évoquer ?

Ce n’était pas mon idée (rires), mais celle d’Elias. Mon but était tout simplement de faire une vidéo qui, sans tout centrer sur moi, pouvait promouvoir la vocation sacerdotale et la vision que j’en ai : être serviteur de Dieu.

Quand j’ai vu la version définitive, ça ne me tentait plus de rendre la vidéo publique, car je m’imaginais la réaction des gens. Je l’ai montrée à quelques personnes proches et elles étaient unanimes sur le fait que ça me représentait parfaitement et que plusieurs allaient se reconnaitre à travers moi.

Quand je suis entré au séminaire, j’ai indiqué à mes formateurs que je souhaitais rester moi-même en vérité sans entrer dans un quelconque moule. J’ai partagé de manière crue et directe tout ce que j’avais fait dans ma vie auparavant. Même en étant au séminaire, j’ai continué à aller danser certains weekends. Ces tatouages, je les ai fait faire alors que j’étais au séminaire, pas avant !

En stage dans la paroisse de Limoilou, je m’étais donné comme objectif d’aller à la rencontre des commerçants des environs. C’est ce qui m’a amené dans un salon de tatouage, où j’ai échangé longuement avec l’un des employés. Progressivement, je me suis laissé convaincre de me faire tatouer des symboles religieux représentatifs de mes aspirations.


La version originale de cet article est parue dans le numéro de septembre 2020 du magazine Le VerbeCliquez ici pour la consulter.


Parce que j’étais séminariste et maintenant prêtre, les gens s’imaginent que je ne peux pas être à l’aise de me dévêtir dans un vestiaire pour aller jouer au basket. Le malaise que certains peuvent avoir en me voyant torse nu révèle un drôle de rapport avec le corps, alors que pour d’autres, c’est la soutane qui cause le malaise (rires) !

Mon souhait, c’est que mon ministère de prêtre ressemble à ça : rejoindre les gens là où ils s’y attendent le moins. Pas pour faire du sensationnalisme ; tous les prêtres ne sont pas comme ça et tant mieux, mais c’est fidèle à ce que je suis.

La lutte antiraciste est très forte ces temps-ci. Puisque tu es un immigrant originaire d’Afrique, je ne peux pas m’empêcher de te demander : trouves-tu qu’il y a du racisme au Québec ?

Il y a des gens racistes, comme partout, mais pour ce qui est du racisme systémique, contrairement à la France, et selon mon expérience personnelle, ici c’est marginal, presque inexistant.

J’ai été moi-même battu sévèrement en France en plein jour par des racistes, et personne ne m’a secouru. Même à vélo, des policiers m’ont arrêté par profilage racial.

Quand je suis arrivé ici, habitué à la France, j’étais sur la défensive aussitôt qu’un employé du secteur public me questionnait. Mais je me suis assoupli en réalisant que, le plus souvent, c’était pour m’aider qu’on m’interrogeait.

Bien sûr, je pourrais me mettre à interpréter tous les comportements avec la lorgnette du racisme et je finirais par tomber dans une attitude de victime. Ce n’est pas ce que ma mère nous a appris en arrivant en France. Tu ne construis rien quand tu ne fais qu’être une victime, tu n’es pas mieux qu’un oppresseur. C’est pourquoi je suis aussi contre un certain communautarisme qui replie les gens sur eux-mêmes au lieu de les ouvrir ou de faciliter leur intégration.

Pendant un temps, durant mes études d’ingénieur, j’allais dans quelques groupes afros et je n’entendais que chialer ; tout ce temps qu’on prend pour se plaindre et être victime, on ne le prend pas pour se construire soi-même ni pour bâtir le monde autour de soi.


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Jeune époux et père, James travaille pour Le Verbe comme adjoint au rédacteur en chef. Il a étudié l'éducation, la philosophie et la théologie. Sa curiosité le pousse autant à la dispersion qu'à une soif d'aller jusqu'au fond des choses.

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