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Photo : Sarah-Christine Bourihane

Autour du cloitre des Ursulines

Trois-cent-quatre-vingt-un ans. C’est le nombre d’années que les Ursulines de Québec ont prié, enseigné, jardiné et tenu bon malgré le froid aride de nos hivers, la guerre, la disette, les incendies. Quand on marche dans les rues du Vieux-Québec d’un pas pressé, le nez collé aux façades du présent, on ne soupçonne pas que derrière l’édifice Price, le 28 rue des Jardins ou les belles demeures de la rue Sainte-Anne, se cachent des traces de cette histoire. Au-delà des murs du cloitre se révèlent des facettes méconnues de ces religieuses.

L’hospitalité sacrée

28 rue des Jardins : une maison patrimoniale à la porte verte et au mur de brique crème. Jusque-là, rien qui attire l’attention. C’est pourtant dans son jardin qu’ont été découverts des ossements correspondant à 22 dépouilles de soldats britanniques et écossais. Quel est le lien avec les Ursulines ? me direz-vous.

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Photo : Sarah-Christine Bourihane

Lors de la Conquête, les boulets de canon déciment Québec. Les Ursulines ne sont pas épargnées. Une sœur en énumère les dommages : « La maison de nos externes abimée, la sacristie, notre chapelle des Saints, (…) toutes trouées et bouleversées, plusieurs cellules de notre dortoir complètement défaites, les toits percés à jour, deux cheminées abattues, la lingerie toute brisée par une bombe qui avait traversé la salle de communauté. »

Une aide pour réparer le monastère, à tout le moins imprévisible, leur parvient du camp ennemi. Après la bataille des Plaines, le général Murray réquisitionne les lieux. Il y établit un hôpital militaire britannique ainsi que son quartier général, durant 3 ans. 

Les sœurs cloitrées se transforment en hospitalières pour une année en soignant les officiers britanniques. Les relations se déroulent dans le respect. Même, des traits de peintures sur le sol marquent l’espace sacré du cloitre à ne pas franchir. 

D’allégeance protestante, les soldats qui sont décédés sont enterrés à l’extérieur du monastère, au bord du ruisseau, devenu la rue des Jardins.

Garder le fort

« Un couvent est une petite ville au milieu d’une grande, une société particulière qui fait abstraction de la société générale, et, malgré toutes les secousses que peut éprouver le monde extérieur, continue à fonctionner avec la précision d’un chronomètre. » (Pierre-Joseph-Olivier Chauveau)

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Photo : Sarah-Christine Bourihane

Avant 1967, quand on entrait par la porte numéro 18, rue Donnacona, une sœur tourière se tenait derrière un œil-de-bœuf. Elle réceptionnait les lettres en les récupérant dans le sas rotatif. Au bout du hall se tenait la massive porte conventuelle. Sa poignée se trouvait du côté du cloitre, à l’abri des regards, là où le silence et l’intimité avec Dieu y règnent dans la clémence. 

Photo : Sarah-Christine Bourihane

On comprendra que l’arrivée de l’édifice Price en 1929 n’est pas bienvenue. Ce mastodonte de 18 étages, symbole de l’impérialisme anglais, menace de faire de l’ombre à la vie de quartier et de nuire à la conservation de la vieille ville. Mais surtout, cet imposant gratte-ciel fait intrusion dans le cloitre des sœurs contemplatives, indispensable au respect de leurs vœux : huit de ses fenêtres surplombent leur jardin, leur principal moyen de subsistance.

Les religieuses ne se laisseront pas faire. Les bonnes sœurs ont bien le sens des affaires. Elles exigent du propriétaire que les fenêtres soient givrées et impossibles à ouvrir. De plus, elles demandent une rétribution de 80 $ par année, somme non négligeable à l’époque. Si une des conditions était brisée, les Ursulines s’octroyaient le droit de condamner les fenêtres et d’envoyer la facture à l’édifice Price. 

Enseigner les mœurs et l’intelligence

Tout autour de l’enceinte entourant le monastère, les maisons évoquent le passage des pensionnaires, au cœur de leur mission de bâtisseuses en éducation. D’ailleurs, les religieuses ont professé un quatrième vœu, celui de leur instruction. 

Les cinq logements sur la rue Sainte-Anne ont été construits par les Ursulines pour accueillir des familles de pensionnaires. Un indice de parenté nous l’indique : le style architectural est identique à celui des ailes de leur monastère. La porte-cochère — servant à accueillir les calèches — en montre l’ancienneté. 

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Photo : Sarah-Christine Bourihane

Pas très loin, au 29 rue Saint-Ursule, se trouve la maison où ont vécu les Livernois, une famille célèbre de photographes du 19e siècle. 

En échange de la pension de leurs filles — dont une d’entre elles est devenue Ursuline —, les Livernois avaient le mandat de promouvoir l’éducation offerte au couvent. 

Sur une photographie en noir et blanc, on peut observer les jeunes élèves aux côtés de leurs éducatrices. Ils tiennent à la main des livres d’histoire naturelle, de chimie, de physique, de mathématiques et d’astronomie, des matières normalement réservées aux garçons à cette époque.

En plus de prodiguer un savoir axé sur des principes modernes, de favoriser la compréhension plutôt que la mémorisation, les sœurs avaient le souci de transmettre des savoirs complémentaires comme la broderie, le dessin, la peinture ou la musique. 

Sans oublier le plus important, la dimension spirituelle, pilier central d’où tout le reste se déclinait. Jusqu’à récemment, les pensionnaires ont adopté un mode de vie semblable à celui des religieuses, où le silence a occupé une place importante. Même la guide de notre parcours, une ancienne étudiante des Ursulines, se rappelle comment garder le silence en marchant dans les corridors l’a marquée profondément.

* * *

Notre visite prend fin dans le jardin, au pied du frêne planté en souvenir de Marie de l’Incarnation qui y enseignait aux jeunes Amérindiennes. Pendant que s’enchevêtrent le passé et le présent, quatre religieuses gardent toujours le fort en cherchant comment transmettre cet héritage aux générations à venir. En attendant, demain, la cour continuera de fourmiller des rires des petits gamins.

Pour moi, quand, de l’antique enclos des ursulines
Pour la première fois, tout ému, j’entendis
Monter ces voix d’enfants, fraiches et cristallines
Comme un écho du paradis,

Soudain, sous les arceaux dépouillés du vieux frêne
Longue chaine héroïque évoquée à la fois
Mes regards crurent voir passer l’ombre sereine
Des saintes femmes d’autrefois !

Le frêne des Ursulines, Louis Fréchette


Le présent article s’inspire d’une visite guidée Les Ursulines et leur quartier, offerte par le Pôle culturel des Ursulines, dans le cadre des Journées du Patrimoine les 12 et 13 septembre dernier.


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Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013. Aussi cinéaste de la relève, elle signe un premier court-métrage en 2019, Le rang pas drette, distribué par Spira.

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