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Au secours de la Saint-Jean-Baptiste

La fête de la Saint-Jean-Baptiste est le théâtre, depuis plusieurs années déjà, d’une ambigüité systémique. On fête une nation qui n’en est pas (encore) une. On souligne une fierté québécoise dont on oublie la source. Et les autorités insistent pour que le message soit inclusif et terne, parce que la plus grande crainte de ces fonctionnaires feutrés est de déplaire à quelqu’un.

Dès lors, la table est prête pour le débat habituel. Ce jeu politique du consensus beige et de la plus basse platitude commune se trouve critiqué par les zélés de la cause souverainiste, et ceux qui insistent pour qu’on célèbre le Québec « de souche » sont accusés de nationalisme identitaire. Ça fait déjà quelques années que la trame narrative est coincée dans ce dualisme de l’ouverture/fermeture à l’autre.

Marc Cassivi en a rajouté une couche ces derniers jours, dans son entrevue avec Ariane Moffat et Pierre Lapointe. On pèse fort sur le crayon des défauts de l’homme blanc et de ses « préjugés inconscients » envers les minorités de toutes sortes… alors que le sujet est le spectacle de la fête nationale. Mathieu Bock-Côté a aussitôt vivement répliqué pour dénoncer cette « autoflagellation » et la « repentance théâtrale » qu’elle exige, dans un de ses textes coup-de-poing.

Comment trouver l’équilibre, ou plutôt éviter à la fois le réflexe de la carpette devant le multiculturalisme canadien et la tentation du repliement identitaire ? 

La chicane était prévisible comme la marée ; elle se soulève chaque année puis retombe doucement, une fois que toutes les paroles en l’air finissent par se dégonfler. La question de l’indépendance du Québec a encore été écartée, gangrenée par un nodule infectieux dans l’un de ses embranchements secondaires. On cherche en vain l’harmonie inclusive.

La liberté et la souffrance

Les fougueux Bourgault, Falardeau et Chartrand de ce monde nous avaient pourtant conseillé de nous affirmer, de prendre notre place, de décider de notre sort. Ils nous avaient avertis des dangers d’accepter la position sociale de paillasson patenté. Ce désir de liberté est aujourd’hui en péril. Soit ça s’est produit chez les coucous de la droite nationaliste, soit ça s’est matérialisé dans l’œil de la gauche cravate et cocktail ; il reste que plusieurs reçoivent les aspirations nationalistes comme un rejet de l’autre ou un désir d’uniformité. L’autre étant l’immigrant. Il serait pourtant loufoque de prêter de telles intentions aux trois mousquetaires susnommés.

Ils étaient fiers, tout simplement. 

D’une fierté d’épinette.

De cette fierté de parler encore français en Amérique du Nord, d’avoir préservé notre langue et de ne pas avoir succombé à celle d’un autre. De cette fierté d’avoir été un peuple défricheur, aventurier, obstiné, aux mains calleuses et sincères. Celle d’avoir souffert ensemble. Celle, finalement, d’être resté debout. D’appartenir à un peuple qui avait de la résine dans les veines.

Un patron à notre image

C’est la fierté d’une nation qui n’a jamais été dominante, qui s’est habituée à son humilité comme on s’habitue à une soupe aux pois chiches, et qui a fait de saint Jean Baptiste sa figure nationale. Un homme qui, par vocation, s’est abaissé pour qu’un autre s’élève, qui a été une voix presque inutile, mais forte. Il criait dans le désert, s’habillait pauvrement. Il s’est consumé pour faire de la lumière aux autres.

Certaines nations se prennent pour le messie, ou du moins en accaparent le rôle. La providence nous a fait le cadeau de nous avoir épargné les gloires militaires et les grandes conquêtes. Une modestie naturelle nous a placés dans l’ombre de l’histoire. Nous venons d’un peuple qui a longtemps été défini par sa pauvreté. 

Le service et la pauvreté ne sont pas honteux, ils nous ouvrent au contraire à la perspective d’un ciel plus haut que notre tête. D’une grandeur qui nous dépasse. Nous avons l’opportunité, comme saint Jean Baptiste, de ne pas être limités par notre stature ou la haute conception que nous avons de nous-mêmes. L’ouverture vers le haut est possible puisque c’est déjà dans cette direction que nous regardons.

Nous retrouver

Il y a peut-être chez le patron des Canadiens-français de quoi réconcilier les deux frères ennemis de l’insécurité nationale québécoise. Comment trouver l’équilibre, ou plutôt éviter à la fois le réflexe de la carpette devant le multiculturalisme canadien et la tentation du repliement identitaire ?

Retrouver notre vocation, entrer en relation avec notre passé, y trouver une fierté. Marcher le front haut. 

Saint Jean Baptiste n’était ni inquiet de s’affirmer ni anxieux quant à son identité. Il n’était pas juste intéressé à l’autre, il était entièrement tourné vers l’Autre. Là se trouve peut-être notre identité commune. Le service. Une pauvreté d’orgueil. C’est l’héritage qui nous a été légué. C’est peut-être la contribution que nous pouvons apporter, ensemble, à l’humanité du 21e siècle.

L’exemple de ce prophète, qui s’est diminué sans s’aplatir, qui s’est incliné devant la Vérité sans abdiquer ses convictions profondes, peut servir d’inspiration dans notre difficulté à concilier affirmation de soi et ouverture à l’autre, et nous aider à jeter un véritable regard chrétien sur les aspirations politiques et sociales d’un peuple comme le nôtre.


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Gabriel Bisson

Physiquement bellâtre, intellectuellement ambitieux, socialement responsable, moralement innovateur, Gabriel croit aux choses qu'on peut prouver, mais aussi à certaines choses qu'on peine parfois à rationaliser. Ingénieur, il met son amour pour le dessin au service de notre publication.

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