matérialisme
Photo : Christopher Campbell / Unsplash, détail.

Le matérialisme est mort

Un texte de Jean-Philippe Marceau

Le matérialisme est mort. Le matérialisme philosophique, du moins. C’est-à-dire que le vieux projet de réduire l’humain à la matière a échoué. Dans les sciences cognitives, peu sont ceux qui prennent toujours au sérieux l’idée que l’esprit humain n’est ultimement qu’une affaire de particules physiques.

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles le matérialisme a perdu tant de plumes. Certaines découlent d’arguments philosophiques, et d’autres de difficultés dans les sciences empiriques.

L’expérience de Marie

En philosophie, des auteurs comme Frank Jackson et David Chalmers sont devenus célèbres pour avoir défendu des arguments à cet effet.

Par exemple, ils nous demandent d’imaginer une scientifique appelée Marie qui passe toute sa vie dans une pièce en noir et blanc, mais qui consacre tout son temps à étudier la vision de la couleur. Elle connait tout ce qu’il y a à savoir sur la physique, la neuroscience et la psychologie de la perception. Autrement dit, elle a accès à toutes les connaissances matérialistes sur la vision des couleurs. Cependant, elle ne voit elle-même jamais rien d’autre que du blanc et du noir.

Maintenant, imaginons que Marie quitte sa pièce en noir et blanc et qu’elle voie pour la première fois de sa vie une pomme d’un rouge éclatant. Est-ce que Marie apprend alors quelque chose de nouveau sur le rouge ?

Jackson et Chalmers nous disent que oui : aucune connaissance matérialiste ne permettait réellement à Marie de savoir ce que c’est que voir du rouge. L’esprit humain peut expérimenter des choses, comme la perception du rouge, qui échappent aux théories matérialistes. Premier angle mort.

Quelle matière exactement ?

Un autre problème pour le matérialisme est l’état des connaissances en physique fondamentale. Le matérialisme repose sur l’idée de tout ramener aux plus petits constituants de la matière. Ce qu’on trouverait au plus bas niveau du monde, ce seraient des particules stables auxquelles tout se ramènerait ultimement.

Or, depuis un siècle, les découvertes à l’échelle quantique ont rendu cette position très difficile à soutenir. Au lieu de particules stables au plus bas niveau de la physique, ce que nous avons trouvé, ce ne sont que des champs de potentiel. C’est-à-dire qu’on ne peut même pas prédire ce qui se produit chez les particules physiques fondamentales si on les considère comme les corpuscules stables que le matérialiste espérait trouver. Il faut les concevoir comme reposant sur des ondes probabilistes, quelque chose de profondément non matériel. Les matérialistes se sont donc fait couper l’herbe sous le pied. 

Si un physicien peut simplement « se taire et calculer », le philosophe matérialiste ne peut pas se permettre ce luxe. S’il prétend tout réduire, il doit bien nous dire à quoi il veut tout réduire.

Bon, ce n’est pas comme si les choses étaient exactement claires en philosophie de la physique. En fait, bon nombre de physiciens se tiennent même loin des débats, tellement le malaise est palpable. Dans un monde matérialiste, on ne sait pas comment interpréter ce qui se passe au niveau quantique. 

Mais au final, ça ne rend la situation que plus problématique pour le matérialiste, qui devrait se prononcer sur cette situation. Si un physicien peut simplement « se taire et calculer », pour reprendre l’expression tristement célèbre dans le domaine, le philosophe matérialiste ne peut pas se permettre ce luxe. S’il prétend tout réduire, il doit bien nous dire à quoi il veut tout réduire.

Juste le cerveau ?

Et finalement, il s’avère que dans les sciences cognitives appliquées, la tentative de réduire l’esprit humain au cerveau ne porte pas autant de fruits qu’espéré. Au contraire, il est beaucoup plus fructueux de chercher à faire « émerger » des propriétés irréductibles.

Ce qui semble fonctionner le mieux pour créer des machines intelligentes, par exemple, c’est de leur donner des corps et puis de les situer dans un monde où elles pourront agir.

Un peu comme un enfant. 

Et c’est grâce à cet apprentissage actif et incarné que la machine devient intelligente. C’est le genre d’observations qui amène des chercheurs comme Evan Thompson et Rodney Brooks à affirmer que l’esprit n’est pas réductible au cerveau, mais s’incarne dans un corps qui agit dans un environnement.

Par exemple, le domaine de la vision numérique a fait des bonds prodigieux dans les dernières décennies grâce à cette méthodologie.

On commence par donner des yeux à notre ordinateur, c’est-à-dire qu’on lui donne une certaine quantité de pixels comme intrant. Ça peut être des pixels qui vont former des images de chiens ou de chats, par exemple. 

Ensuite, on donne aussi une bouche à notre ordinateur : on lui donne la capacité de dire ce qu’il voit, en l’occurrence un chien ou un chat. Finalement, pour relier intelligemment ces yeux à cette bouche, on lui donne aussi un cerveau artificiel.

Ce corps rudimentaire nous permet alors de faire agir notre ordinateur dans un petit monde tout simple. On lui montre une photo de chien ou de chat, et il nous dit s’il voit un chien ou un chat. S’il a la bonne réponse, on le récompense en renforçant la configuration actuelle de son cerveau artificiel, et l’on fait le contraire s’il a tort. Ça ressemble un peu à la façon dont les enfants apprennent à voir. Et étonnamment, avec un assez grand nombre de répétitions, l’ordinateur deviendra à peu près aussi bon qu’un humain à distinguer chien et chat. On dit dans la littérature scientifique que la vision « émerge ».

Le plus intéressant dans ces recherches, c’est qu’elles montrent que l’esprit n’est pas réductible au cerveau. On ne peut pas réduire la perception des chats et des chiens à un programme dans un ordinateur.

Au contraire, il faut considérer la chose au niveau d’un agent irréductiblement incarné dans un corps et actif dans un environnement. Si l’on changeait la façon dont les pixels arrivent à l’ordinateur par exemple, ou si l’on changeait significativement son environnement lui-même, il lui faudrait réapprendre à voir. Son cerveau artificiel ne suffit pas à rendre compte de sa vision. Et si l’ordinateur n’agissait pas dans un environnement, sa vision n’émergerait simplement pas. Son corps, son environnement et son activité sont constitutivement importants. C’est donc à ce niveau que les chercheurs situent irréductiblement la vision, au contraire du matérialiste qui tente de tout ramener à de simples particules.

Retour aux non-réductionnistes

Bref, c’est à cause d’arguments du genre, provenant de la philosophie, de la physique et des sciences cognitives que le bateau matérialiste prend l’eau.

Il sera intéressant de voir ce qui se passera dans le domaine dans des années à venir, parce qu’on peut espérer un retour en force de la métaphysique classique, qui n’était pas matérialiste.

Platon, Aristote et saint Thomas d’Aquin, par exemple, défendaient des positions non réductionnistes, ne tentant pas de tout ramener au plus bas niveau possible, et nombreux sont ceux qui les revisitent maintenant pour cette raison. Edward Feser, un philosophe catholique, parle même de la « revanche d’Aristote »

Quand les physiciens modernes parlent de potentiel tout au bas de la physique, se pourrait-il qu’ils parlent du potentiel d’Aristote ? Ou quand les roboticiens parlent d’émergence de propriétés irréductibles et incarnées comme la vision, se pourrait-il qu’ils parlent de formes aristotéliciennes ?


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