morsure
Photo : Veit Hammer / Unsplash.

La morsure de l’automne

En cet automne, notre collaboratrice nous offre un texte à la couleur de novembre, un texte sur la mort. Cette saison laissera pour toujours les traces d’une morsure sur sa famille. La perte, soudaine et douloureuse, inscrit une marque béante dans le cœur de chacun. Ce n’est pas là un sujet joyeux et nous avons tendance à vouloir le fuir. Pourtant, la mort nous rattrape, car elle est intrinsèquement liée à la vie. Elle ponctue notre existence et nous amène à elle un jour ou l’autre. Lui faire face, n’est-ce pas aussi reconnaitre le profond désir d’infinité qui nous anime ? 

Et nous n’entendrons plus d’affres et de corps

Les passeurs du temps crier haut à la mort,

Nous aurons pour fuite l’arbre lié de ciel. (Rina Lasnier)

Hommage

La journée s’ouvre, pluvieuse. La grisaille me plonge au cœur du deuil, comme pour clore une semaine marquée par le sceau de la tristesse. 

Ces derniers jours, ma famille et moi avons perdu une grand-maman. Ce matin, le ciel se déverse, se fait propice au libre cours de nos larmes. Nous pleurons une personne chère. 

Tout à ces sentiments, je me rappelle sa bonté, elle qui avait peu, mais donnait tout ce qu’elle possédait. Je repasse dans mon propre cœur cette générosité. Je repense à ces temps difficiles où elle ne nous a tant aidés, avec le sourire, toujours, et sans jugement, jamais. 

L’amour en fuite

Je sais qu’elle ne pourra pas me lire, mais j’aimerais néanmoins écrire, dire… dire que je l’aime, dire toute la reconnaissance que j’ai envers elle. J’aimerais dire pardon pour toutes les fois où, dans mon égoïsme, j’ai manqué d’amour. 

Surtout, j’aimerais lui dire mon espérance pour la vie d’après.

Nous serons l’odeur endormie au brasier,

Une paix vive à peine remuée.

Nous ne verrons plus, face contre terre,

La mort et l’ombre jalouses de disparaitre,

Nous saurons que le baume garde le baumier

Et l’amour en fuite, la verte éternité. (Rina Lasnier)

Les mots 

La mort nous échappe. Elle frappe, voilà tout. Elle nous laisse impuissants, meurtris et parfois, elle nous laisse dans la gorge tous ces mots en souffrances. Et si, par la même occasion, elle nous pressait de dire ? 

La mort me presse d’aimer, de pardonner et de partager pendant qu’il est temps. La mort m’invite à me tourner vers les vivants. Elle me pousse à transcender ma propre vie, ma propre finitude. 

Parce que la poésie a le pouvoir d’élever l’âme au-delà de notre matérialité ; parce qu’elle nourrit et inspire notre désir profond de quelque chose de plus… de plus beau, de plus grand, de meilleur ; parce qu’elle met des mots sur ce que je vis et me permet ainsi de communier avec l’autre ; pour toutes ces raisons, la poésie m’élève au-delà de ma condition humaine. Elle panse la brulure de la pluie, la morsure de la mort.

Le poème Tes yeux fermés mis en musique par Maryse Choinière et Valérie Lahaie.

Quand tu auras délaissé ton propre visage

Comme un vaisseau délaisse son sillage ;

Quand tu dormiras détourné de ton regard

Comme au plus lointain d’elle-même la mer la plus noire,

[…]

Mes yeux verront la peine de mort que nous suivions

Et les chemins d’amour que nous dressions en croix… (Rina Lasnier)

À toi, chère grand-mère, fille de la péninsule acadienne et des grandes étendues marines, ces quelques mots de la poète Rina Lasnier. Paix à ton âme.


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Références

Les extraits de poèmes de Rina Lasnier sont tirés de Poèmes II, Montréal, Fides, Nénuphar, 1972, pp. 67 et 51. 

Merci à Valérie Lahaie et Maryse Choinière de m’avoir fait découvrir le magnifique poème de Lasnier qu’est « Tes yeux fermés… ».

Émilie Théorêt

Émilie Théorêt détient un doctorat en études littéraires. En historienne de la littérature, elle aime interroger les choix qui ont façonné et qui façonnent encore la société québécoise.

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