Rachel Lapierre
Photo : avec l'aimable autorisation de Rachel Lapierre

Rachel Lapierre: soigner la misère visible… et invisible

Infirmière de rue à Saint-Jérôme, entourée d’une cohorte de bénévoles, Rachel Lapierre souhaite répondre aux besoins des personnes qui viennent à elle. « Créer un lien entre les gens de cœur et des gens dans le besoin » : c’est la mission du Book humanitaire, l’organisme à but non lucratif qu’elle a fondé il y a 10 ans. Par la page Facebook de l’organisme, elle déjoue la polarisation pour tisser des liens d’entraide. Entre Calcutta et Saint-Jérôme, elle s’applique à propager sa philosophie du don de soi. Entrevue avec celle qui a remporté la loterie « Gagnant à vie » et qui nous raconte comment elle gagne à donner la sienne.

D’où vous est venu l’appel à vous investir dans des missions humanitaires et dans la fondation de votre organisme ?

Dans notre famille, on aimait beaucoup l’entraide, ma mère a toujours fait du bénévolat. À notre table, il y avait toujours une place de plus pour une personne qui arrive. Ma famille vient des Îles-de-la-Madeleine. Là-bas, c’est tissé serré. Tout le monde aidait tout le monde. Je pense qu’il y avait beaucoup cela au Québec à l’époque. On a perdu ça avec le temps.

Ça m’a toujours fait du bien d’aider mon prochain. Mais je me disais toujours : un jour, un jour, un jour… quand mes enfants vont être grands, quand je vais avoir des sous. Le côté matériel et organisationnel passait avant. Il y avait toujours une raison de ne pas le faire.

Finalement, je me suis dit que je commençais à vieillir et que je ne le ferais jamais. J’ai décidé de commencer par la base, par une petite action, que ce soit dire un bonjour à un voisin, faire un sourire, laisser passer une personne. Ce n’est pas obligé d’être gros. Cela me vient de Mère Teresa que j’aime beaucoup. Puis une action m’a amené à la deuxième, à la troisième, la quatrième… Je les notais dans un livre.

Même si vous étiez déjà la mère de quatre enfants, que vous aviez un travail, des engagements, vous trouviez que vous n’en faisiez pas assez ? Vous aviez soif de plus ?

À l’époque, on m’avait dit qu’il y avait des miracles à l’Oratoire Saint-Joseph. J’ai monté toutes les marches à genoux en pleurant ma vie pour réaliser qu’il y en avait des plus mal pris que moi. Depuis ce jour, j’ai toujours senti que j’étais protégée et guidée vers une bonne direction.

« On vient au monde tout nu et on repart tout nu. Quand bien même que tu possèderais quatre Mercedes, tu ne les emmèneras pas avec toi à ta mort et tu vas faire de la chicane pour savoir à qui ça va aller. Ça ne m’empêche pas d’être princesse à mes heures et d’aimer les belles choses. Mais ce n’est pas essentiel à ma vie. »

Je trouvais que j’étais très gâtée par la vie. On voit à la télé la misère humaine, après je l’ai vue de plus près parce que je rêvais de faire des voyages humanitaires depuis l’enfance. Je trouve que oui, on n’en fait pas assez en tant qu’humain et que si chacun de nous en faisait un peu plus, ça aurait des retombées incroyables. J’ai voulu en faire plus.

On vient au monde tout nu et on repart tout nu. Quand bien même que tu possèderais quatre Mercedes, tu ne les emmèneras pas avec toi à ta mort et tu vas faire de la chicane pour savoir à qui ça va aller. Ça ne m’empêche pas d’être princesse à mes heures et d’aimer les belles choses. Mais ce n’est pas essentiel à ma vie. Si je mange un sandwich de Paris Pâté avec un verre de Kool-Aid dans le bois en bonne compagnie, je trouve ça mieux que du caviar en mauvaise compagnie. Je viens de mettre des sous pour modifier un véhicule récréatif de 33 pieds devenu une clinique médicale mobile gratuite. C’est beaucoup mieux qu’une nouvelle voiture. 

Vous avez fait des voyages humanitaires sur plusieurs continents, mais vous avez un attachement particulier pour Calcutta ?

J’aimais beaucoup l’œuvre de Mère Teresa et dans ma méditation, ça m’a dit d’aller à Calcutta. Ça fait 30 ans que je fais des voyages humanitaires à travers le monde, mais ça fait 10 ans que je suis surtout dans cette ville de l’Inde. J’y vais deux à trois fois par année. 

Je suis retournée sur les bancs d’école à 40 ans pour faire mon cours d’infirmière. Je me promène avec un sac à dos dans les rues et je soigne des plaies, j’aide une femme qui vient d’accoucher, je donne à manger, je lave les malades, je les hydrate. Il y a toujours des groupes qui viennent avec moi dans tous mes voyages. Ils m’accompagnent dans la rue de manière informelle. 

Puis, on m’a fait remarquer que c’était beau d’aider ailleurs, mais qu’il y a aussi des besoins ici. Alors j’ai décidé d’aider dans les parcs à Saint-Jérôme. Le Book humanitaire continue toujours de grossir et on ne sait pas où ça s’en va, c’est plus grand que moi… on est rendus à 286 000 bonnes actions.

Comment comparez-vous la misère de Calcutta à celle que vous rencontrez ici ? 

Là-bas, la misère est visible. Les gens sont dans la rue, c’est sale, ils n’ont pas mangé, éprouvent des douleurs physiques, mais sont en paix. Si la vie leur amène un défi, ils ne sont pas contents, mais ils l’acceptent. Ils sont très croyants. Les religions sont chantées toutes les heures du jour et de la nuit et c’est correct. S’il y a un accident de voiture impliquant un chrétien et un musulman, ils sortent tous les deux de la voiture en se criant dessus, mais ils se donnent la main et repartent.

Ici, la misère ne se voit pas, elle est difficile à cerner. Elle touche la santé mentale et l’isolement. Les gens sont seuls et ne sont pas heureux, nos personnes âgées meurent d’ennui et de peine. Ce n’est pas normal qu’une femme sur deux prenne un antidépresseur. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans la société.

Est-ce que les besoins des personnes que vous rencontrez dépassent les aspects médicaux et matériels ?

Oui, ça arrive toujours. Avant-hier, par exemple, une femme est venue. À première vue, elle a de l’emphysème. Elle pèse 85 livres. Quand elle continue à parler, je réalise que son fils lui fait peur, vient de lui voler sa PCU et qu’elle n’a plus rien à manger. Oui, elle a des problèmes pulmonaires, mais ce n’est pas la raison qui lui a fait perdre autant de poids.

Un autre homme ce jour-là venait d’apprendre qu’il avait le cancer, qu’il allait perdre son emploi, qu’il lui reste 40 $ pour le mois, qu’il a pris la PCU parce qu’il ne comprenait rien là-dedans à 85 ans et qu’il fallait qu’il la rembourse.

Ici, je rencontre la détresse humaine tous les jours, vraiment.

Est-ce que face à toute cette souffrance, vous vous sentez dépassée ?

On ne sauve personne. On peut juste donner une tape dans le dos, encourager. Tantôt, une dame est venue, m’a dit que sa bru a un cancer stade trois et qu’elle n’a pas de salle de bain. J’en ai fait la mention sur notre groupe Facebook. On a trouvé une personne pour aller faire des rénos chez elle, on m’a envoyé 1000 $. Je ne peux pas lui enlever son cancer, mais je peux mettre un petit baume dans sa vie pour que ça soit un peu moins difficile à traverser.

Cette semaine, un ami syrien a découvert que sa femme a la sclérose en plaques. Des bombes sont tombées sur leur maison, ils ont vécu l’horreur. Quand je lui dis à quel point je suis désolée, il me dit qu’il pense qu’à travers cette épreuve sa femme grandira, avec l’aide de Dieu. J’ai lâché mon crayon et je me suis dit : « wow ». Je suis une personne qui a beaucoup la foi. Souvent, je dis aux personnes que s’il leur arrive l’épreuve qu’ils vivent, ça peut être une occasion de se demander comment ça peut les faire grandir.

Qu’est-ce qui touche les gens dans votre manière d’être avec eux ?

Je pense que c’est le non-jugement. Je leur dis que le sans-abri pourrait être leur père, leur frère, leur cousin… Personne n’est à l’abri d’un moment qui ne va pas bien.  

Dans notre organisme, ce n’est pas compliqué. Il n’y a pas beaucoup d’administration, on redonne tout, ça se fait vite sans grande réunion. Les gens sont un peu fatigués de la lenteur de l’aide, ils aiment que ce soit simple. Ils ont besoin de donner et nous, on redonne, dans sa plus simple expression, comme un bon père ou une bonne mère de famille.

Pouvez-vous nous parler du moment où vous avez gratté le billet gagnant en 2013 ?

Je suis arrivé à la caisse à l’épicerie et j’ai vu le billet comme briller. J’ai trouvé ça bizarre, je n’achetais jamais de billets de loto. Ça m’a dit fortement à l’intérieur de l’acheter. Je me suis dit que si jamais je gagnais, je me consacrerais au Book humanitaire jusqu’à la fin de mes jours. À ce moment-là, je m’en occupais déjà, mais seulement dans le garage de mon copain.

C’est sûr que quand j’ai gagné à la loterie, j’ai pu arrêter d’être infirmière à l’hôpital. Je ne travaille pas moins. Mais pour moi ce n’est pas du travail.

Quelle est la recette du don de soi ? Par où commencer ?

Dans les petites choses ! Dis bonjour à ton voisin, et déjà tu auras fait un pas dans la bonne direction. C’est juste ça. Quand tu fais des biscuits, mets-en devant la porte d’un ami. Ça va changer ta journée et celle d’un autre pour le mieux. Tu vas rapidement être accro aux bonnes actions.

Qu’est-ce qui va si mal dans la société ?

On a beau être pour ou contre l’Église, mais autrefois, quand on était assis sur un banc le dimanche, on pensait à notre semaine.

On s’est perdus. Tout va vite. On ne s’arrête jamais. Il faut se reconnecter, avec notre cœur, notre âme. Notre cœur à l’intérieur sait quand ça ne va pas, sait quand on fait quelque chose de bien, ou de mal.


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Sarah-Christine Bourihane

Vous l’avez sans doute déjà lue dans nos pages, puisque Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe ! Après un parcours universitaire en théologie, en philosophie et en journalisme, elle a découvert une vocation : allier foi, réflexion et rencontres. Aussi cinéaste de la relève, elle se sert de l’image comme de l’écrit pour rapporter des témoignages percutants.

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