Emmanuel Levinas autre
Illustration de Louis Roy, détail

L’autre est un exil : brève introduction à la pensée d’Emmanuel Levinas

Un texte du père Dominic LeRouzès et illustrations de Louis Roy.

D’après vous, quand quelqu’un vous pose la question : « Comment ça va ? » à combien de temps estimez-vous sa capacité d’écoute ? Disons pour une personne amie et bien disposée. Sans grande rigueur, on pourrait dire pas plus de 10 à 15 secondes pour une vaste majorité. Il y a bien sûr des écoutants naturels, mais quand j’ai entendu un jour cette phrase de sagesse : « Parler, c’est un besoin ; écouter, c’est un art », cela a comme éclairé mon propre besoin d’être écouté, entendu, compris. D’exister, tout simplement.

Oui, le scénario est rigoureusement le même : l’autre commence à me partager une expérience vécue qui lui tient à cœur, et dès lors, je me sens déclenché par ses paroles ; un besoin irrépressible s’impose à moi, celui d’apporter à son expérience la contribution de la mienne. L’écoute que je lui apporte se trouve mélangée, bien malgré moi, du besoin de mesurer ma propre expérience à la sienne.

Du moment que la lumière de son expérience se projette sur la mienne, l’urgence d’intervenir me pousse à oublier complètement ma position d’écoutant, de couper la parole à mon interlocuteur et d’introduire immanquablement mon propos par un « moi » : « Moi aussi, j’ai vécu cela, laisse-moi te raconter… » Dès lors s’ensuit un déversement de mes expériences vécues, dont l’authenticité justifie le choix de couper court à son élan de partage du cœur. Et la plupart du temps, tout cela se fait à mon insu, sans aucune méchanceté. Conséquence : la personne qui parlait est forcée de devenir la personne qui écoute.

Un lanceur d’alerte

C’est à partir de cette situation banale — et ô combien fréquente ! – que j’aimerais introduire le « penser à l’autre » chez le philosophe de l’altérité Emmanuel Levinas1, ardent défenseur de la subjectivité. Né en 1906 en Lituanie et mort en 1995 à Paris, Levinas fait figure d’un lanceur d’alerte — voire d’un pavé dans la mare de la tradition philosophique occidentale —, sur les dangers de réduction ontologique inhérente à la pensée totalisatrice responsable, à ses yeux, des totalitarismes du 20e siècle. J’explique.

En principe, la science moderne s’est toujours édifiée sur la recherche d’objectivité. La scientifique ne devrait laisser paraitre de ses propos rien d’autre que ce qui est raisonnable et universellement communicable. Or, Levinas diagnostique cet apriori comme néfaste, en ce sens que la subjectivité du sujet, dans la recherche de la vérité objective, doit être réduite au silence pour l’obtention de résultats fiables, vrais et universels.

L’éthique en Occident a toujours été considérée comme un dérivé de la question de l’être et de la connaissance du monde considérée comme philosophie première. Levinas, lui, opère un renversement, voire une subversion : il veut ériger l’éthique en philosophie première.

À ses yeux, la science gourmande d’ontologie, c’est-à-dire de la connaissance des propriétés générales de l’être, a voulu avaler tout le « connaissable » comme une grande gueule jamais rassasiée. Cette insatiabilité l’a peu à peu conduite à réduire non seulement le sujet qui pense, mais aussi l’autre. Selon ce penseur juif qui a survécu à la Seconde Guerre mondiale, ce sont les « totalités de pensée », notamment les systèmes spéculatifs allemands, qui ont enfanté le totalitarisme nazi, cause de la suppression systématique de « l’autre », en l’occurrence le « juif » et le « non-aryen ».

Pour réagir à ce biais systématique de la tradition philosophique occidentale, Emmanuel Levinas a entrepris de développer une éthique située bien avant que naisse la connaissance, soit une pensée de l’altérité qui se pense avant la pensée.

Vous avez le vertige ? C’est normal, c’est ça, Levinas !

Renversement éthique

L’éthique en Occident a toujours été considérée comme un dérivé de la question de l’être et de la connaissance du monde considérée comme philosophie première. Levinas, lui, opère un renversement, voire une subversion : il veut ériger l’éthique en philosophie première. Son projet peut se résumer ainsi : le refus catégorique du détour par l’ontologie (pensée de l’être), telle que nous la connaissons depuis les Grecs jusqu’à Heidegger et Husserl, afin de rendre compte respectueusement de l’altérité d’autrui.

Autrement dit, l’autre n’est pas un moyen du moi, ni un décor du moi, ni un objet du moi. Ses deux ouvrages Totalité et infini. Essai sur l’extériorité (1961) et Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (1974) forment comme un long plaidoyer en deux parties de sa thèse audacieuse.

Mais comment cela peut-il se faire ?

L’autre est […] pour le philosophe la condition de la pensée comme activité de l’esprit.

En fait, pour Levinas, il s’agit de quelque chose qui est déjà là et qui est vérifiable. Prenons un exemple tiré de la vie quotidienne. Vous êtes en retard pour une réunion importante et votre trajet vous mène droit à l’ascenseur. Au moment d’y arriver, vous tombez nez à nez avec une personne qui a aussi l’intention de passer la porte coulissante. Vous dites tout naturellement : « Après vous. » Avant même avoir pensé ou réfléchi, il y a ce mouvement éthique de responsabilité qui monte en vous, un mouvement de responsabilité pour l’autre.

« Après vous » est, selon Levinas, la plus belle définition de notre civilisation. L’autre est ainsi pour le philosophe la condition de la pensée comme activité de l’esprit. Mais si la pensée instrumentale propre aux sciences et à la technique moderne passe au premier plan, elle sera alors totalisante et totalitaire, réductrice d’autrui, antiéthique. Ainsi, nier cette primordialité de l’éthique sur la connaissance instrumentale aura toujours des conséquences néfastes : un refus conscient de l’autre qui vient détruire ce « penser à l’autre » originel.

Le visage de l’autre

Pour le philosophe juif, le visage de l’autre est plus qu’une image que je vois, plus que l’idée que je m’en fais. L’autre est imprévisible, je ne peux pas complètement prévoir ce qu’il dira ou ce qu’il fera. Dire de l’autre : « Je le connais comme le fond de ma poche » est profondément antiéthique. Réduire l’autre à l’idée que je m’en fais, n’est-ce pas finalement la racine de tous les racismes, sexismes, âgismes et préjugés de toutes sortes ?

Le visage de l’autre, quand je le regarde devant moi, déborde toute idée et constitue une remise en question radicale de mon intériorité tranquille et satisfaite. L’irruption, par exemple, de ma voisine aux qualités verbomotrices surdéveloppées alors que j’en suis au paroxysme d’une série télévisée, voilà ce qu’est la remise en question éthique et concrète de mon intériorité. L’autre me provoque à la responsabilité, à l’obligation de répondre. Cette réponse, dans ce cas, prendra la forme de l’attention et de l’écoute.

« Tu ne tueras point » s’entend dès lors du visage de l’autre qui m’avertit de ne pas le réduire au contexte de mes pensées. La peau du visage est la plus nue du corps, peau plus nue que toute nudité, et dans son exposition à moi, elle est vulnérabilité offerte à mes pouvoirs ; elle provoque à la fois le désir du meurtre et à la fois l’interdit du meurtre (nous pensons ici à la voisine !).

« L’altérité qui s’exprime dans le visage fournit l’unique “matière” possible à la négation totale. Je ne peux vouloir tuer qu’un étant absolument indépendant, celui qui dépasse infiniment mes pouvoirs et qui par là ne s’y oppose pas, mais paralyse le pouvoir même de pouvoir. Autrui est le seul être que je peux vouloir tuer » (Totalité et infini, p. 104).

Tuer autrui ou le respecter, voilà l’enjeu de l’éthique chez Levinas. Cet enjeu se situe non de manière abstraite et lointaine, mais tout proche de nous.

Partir en exil

Le philosophe parle régulièrement de la « réduction de l’Autre au Même ». Qu’est-ce à dire ? On peut sans doute penser que Levinas, qui raffole des jeux de mots, ait joué sur la signification grecque et latine du terme homo : le Même (grec) n’est autre que l’Homme (latin). Le Même, c’est moi, avec ma tendance à tout ramener à moi. L’autre n’est dès lors pertinent que s’il éclaire ce « moi » toujours en quête de définition : voilà ce qu’est tuer l’autre. Mais considérer l’autre en tant qu’autre, le laisser être, le laisser vivre, sans chercher à le ramener au contexte de mes pensées, à le faire entrer dans un cadre de signification, voilà l’éthique pour Levinas.

Réfléchissons-y un instant en reprenant mon exemple en introduction.

Devant l’autre qui me partage une expérience, ne dois-je pas admettre que mon écoute est intér-essée2? En le coupant dans son élan, en disant : « Moi aussi… », n’est-ce pas parfois tuer autrui et le réduire aux contextes de mes pensées ? Accepter d’écouter, n’est-ce pas accepter de partir en exil en laissant mourir en moi le désir d’être écouté et par le fait même d’exister pour l’autre ? Risquer l’extériorité de l’autre qui remet en question mon intériorité, c’est partir en exil, sur une terre étrangère :

« Le sujet se trouve ainsi devant une extériorité à laquelle il est livré, car elle est absolument étrangère, c’est-à-dire imprévisible et, par là, singulière. Le caractère unique, sans genre, des situations et des instants, leur nue existence, est ainsi le grand thème des modernes. De son côté, le moi, ainsi livré à l’être, est jeté hors de chez soi, dans les lieux d’un éternel exil, perd sa maitrise sur soi, est débordé par son être même » (Entre nous, p. 62).

Aimer comme j’ai été aimé

Mes recherches sur Levinas m’ont beaucoup fait réfléchir sur mes relations avec l’autre et tout l’intérêt qu’elles recèlent. Comme chrétien, j’ai fait la rencontre avec un autre qui est parti en exil pour venir jusqu’à moi : Dieu qui s’est incarné, qui m’a aimé gratuitement, sans intérêt, et qui s’est livré pour moi jusqu’à la mort sur la croix. Ce même Autre, dont l’altérité dépasse celle de tous les autres que je peux rencontrer dans ma vie, m’appelle à une vie nouvelle, c’est-à-dire à aimer comme lui m’a aimé. Celui qui a dit : « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25,35) m’appelle à aimer l’autre comme j’ai été aimé.

Mon « Je » est un « qui suis-je ? » en manque de définition et qui cherche dans l’autre la clé de son « moi ». C’est la rencontre de l’autre qui me définit : c’est dans la rencontre avec la femme que j’apprends que je suis homme, dans celle avec l’enfant que j’apprends que je suis plus âgé, dans celle avec un Somalien que j’apprends que je suis Canadien, dans celle avec le pauvre que j’apprends que je suis riche, dans celle avec le riche que j’apprends que je suis pauvre.


Cet article est paru dans le numéro spécial Exil de la revue Le Verbe. Cliquez ici pour consulter la version originale.


L’autre me sert quotidiennement de mesure, de baromètre, de boussole, de bouée de sauvetage pour me situer dans cette tâche consistant à être un être parfaitement unique et me sortir de cette solitude originelle. Dès lors que je rencontre l’autre qui me partage son expérience, une issue de secours se ménage au cœur de mon être unique et me permet de reprendre souffle, de respirer l’air frais de la communion.

Or, l’autre porte le même besoin de définition, un besoin viscéral d’exister. D’où l’enjeu éthique.

Seul l’amour fait exister l’autre ; inversement, le nier l’anéantit. Le théologien Hans Urs von Balthasar disait que « s’il existait une définition de Dieu, elle devrait être à peu près la suivante : l’unité comme existence pour l’autre » (Points de repère, p. 69). Du même amour dont j’ai été aimé par la Trinité des Personnes en Dieu, de cet amour qui m’a fait exister, je suis également appelé à aimer l’autre. N’est-ce pas en définitive le commandement nouveau du Maitre à l’heure de donner sa vie : « Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. À ceci, tous reconnaitront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 34-35).


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Pour aller plus loin :

Emmanuel Levinas, Totalité et infini, Essai sur l’extériorité, La Haye, 1980.

Hans Urs von Balthasar, Points de repère : pour le discernement des esprits, Paris, 1973.

Notes:

  1. Né le 12 janvier 1906 en Lituanie et mort le jour de Noël de 1995 à Paris, Emmanuel Levinas est l’un des plus importants philosophes de la deuxième moitié du 20e siècle. Il a reçu dans son enfance une éducation juive traditionnelle axée sur la Torah et le Talmud. Lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, sa famille fuit en Ukraine, où il traversera la Révolution russe de 1917. C’est à cette époque qu’il découvre dans la bibliothèque de ses parents les grands auteurs russes Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï ainsi que l’œuvre de Shakespeare. En 1923, il se rend à Strasbourg pour y étudier la philosophie et se lie d’amitié avec Maurice Blanchot. En 1928, il découvre la phénoménologie à l’université de Fribourg-en-Brisgau en suivant les cours de Heidegger et en assistant au dernier séminaire de Husserl. Naturalisé Français en 1930, il se marie deux ans plus tard à la pianiste d’origine polonaise Raïssa Marguerite Levi, avec qui il aura trois enfants. Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier et est déporté dans un camp de travail à Hanovre, en Allemagne, où il demeurera pendant cinq ans jusqu’à la fin du conflit. C’est dans ce camp qu’il rédige son premier ouvrage, De l’existence à l’existant. Alors que sa femme et sa fille ont pu se réfugier chez les sœurs de Saint Vincent de Paul près d’Orléans, presque tout le reste de sa famille fut massacrée en Lituanie, victime de l’idéologie nazie. Après la guerre, il consacrera le reste de sa vie à l’étude et à l’enseignement. En 1961, la publication de sa thèse d’État Totalité et infini propulsera sa carrière universitaire et l’amènera à donner des séminaires dans diverses villes de France et de Suisse. Au carrefour de la phénoménologie et de l’existentialisme, sa pensée réinterroge le concept d’Autrui pour lui donner une place centrale, en réaction aux totalitarismes violents du dernier siècle. (S. L.)
  2. Levinas révèle un puissant indicateur de cette réduction ontologique dans le mot: inter-esse-ment. L’esse, c’est-à-dire la conception de l’être dans la philosophie occidentale, «mène son train d’être» et aboutit à l’identité avec l’esprit, comme aspiré en son centre égologique. Dans toute la tradition philosophique occidentale, l’esse préside l’inévitable réduction de l’altérité en identité, triomphe du Même sur l’Autre.

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