Très-Saint-Sacrement
L'église du Très-Saint-Sacrement. Photo : Pjposullivan

Quel est le plan derrière Saint-Sacrement ?

Vendredi dernier le 29 mai 2020, la ministre de la Culture et des Communications Nathalie Roy a émis un « avis d’intention de classement pour l’église du Très-Saint-Sacrement de Québec ». Véritable centre architectural de ce quartier de la capitale, son éventuelle démolition fait débat au sein de la communauté civile et catholique. Alors que certains se réjouissent de l’annonce, l’archidiocèse de Québec s’est quant à lui insurgé contre cette décision. Vu de l’extérieur, on reste avec l’image d’un État laïc cherchant à défendre une église pendant que l’Église cherche à s’en départir. C’est le monde à l’envers !

Une fausse bonne nouvelle 

Il est clair que, du point de vue de l’Église, l’intérêt pastoral de ce bâtiment ne correspond malheureusement plus au besoin actuel du Peuple de Dieu. Alors que ni les pères du Saint-Sacrement, ni la fabrique, ni l’archidiocèse n’ont les ressources humaines et financières suffisantes pour assurer la pérennité de ce bâtiment, on peut comprendre que l’annonce de la ministre ait pu susciter l’indignation du côté des autorités catholiques. 

Les autorités ecclésiales ont raison de s’indigner de cette infraction au droit inaliénable de propriété.

En effet, la mission de l’Église n’est pas celle d’une agence immobilière. Lorsque le bien du corps nécessite l’amputation d’un membre, bien que cela soit difficile, il serait irresponsable de ne pas opérer. En ce sens, la désacralisation et la mise en vente du bâtiment semblaient la meilleure décision. 

Dans ce contexte, le classement posthume de l’église vient mettre un frein à l’éventuelle démarche de vente. À première vue, on se trouve devant un cadeau empoisonné puisque, en fin de compte, cela obligerait la fabrique et, indirectement, l’archidiocèse à assumer les couts d’entretien et de réparation du bâtiment. Les autorités ecclésiales ont raison de s’indigner de cette infraction au droit inaliénable de propriété. S’il s’agit là du fin mot de l’histoire, la colère de l’Église est tout à fait légitime.

Une bonne fausse nouvelle

À en juger par la mode actuelle en architecture consistant à mettre du verre partout, on se rend compte que la transparence est une vertu plus qu’essentielle pour notre époque. En effet, il s’en faut de peu en communication pour transformer une bonne nouvelle en mauvaise et vice-versa.

D’une part, si la ministre, dans son intention de classer l’église du Très-Saint-Sacrement, avait misé sur la transparence et le dialogue avec les autorités ecclésiales, elle aurait fait preuve de plus de respect envers les acteurs du milieu et aurait pu ainsi éviter la confrontation. D’autre part, par respect pour les citoyens, Mme Nathalie Roy aurait pu attendre l’établissement d’un plan plus détaillé apte à convaincre du réalisme de sa démarche.

Bien que j’aie une tendance naturelle au cynisme, je me refuse à penser que cet acte du gouvernement du Québec soit motivé par un simple calcul électoraliste ou une volonté de mettre une pression pour la baisse du prix de vente du terrain. 

Il m’apparait raisonnable de penser que cette éventuelle reconnaissance n’est que la première étape d’une stratégie plus étoffée visant à concilier la préservation d’un édifice esthétiquement supérieur à tous les autres du quartier avec un réalisme financier. Si c’est le cas, l’annonce était incomplète et est un signe de la vétusté des tactiques de communications du ministère. C’est peut-être la raison pour laquelle elle n’a sans doute pas eu l’effet recherché. Sans faire de procès d’intention, j’ose esquisser deux possibilités sur lesquelles pourrait déboucher cette nouvelle reconnaissance.

Se mettre en mode solution

D’abord, cela pourrait être le premier pas vers une nouvelle politique globale de la préservation du patrimoine religieux au Québec. Sans tomber dans le mur-à-mur, l’État pourrait aller plus loin dans sa politique de sauvegarde du patrimoine en débutant une campagne de « nationalisation » de certains édifices par lui jugés essentiels. 

Dans le cas qui nous intéresse, cela impliquerait qu’après cette première étape de classement suive immédiatement l’achat par l’État de cette église pour ensuite en assumer l’ensemble des couts de restauration et de restructuration. Le classement de l’église du Très-Saint-Sacrement serait donc une manière pour la ministre de s’obliger elle-même à débloquer les fonds d’urgence nécessaires à cette politique.

On pourrait donc voir, dans la démarche de la ministre Roy, la volonté de mettre de l’avant les mécanismes permettant la réalisation de projets de constructions hybrides, joignant ainsi préservation et construction.

Ma deuxième hypothèse, qui m’apparait plus plausible, est la volonté de la ministre d’obliger la fabrique à insérer une clause de non-démolition du bâtiment dans l’éventuel contrat de vente. Cela contraindrait les promoteurs immobiliers, parfois peu soucieux des prescriptions esthétiques et d’héritages culturels, à opter pour une solution d’insertion d’une partie de l’église dans un futur projet. 

Dans le cas d’une vente au privé, on pourrait donc voir un résultat s’approchant des condos « L’Étoile » sur la Grande Allée qui intègrent une façade rappelant l’ancien édifice. Ce qu’il faut éviter, c’est de se retrouver dans une situation similaire au fiasco de la façade de Saint-Vincent-de-Paul dans la côte d’Abraham et de l’église Saint-Cœur-de-Marie sur la Grande Allée qui, par manque de volonté politique, ont été abandonnées jusqu’à ce que l’inévitable survienne

Dans le cas d’une vente au secteur public — une vente à son juste prix puisque le gouvernement pourrait être en conflit d’intérêts dans cette transaction —, on pourrait penser à la construction d’un CHSLD ou d’une extension de l’hôpital Jefferey Hale qui garderait la façade et les clochers comme ce fut le cas avec le CHUM ou l’UQAM à Montréal. On pourrait donc voir, dans la démarche de la ministre Roy, la volonté de mettre de l’avant les mécanismes permettant la réalisation de projets de constructions hybrides, joignant ainsi préservation et construction.

Vers une solution mitoyenne

Je l’avoue, j’ai un intérêt et un attachement particuliers pour cette église qui m’a vu naitre dans la vie éternelle il y a plusieurs années lors d’une Veillée pascale inoubliable. Cela ne m’empêche pas de garder un regard plutôt objectif. Enfin je crois… 

Bien que ce soit central, la préservation du patrimoine religieux au Québec n’est pas seulement une question de mémoire collective. Il s’agit aussi d’une volonté de garder le critère esthétique au centre des délibérations en matière d’urbanisme. Dans ce débat, il est impensable de ne s’en remettre qu’aux spécialistes. Tous doivent pouvoir s’exprimer. 

Rêvons-nous de municipalités parsemées de tours à condos entrecoupées de centres d’achats ? Il me semble que nous pouvons faire mieux. En ce sens, les positions gouvernementales et ecclésiales me semblent réconciliables. Pourvu que la ministre fasse preuve de plus de clarté et de transparence dans ses communications tant auprès des acteurs institutionnels qu’avec les citoyens. 


Francis Denis

Francis Denis a étudié la philosophie et la théologie à l’Université Laval et à l'Université pontificale de la Sainte Croix à Rome. Il est journaliste et producteur à Sel et Lumière média pour le bureau de Montréal.