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Illustration : Louis Roy

La fin d’un monde : déménagements et fermetures chez les communautés religieuses

Plusieurs communautés religieuses quittent les bâtiments qui les ont longtemps abritées, non sans une certaine nostalgie. Dès lors, le patrimoine devient culturel et non plus religieux, et là commence le rôle des pouvoirs publics. Mais ces communautés n’ont-elles pas quelque chose à nous enseigner sur la façon dont nous appréhendons le passé et l’avenir ? La fin d’un monde recèle parfois les ingrédients pour préparer celui à venir.

Le Québec des années 1960 est entré dans l’avenir en refoulant son expérience particulière. Plutôt qu’être jeté aux orties, le passé exige d’être assimilé et accepté tout entier. Il ne s’agit ni de le réifier ni d’affronter l’avenir à reculons.

Depuis un an, l’opinion publique est placée devant l’effritement de plusieurs témoignages du passé, comme des églises, des monastères et des couvents. L’indignation est passagère et ne parvient jamais réellement à se muer en vision globale.

Cet article provient du numéro spécial Apocalypse paru au printemps 2020.

Sitôt arrivée en poste, la ministre de la Culture et des Communications a empêché la destruction du château Beauce. Combien de cas de destruction réelle ou éventuelle ont fait couler de l’encre dans les pages du Devoir ? Ils sont trop nombreux pour que nous en fassions une recension, ce qui serait fastidieux et anecdotique.

Les destructions sont empêchées ou retardées, mais elles surviennent dans une société qui n’a cure de la transmission. En réalité, la préservation, le deuil et la transmission ont partie liée, cependant qu’ils font appel à des considérations différentes.

La maison maternelle

En 2018, les Ursulines de Québec ont quitté, après 379 ans, le magnifique monastère dont Marie de l’Incarnation (1599-1672) avait posé la première pierre.

Sœur Cécile Dionne, supérieure générale des Ursulines au Canada, nous a reçu dans sa demeure du quartier Saint-Sacrement, à Québec, par une matinée fraiche et ensoleillée. Malgré le deuil, la tristesse, la peine et la nostalgie, les sœurs ont déménagé dans l’optique de continuer leur mission dans un milieu plus près des gens, où les personnes vieillissent ou sont en fin de vie, nous dit-elle. Elles amènent de la sérénité dans leur nouvel environnement. Ayant eu à vivre un deuil, elles aussi, elles sont plus à même d’entrer dans des relations axées sur le partage, en comprenant les difficultés des uns et des autres.

« J’ai toujours du mal de voir que l’argent est investi dans des pierres quand on a tant de pauvres dans le monde. On peut mettre de grosses sommes d’argent pour des murs, mais la réalité de l’Église n’est pas ses murs, mais les communautés. »

Les sœurs habitent désormais les Jardins d’Évangéline, une résidence pour personnes âgées, à Beauport. Rappelons qu’elles ont pris la dure décision de déménager parce qu’elles étaient trop peu nombreuses pour occuper les spacieux locaux du Vieux-Québec et que leur moyenne d’âge est maintenant de 88 ans.

« Ça se passe très bien. Je suis étonnée de voir comment nos personnes âgées sont capables d’adaptation. Elles ont vécu le déménagement après une bonne préparation. On a vécu ce changement à partir de la lumière de la parole de Dieu. Nous, les femmes consacrées, donnons toujours un sens à partir de la parole de Dieu. Nous avons revu l’histoire d’Israël avec tous les déménagements, les appels de Dieu, et nous sommes entrées dans ce mouvement comme étant un appel de Dieu. Ç’a été vécu beaucoup dans la foi », a expliqué au Verbe sœur Cécile.

Les Ursulines ont relativisé l’importance de la maison pour mieux se focaliser sur l’importance de leur mission, celle de révéler le secret, bien que l’aspect humain ne puisse être nié dans cette affaire.

Selon sœur Dionne, si la fondatrice vivait toujours, elle aurait été la première à partir dans ces conditions. Il faut se souvenir qu’en quittant l’Europe elle a laissé son fils, sa famille, son pays. Les sœurs n’ont pas eu à laisser un fils outre-Atlantique, même si c’est une maison à laquelle elles étaient profondément attachées — « la maison maternelle », comme la nomme affectueusement notre hôte. Les Ursulines de Québec ne peuvent donc être délestées plus que leur modèle, sainte Marie de l’Incarnation, l’a été.

À l’angle des rues du Parloir et Donnacona, nulle destruction n’est envisagée. Plus de 500 élèves, filles et garçons, y étudient, sans compter les enfants d’un Centre de la petite enfance (CPE) qui y mettent de la vie. La lumière n’est pas donc près de quitter les parages.

Le temple véritable

Comment garder espoir quand on assiste à un tel délitement du patrimoine architectural religieux ? Si sœur Dionne désigne le manque d’intérêt et de sensibilité pour la culture, elle refuse de mettre toutes ses énergies sur les pierres.

« J’ai toujours du mal de voir que l’argent est investi dans des pierres quand on a tant de pauvres dans le monde. On peut mettre de grosses sommes d’argent pour des murs, mais la réalité de l’Église n’est pas ses murs, mais les communautés », se dit-elle.

« Combien d’heures y passez-vous ? » est la question que sœur Dionne poserait à ceux qui s’indignent de la démolition d’églises. Le Christ ne mettrait-il pas la priorité ailleurs ? « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit » (Lc 21,5-11). Le temple véritable, c’est Jésus, nous rappelle sœur Cécile. Un temple intérieur qui peut s’ériger en chacun.

Un exemple courageux, tiré de notre passé, mérite d’être cité. La supérieure de la communauté se rappelle, au temps de sa jeunesse, ce qu’avait dit à la télévision un curé, vivant selon la spiritualité de Charles de Foucauld, au sujet du tollé soulevé par la destruction de l’église Notre-Dame-du-Chemin, sise sur l’avenue des Érables, dans le quartier Montcalm. Malgré l’indignation générale, l’homme de foi ne s’est pas opposé à la destruction du lieu sacré, puisqu’un million de dollars auraient été nécessaires à la préservation de l’église. Aurait-il été sensé d’investir cette somme dans des pierres alors que la paroisse débordait de pauvres ? Cet homme ne le croyait pas, et cela nous amène au jour du Jugement dernier.

« Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger. J’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire. J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli chez vous. J’étais nu, et vous m’avez donné des vêtements. J’étais malade, et vous m’avez soigné. J’étais en prison, et vous êtes venus à moi. » (Mt 25,31-46)

En relisant le récit des Actes des apôtres, on s’aperçoit qu’il n’y avait nulle église, mais des communautés chrétiennes. C’est pourquoi sœur Dionne voit émerger beaucoup d’espoir pour sa communauté. Quelque chose, pense-t-elle, est en voie de création : pas question de donner libre cours à une involution.

« Il est presque trop tard »

Laurent Aubin s’est intéressé aux déménagements de communautés religieuses qui sont survenues dans le quartier Sillery, à Québec, dans un mémoire de maitrise d’un rare intérêt. S’il a axé sa recherche sur ce seul quartier de la capitale québécoise, le jeune homme a toutefois des recommandations à formuler pour l’ensemble de la situation qui existe au Québec.

« J’ai commencé cette étude en 2015, raconte-t-il. Parmi la quarantaine de propriétés conventuelles qui étaient recensées en 2006, il en reste trois ou quatre, à Québec, qui appartiennent encore à des communautés religieuses. »

Qu’advient-il des bâtiments qui abritaient les communautés religieuses ? On s’imagine, soutient le spécialiste, qu’ils ont tous été transformés en copropriétés, communément appelés « condos », mais tel n’est pas le cas. Selon les sites, certaines propriétés sont abandonnées, d’autres sont dans l’attente qu’on leur attribue une nouvelle vocation, alors que d’autres voient leur héritage préservé ou carrément bafoué.

On le voit bien, la préservation de la vocation ne rime pas toujours avec celle du patrimoine matériel. Pour l’ensemble de la société, une question doit être posée : le patrimoine culturel est-il plus ou moins important que la perpétuation de la mission des communautés religieuses, et qui peut trancher ?

Selon Laurent Aubin, le cas des sœurs de Sainte-Jeanne-d’Arc, à Sillery, constitue le pire d’entre tous : le monastère, transformé en copropriétés de luxe, côtoie une chapelle submergée par les eaux du divertissement. Comme quoi, aujourd’hui, les prie-Dieu peuvent être troqués contre des plongeons.

À l’inverse, le monastère des Augustines et celui des Ursulines, dans le Vieux-Québec, poursuivent leur vocation originelle, quoique les deux communautés y aient retiré leurs pénates. Le premier est devenu un lieu de retraite holistique alors que le deuxième abrite une école et une garderie.

Par ailleurs, celui qui vient de compléter sa maitrise en sciences géographiques confirme ce que sœur Dionne nous a dit. « Le principal, pour elles [les communautés religieuses], est de se rappeler leur mission et leur raison d’être. Le bâtiment est moins important, pour certaines communautés, que la continuité d’une vocation », soutient Laurent Aubin. Ainsi, une communauté ayant une vocation éducative pourrait voir d’un bon œil la destruction du bâtiment si les terrains permettent de construire une école ou une garderie. Cette option leur serait préférable à celle de la transformation du bâtiment en complexe de copropriétés.

On le voit bien, la préservation de la vocation ne rime pas toujours avec celle du patrimoine matériel. Pour l’ensemble de la société, une question doit être posée : le patrimoine culturel est-il plus ou moins important que la perpétuation de la mission des communautés religieuses, et qui peut trancher ? « C’est presque trop tard, dit à regret notre interlocuteur. C’est l’une de mes conclusions. Même la recherche que j’ai effectuée sur le cas de Sillery l’a été trop tardivement. La réflexion qu’on a en ce moment aurait dû être faite il y a quinze ou vingt ans. »

Édifier l’avenir

Que faire dans ces circonstances ?

Depuis 2006, la Ville de Québec procède à un inventaire de tous les monastères et couvents, bref de toutes les propriétés religieuses, même les plus petites.

Selon M. Aubin, il faut d’abord faire un inventaire à l’échelle québécoise afin de classifier et de déterminer quels bâtiments sont les plus importants pour la société et pour les communautés religieuses. L’idée est d’atteindre le juste équilibre entre l’intérêt des communautés et l’intérêt patrimonial.

Ensuite, un chantier d’urgence sur le patrimoine religieux et culturel devrait être mis sur pied, qui pourrait prendre la forme d’une commission indépendante. En 2000, le groupe-conseil sur la Politique du patrimoine culturel du Québec, présidé par Roland Arpin, avait déposé un rapport à la ministre de la Culture et des Communications. Laurent Aubin déplore que la question du patrimoine religieux n’ait pas été véritablement prise en compte lors de cet exercice.

Des choix déchirants sont à prévoir : il est impossible de tout conserver, et les communautés doivent prendre part aux décisions sans toutefois être jugées. Le mot de Fernand Dumont est de mise : il faut prendre « charge de l’héritage sans le répéter ». L’époque à laquelle nous vivons, en particulier au Québec, en est une de transition.

Saurons-nous édifier l’avenir en intégrant des éléments du passé ?

Les choix que nous n’avons pas faits se font désormais d’eux-mêmes, et ce ne sont pas forcément les meilleurs. Mais il faut se rappeler deux choses : la fin d’un monde n’est pas la fin du monde, et, comme le suggère bellement ce proverbe turc, les nuits sont enceintes et nul ne connait le jour qui naitra.


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