Elon Musk
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Elon Musk: héraut de la liberté d’expression ?

Personnalité de l’année 2021 selon le magazine Time, Elon Musk appartient à un nouvel ordre suzerain délocalisé dont la mainmise croissante sur le monde a de quoi effrayer plusieurs.  En se portant acquéreur de Twitter, il promet de rendre à ses membres une liberté d’expression présumément menacée. 

On connait la vedette de l’entrepreneuriat pour ses frasques, ses manières singulières, son humour loufoque et pour l’optimisme technologique qui caractérise plusieurs de ses homologues au sommet. 

Monstre sacré de la twittosphère, Musk semble avoir été agacé par la tendance croissante des géants du Web à monitorer, modérer et censurer certains contenus et certains utilisateurs. Il est ainsi vanté par ses soutiens souvent improbables comme un champion de la parole libre, et décrié par ses adversaires comme un dangereux prédateur économique.

Twitter, un réseau social dont l’influence est inversement proportionnelle à son usage par le commun des mortels, a récemment été au cœur de controverses importantes autour du principe de liberté d’expression, cher à nos démocraties libérales. 

La mise au ban du controversé ex-président américain Donald Trump, en 2021, est une séquence critique de la saga. En effet, la promotion de contrevérités au sujet d’une récente défaite électorale — qui ont éventuellement donné lieu à une insurrection aussi burlesque que préoccupante — aura été la goutte de trop. Le 45e président étatsunien disparait alors définitivement de Twitter. 

Une crise de confiance

Cet épisode singulier a contribué à cristalliser une crise de confiance envers les médias sociaux, comme Twitter, que certains ont accusés de représenter une menace à la liberté d’expression de leurs utilisateurs. En particulier, dans la foulée de ces évènements, une dynamique victimaire déjà bien établie, spécialement dans les milieux conservateurs et de droite, se radicalise. 

Force est de constater que, pour plusieurs, si les réseaux sociaux ont favorisé l’émergence de discours politiques radicaux, on a observé de manière transversale chez les géants du Web une tendance accrue à la modération et à la suspension de comptes jugés problématiques depuis quelques années. 

La polarisation radicale de la société a ainsi contribué à l’émergence de questionnements sur les limites de la liberté d’expression, sur les conditions de réalisation d’un espace public partagé, et sur le déploiement de la conversation civique. 

D’un côté, une liberté d’expression radicale — vécue longtemps comme un absolu, un incontournable de l’expérience démocratique — fait l’objet d’une sérieuse remise en cause. La constitution d’un environnement social caractérisé par la reconnaissance et la valorisation des identités, ainsi que la promotion de certains postulats en dehors desquels l’expression de propos contradictoires est jugée abusive, prennent le pas sur l’idéal de société ouverte qui avait en un certain sens caractérisé la gauche jusqu’alors. 

De l’autre côté, se sentant menacés et placés en situation minoritaire par les changements sociaux intervenus dans les dernières années, plusieurs sont attachés plus que jamais à une idée de la liberté d’expression qui ne comprend pas de limites. Ce faisant, les tenants de propos parfois controversés, mais sérieux, sur d’éventuels excès du progressisme sont devenus les alliés objectifs d’autres qui usent de cette liberté à des fins que la plupart juge sinistres. 

Le droit de parole dans l’agora privée

La question de la libre expression à travers des médias sociaux comme Twitter ne se pose pas de manière évidente. S’agissant d’une entreprise privée visant à mettre en relations des individus et des idées, il est loin d’être clair qu’elle soit liée par l’obligation d’accepter sans discernement tout propos ou, à l’inverse, de traduire directement les préoccupations du progressisme contemporain en règles contre lesquelles la désobéissance soit passible de sanctions. 

C’est que, classiquement, la liberté d’expression comprise comme un droit concerne plus directement l’État, qui doit se garder d’interférences, dans un cadre prévu par la loi. Or, dans une société qui se virtualise et se privatise, notamment à la suite de régulations étatiques qui ont contraint les citoyens à un style de vie dématérialisé au cours des dernières années, il apparait évident que les agoras privées que sont Twitter et autres deviennent progressivement le moyen privilégié de participer au monde commun. 

La prise de contrôle de Twitter par Musk réjouit les uns, alors qu’elle sort les autres de leur proverbial safe space. Il n’en demeure pas moins qu’après tout, cela se fera au bon vouloir du prince.

Par son libertarisme singulier, Elon Musk se fait l’allié objectif d’une certaine droite et l’adversaire de l’heure d’un progressisme de plus en plus décomplexé. Ainsi, sa prise de contrôle de Twitter réjouit les uns, alors qu’elle sort les autres de leur proverbial safe space. Il n’en demeure pas moins qu’après tout, cela se fera au bon vouloir du prince. 

C’est peut-être, en un sens, l’un des aspects de cette situation qui devrait nous préoccuper le plus : en abandonnant notre corporéité, en déployant notre agentivité politique à la manière d’un jeu de rôle virtuel, nous nous privons d’un accès au réel, alors que nous nous plaçons dans une vulnérable relation de servage privé. 

Au bon vouloir du prince

On voit bien que l’attachement authentique au libéralisme, qui a si longtemps caractérisé nos sociétés, s’effrite à la vitesse grand V. Il est de plus en plus fragmenté, traité avec pragmatisme, comme un outil au gré du besoin pratique. 

À droite, on s’y attache encore, parfois faussement, pour réclamer une absolue liberté d’expression alors qu’émerge en parallèle, pour le meilleur et pour le pire, une vision de plus en plus illibérale de la démocratie. À gauche, on se raccroche au principe d’autonomie pour souvent justifier, en vertu d’une politique de reconnaissance et d’affirmation, l’établissement d’un régime intellectuel et culturel dont les portes de sortie se font de plus en plus rares, de plus en plus étroites. 

En haut, on s’assoit sur le libéralisme économique pour mener une vie de grand seigneur postterritorial, se jouant des idéologies. Pendant ce temps, la liberté d’expression, qui peut être un bien en soi, est brandie comme un drapeau par ceux qui pensent disparaitre avec elle, piétinée par ceux qui se sentent menacés par elle, et agitée tel un hochet par les uns qui sentent la piasse, et les autres qui n’ont d’autre couverture pour leur conduite que de se cacher derrière elle. 

Benjamin Boivin

Candidat à la maitrise à l’Université du Québec à Montréal, Benjamin Boivin se passionne pour les enjeux de société au carrefour de la politique et de la religion.