Élisabeth Sombart

Élizabeth Sombart et la Fondation Résonnance : libérer (par) la musique classique

Grâce à eux, des prisonniers s’évadent. Des ainés goutent à une joie sans rides. Des malades trouvent un souffle d’espérance. Parce qu’ils croient que la musique classique ne se confine pas dans les salles de concert prestigieuses, les musiciens de la Fondation Résonnance veulent porter leur art là où il est méconnu, là où des cœurs ont soif d’être touchés. Entretien avec la pianiste Élizabeth Sombart, initiatrice de la pédagogie Résonnance.

« Mme Sombart, bonjour. Heureuse de vous avoir au bout du fil. Quel dommage d’être si loin, de chaque côté de l’océan ! — Chère Sarah-Christine, un océan nous sépare, mais pour l’âme, il n’y a pas de distance. »

Le ton de l’entrevue est donné. Élizabeth Sombart, une pianiste française de renommée internationale, aurait pu paraitre hautaine et fière. Mais non. Immédiatement, elle crée un contact humanisant. Elle m’appelle par mon prénom en me parlant de la vraie relation humaine : une relation d’âme à âme.

Fondation Résonnance
Élizabeth Sombart. Photo : Vincent Lepresle.

Crescendo

Élizabeth Sombart commence à étudier le piano à l’âge de sept ans. Elle confie qu’il s’agit d’une révélation qui « lui fait découvrir l’infini en elle ». On pressent déjà en la voyant jouer un doigté hors du commun. Wilhelm Kempff, l’un des grands pianistes du 20e siècle, dit de la petite pianiste qui n’a que huit ans : « Cette enfant a beaucoup de chance, car elle sait intuitivement ce qui ne s’apprend pas ! »

Douée, elle entre ainsi au conservatoire à 11 ans et se produit pour la première fois en public. Elle gagne son premier prix. À cet âge, la naïveté de l’enfance ne cède pas encore le pas au trac de performance, « à la peur du regard des autres et de la compétition qui viennent après », se rappelle-t-elle.

À 16 ans, Élizabeth se démarque une fois de plus. Elle obtient le premier prix national de piano et de musique de chambre, un prélude à son envolée à l’international. Sauf qu’Élizabeth n’explose pas de joie. Étonnant ?

Décrescendo

En fait, elle éprouve surtout une « immense souffrance » à voir ses confrères pleurer leur échec alors que tous avaient bien joué. C’est quelque chose qui sonne faux à ses oreilles.

Elle découvre, à mesure qu’elle avance dans le métier, combien l’univers de la musique classique est pétri par un esprit de performance et de concurrence. Cette déception sera certainement le déclencheur qui lui fera envisager autrement la musique et poser les bases de la future fondation.

La création de la Fondation Résonnance — maintenant présente dans sept pays (Suisse, Belgique, France, Espagne, Italie, Liban et Roumanie) — s’impose mystérieusement à Élizabeth en cours de route. Une sorte de nécessité intérieure la fait renoncer aux honneurs des grandes prestations.

« La raison pour laquelle cette fondation existe, ce n’est pas un choix. La vocation est quelque chose qui s’empare de nous, ce n’est pas quelque chose que l’on choisit. On essaie juste de tenir le flambeau de ce qu’on a senti être un appel, ça a été le cas de cette fondation. »

Les partitions de base

Les principes des écoles Résonnance contrastent avec le profil néolibéral des écoles classiques de musique. Leur mission est d’offrir des cours gratuits de piano, exempts d’examens et ouverts aux personnes de tous âges.

Avec une telle mission, on comprend bien que les enseignements se calquent sur une valeur proéminente : le don de soi. Le cœur de la Pédagogie Résonnance est de « s’oublier soi-même pour servir la musique, plutôt qu’utiliser la musique pour se servir soi-même ».

Bref, tout le contraire de l’esprit de concurrence, de gain et de profit dorant l’auréole du nombril.

« Les gens viennent prendre leur leçon non parce qu’ils ont payé, mais parce qu’il y a en eux une autre exigence qui se fait jour. »

Élizabeth Sombart

Quand, par exemple, un musicien réussit avec aisance l’exécution d’un morceau, on ne le décore pas de gloire. On l’emmène plutôt jouer dans un lieu de solidarité. Sa récompense consiste dans le don de lui-même, bref dans une gratification surtout intérieure.

Pour Mme Sombart, il est évident que la gratuité est bien plus qu’une question financière : c’est une façon d’être.

Les valeurs intrinsèques à la musique

« Je pense qu’un des grands mensonges de notre société matérialiste est de dire qu’il n’y a de valeur que ce qui coute quelque chose. Je pense que la vie est un don qui n’est pas monnayable. Et je pense que tout ce qui touche à l’essentiel ne devrait pas se monnayer.

« Les gens viennent prendre leur leçon non parce qu’ils ont payé, mais parce qu’il y a en eux une autre exigence qui se fait jour. L’idée qu’une leçon de piano va être meilleure parce qu’elle sera payée, c’est quelque chose qui est faux. »

La pianiste m’explique que la musique possède certaines propriétés qui indiquent des valeurs. Par exemple d’ouvrir à une temporalité autre que chronologique : « Le temps musical est un temps dans lequel le passé, le présent et le futur sont vécus dans l’instant. La musique elle-même indique des valeurs qui sont contre la performance, parce qu’elle se vit dans l’ici et maintenant. »

C’est en ce sens que les écoles de la Fondation Résonnance n’exigent pas le passage d’examens. C’est aussi pour cela qu’ils ne posent pas de limites à l’âge. « Comme la musique qui a un autre temps, chacun a son temps. Il y a des gens qui vont arriver à leur maximum à l’âge de 12 ans, 20 ans, 50 ans, 80 ans. Il ne faut pas sanctionner les gens par rapport à leur âge dans un développement artistique. On a perdu beaucoup de musiciens comme ça ; des jeunes qui auraient été de très grands musiciens s’ils n’avaient pas été sanctionnés par des exigences liées à l’âge. »

Laisser son savoir au vestiaire

Mme Sombart tient à démentir un autre préjugé, peut-être mieux ancré : pour apprécier la musique classique, il faut être cultivé. « Cette musique appartient à tous les hommes parce qu’elle parle au cœur et qu’elle n’est pas un moyen de communication, mais bien de communion, quelle que soit l’appartenance sociale, religieuse ou biographique. »

Comme le disait son maitre Sergiu Celibidache, avant d’entrer dans une salle de concert, « il faut dire aux gens de ne pas laisser seulement leur manteau au vestiaire, mais aussi tout leur savoir ».

Lorsque les musiciens de la Fondation Résonnance jouent dans les prisons, les hôpitaux ou les maisons de retraite, on s’en doute, ils ne rencontrent pas un auditoire imbu de connaissances musicales théoriques. Et c’est justement là le but. C’est parce que ces personnes sont vulnérables qu’elles s’ouvrent.

Fondation Résonnance

« Souvent, quand on va jouer dans des concerts normaux, les gens arrivent remplis de toute leur apparence encore importante pour eux, de tout leur savoir qu’ils pensent nécessaire pour écouter la musique, et ils ne sont pas libres. Alors que, dans les lieux de solidarité, ces personnes sont souvent beaucoup plus libres et beaucoup plus à même d’entendre, car ils entendent sans avoir de références et de jugements à priori. On se rend souvent compte dans ces lieux que le public a une qualité de silence très particulière. »

Écouter pour la première fois

Elle me raconte que, lorsqu’elle joue dans ces lieux, elle rencontre même des gens qui n’ont jamais entendu de musique classique de leur vie. Pourtant, ils l’entendent comme s’ils la connaissaient. « C’est le grand pari de la Fondation. La musique classique, le trésor de ce patrimoine qu’on nous a laissé, Bach, Mozart, Beethoven, Chopin, tous ces grands compositeurs, on doit le faire connaitre, on doit le partager. »

Elle insiste : « J’ai donné des milliers de concerts ; jamais personne ne m’a dit : “Je n’y comprends rien, je n’y ai pas droit”. Souvent, les personnes plus âgées me disent plutôt : “Mais pourquoi ai-je cru que ce n’était pas pour moi et que je suis resté toute ma vie loin de cette musique ?” En fait, c’est une grande tristesse parce qu’il ne faut rien savoir. Moi, je dois savoir beaucoup de choses pour jouer, mais pas ceux qui écoutent. »

« Si je joue pour des enfants cancéreux, comme je le fais maintenant en Roumanie, pour des réfugiés de Mossoul ou dans une maison de retraite chic à Paris, la solitude dans laquelle se trouvent ces personnes et ce besoin qu’elles ont d’être ramenées à ce qui en elles est encore vivant, éternellement vivant, est le même. »

Élizabeth Sombart

Faire résonner

Quand je lui demande comment lui est venue l’idée de créer la Fondation Résonnance, elle emploie le terme « relations ». En effet, de relation en relation, à l’école de grands maitres, Élizabeth ressent l’appel de plus en plus fort.

Mais c’est la rencontre avec le chef d’orchestre Sergiu Celibidache, avec qui elle étudiera durant 10 ans, qui sera déterminante. Avec lui, elle apprend la phénoménologie du son et du geste, pilier même de la pédagogie Résonnance.

« La relation entre les sons est une relation que l’homme peut vivre en relation directe avec son monde affectif, parce que les modes sur lesquels la musique classique est construite, ce sont le mode majeur, extraverti, gai, qui donne un sentiment d’espérance vers le futur, et le mode mineur, un mode introverti, plutôt lié à la tristesse. Ce sont deux formes à travers lesquelles la musique classique se dit, mais d’une manière très subtile », s’émerveille la pianiste phénoménologue.

La phénoménologie du son et du geste étudie les relations sonores vécues en relation avec l’être humain. Son principe est de réduire la multiplicité des phénomènes sonores à l’unité par un phrasé juste et un geste juste, « selon une loi supérieure où tout est lié, où les sons deviennent Musique ». Cette unité donne la possibilité « d’ajuster le monde affectif avec l’ordre donné des sons ».

« Gammes extérieures et intérieures »

Pour se mettre à l’école de la phénoménologie, les musiciens doivent faire autant de « gammes extérieures qu’intérieures », m’explique Élizabeth Sombart. Pourquoi ? Parce que, pour « servir la musique », il faut d’abord apprendre à l’écouter.

La vraie écoute nait du silence, et pour trouver le silence en soi, c’est un travail. « Il faut accueillir ce silence et il faut l’apprivoiser. Il y a la nécessité de se libérer de tous les moi qui empêchent l’écoute : le moi possessif, le moi qui a peur, le moi psychologique, le moi social, pour finalement entrer au fond de son propre sanctuaire où se trouve le silence à partir duquel on va soumettre les sons. »

« Ce chemin atteste d’abord qu’il y a en nous quelque chose de plus grand que nous, que le moi que je crois être moi n’est peut-être pas le bon. Tous les gestes tendus que l’on fait au piano, par exemple, sont des gestes qui signifient des peurs, et je dis toujours que le piano est le lieu privilégié de cette rencontre entre le corps et l’âme. »

Consoler

La discussion téléphonique tire à sa fin. Et je sens que je ne peux laisser Élizabeth Sombart sans lui demander ce qui la rend heureuse dans cette mission.

« Vous savez, Sarah, ce qui me fait le plus plaisir est quand j’entends des gens me dire : “Quand vous jouez, on a l’impression qu’il y a quelque chose avec Dieu, comme si vous étiez la pianiste de Dieu.” Ça, c’est le plus beau compliment, c’est le plus beau cadeau que je puisse recevoir.

« Et je leur réponds souvent : “Quand vous m’applaudissez, ce n’est pas moi que vous applaudissez. Vous applaudissez ce qui en vous fait miroir de cette beauté, miroir de la reconnaissance qu’il y a en nous quelque chose de plus grand que nous.” En fait, ce qu’ils ne savent peut-être pas aussi, c’est qu’ils applaudissent une chrétienne qui veut consoler par la musique. »

Quel que soit le pays dans lequel joue Élizabeth, l’effet de la musique sur les personnes demeure le même. « Chaque pays a ses spécificités, bien sûr, mais vous voyez, le cœur d’une vieille maman dans une maison de retraite, que ce soit en France, en Italie ou en Roumanie, est le même. Si je joue pour des enfants cancéreux, comme je le fais maintenant en Roumanie, pour des réfugiés de Mossoul ou dans une maison de retraite chic à Paris, la solitude dans laquelle se trouvent ces personnes et ce besoin qu’elles ont d’être ramenées à ce qui en elles est encore vivant, éternellement vivant, est le même. »

Fondation Résonnance

Nécessité de la beauté

Parce que la musique est pour la « pianiste de Dieu » « une image mobile de l’éternité immobile », qu’elle est une fenêtre vers la beauté et l’harmonie, elle est en mesure de livrer à des personnes seules et souffrantes un message d’espérance.

Il y a, selon elle, une nécessité à porter la musique dans ces lieux. « Ce que j’aimerais dire à tous les musiciens est qu’il faut vraiment aller porter notre art. Un après-midi où l’on n’a pas joué en prison est un après-midi perdu. Oui, on va jouer au Carnegie Hall dans le meilleur des cas ; on y joue une fois par an. Mais le reste du temps, on fait quoi ? »

Élizabeth Sombart est une grande pianiste. Mais elle se considère d’abord et avant tout comme une apôtre de la consolation. C’est pourquoi cette parole lui empoigne les tripes :

« J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! » (Mt 25, 35-36).


La version originale de cet article est parue dans le numéro spécial Musique du magazine Le Verbe. Cliquez ici pour la consulter.


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Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013. Aussi cinéaste de la relève, elle signe un premier court-métrage en 2019, Le rang pas drette, distribué par Spira.

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