dévote
Photo : Anaïs Compérot

Quand l’athée s’éprend de la dévote

«Je ne l’aime pas, ton Jésus!» Bang, c’était lancé. Après de nombreuses années passées ensemble, Béatrice Souriant et Mikaël Block n’arrivent toujours pas à s’entendre. La foi dévote de sa femme guadeloupéenne questionne encore Mikaël; l’athéisme de son mari géologue d’origine japonaise dérange toujours Béatrice. Comment le couple est-il parvenu à unifier ces deux quêtes parallèles, destinées à ne pas se rencontrer?

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La périlleuse route du parc des Laurentides nous mène dans la famille de Mikaël et de Béatrice, toujours disposée à accueillir chaleureusement les hôtes de passage à Chicoutimi. Nous émergeons des intempéries pour rejoindre ce foyer serein où Mikaël nous attend avec un verre de genmaicha, accompagné d’omochi, une tradition héritée de sa mère japonaise. Pendant que nous savourons le thé chaud et les délices sucrés, Béatrice joue par terre avec la petite Clara, quatre ans, et rit de bon cœur, amusée par les blagues de Mikaël.

«Donc, la fameuse question: comment vous êtes-vous rencontrés? Je comprends que toi, Béatrice, tu étais croyante, mais pas Mikaël?»

— Je baigne dans la foi catholique depuis ma naissance: j’allais à la messe tous les dimanches, on faisait le chapelet en famille. J’aimais bien aller à l’église, ma tante était impressionnée que je reste assise sur elle toute la messe.

— C’est une sainte Betty! lance Mikaël en taquinant sa femme.

— Bien non, là! C’était facile aussi, notre foi était une fierté. Quand j’ai quitté la Guadeloupe pour la France en l’an 2000, je pensais arriver dans un pays où tout le monde croyait. J’étais naïve.»

Tiraillements

Nouvellement installée à Nice, Béatrice vit un dilemme. Elle garde un attrait pour Dieu, tout en se laissant influencer par ses nouveaux amis. Une période de tiraillements, où elle vit des relations passagères, ne sachant plus composer avec la foi de son enfance qui lui est chère. Dans ce contexte, elle rencontre Mikaël, dont elle aime le tempérament apaisant.

«Il était très respectueux de ma foi. Il ne croyait pas, mais ça ne le dérangeait pas plus que ça. Moi, du moment que je pouvais aller à l’église tous les jours…

— Mikaël, la trouvais-tu bizarre?

Il hoche la tête.

— Je ne voulais rien savoir de ça. C’est la fille qui m’intéressait (rires).»

Blague à part, Mikaël avoue qu’il est curieux d’accompagner Béatrice à l’église. Le problème, c’est qu’il ne comprend pas ce qu’il observe. Pourquoi les gens se lèvent-ils à tel moment, récitent-ils telle ou telle formule?

«La seule chose dont je profitais un peu, c’étaient les homélies, mais parfois, je n’étais pas d’accord ou je ne comprenais pas.

— Et moi, je n’étais pas capable de lui expliquer le côté rituel, j’étais née là-dedans», confie Béatrice.

Le cœur d’un géant

En 2007, Mikaël décroche un contrat de géologie dans le nord du Québec. Maintenant la relation à distance, il a avec Béatrice de longues conversations téléphoniques qui finissent parfois en désaccord. «Une fois, on se met à parler de la Bible. Je dis à Betty que c’est n’importe quoi, la Bible, que c’est écrit par des hommes, que ce n’est pas divin. On s’est laissés sur une dispute.»

La nuit même, Mikaël fait un rêve renversant lié à leur mésentente.

«Dans mon rêve, je me mets à marcher dans un espace blanc, uniforme à l’infini. Tout d’un coup, je me retrouve face à un géant: je lui arrive au niveau du tibia. Je lève les yeux et je vois une grande toge blanche rayonnante. Sa tête est cachée dans les nuages. Dans un bras, il porte un livre. Il m’appelle par mon prénom. Ça me saisit. Là, il me montre que sur le livre, il est écrit: La Bible. Tout de suite, dans mon rêve, je pense à la discussion que j’ai eue avec ma femme. J’ai honte. Le géant me dit: “Ce livre est un livre sacré. L’origine de ce livre vient d’ici.” Et il me montre son cœur.»

À ce jour, des années plus tard, Mikaël se souvient encore de son rêve dans les moindres détails. S’il ne commence pas nécessairement à lire la Bible, ce matin-là, il sait que quelque chose a changé. Ce songe est le point d’origine d’un cheminement où il tentera de vivre «pas juste avec [sa] tête, mais aussi avec [son] cœur».

L’éloignement

Un an plus tard, Béatrice rejoint son compagnon vers son pays de roches et de givres. En plus de sacrifier la plage, le beau temps et les amis, Béatrice doit composer avec les voyages cycliques de Mikaël dans les territoires plus au nord. Isolement, déracinement, adaptation: Béatrice vit trois années difficiles. Mikaël tente de la soutenir comme il le peut.

Dans ce contexte, elle désire vivre avec Mikaël un engagement plus entier et qui soit conforme à sa foi. Même s’il n’est pas baptisé, Mikaël trouve lui aussi important de se marier à l’église. En 2010, le couple obtient une dérogation. Mais à ce moment, le nouvel époux ne s’attend pas à ce que sa femme vive un renouveau spirituel plus radical encore…

«Je vis une conversion à la suite d’une confession avec un prêtre, nous raconte Béatrice. Je dis des choses que je n’ai jamais dites, je demande pardon, je reçois le pardon. C’est une libération. Après, c’était pour moi devenu plus facile d’aimer, parce que je n’avais plus d’attentes. Je me disais que Dieu allait s’occuper de Mikaël et que moi, ma part, c’était de l’aimer davantage et de me tourner vers Dieu.

— Et c’est là que moi, je panique, dit Mikaël en plaisantant. Quand j’ai vu qu’elle priait beaucoup, qu’elle était plus centrée vers Dieu, ça m’a fait un choc. Même si j’avais commencé un certain cheminement spirituel depuis mon arrivée au Québec, je me disais: ça y est, elle est entrée dans une secte.»

Ce qui me dérangeait le plus chez Jésus, bizarrement, c’étaient les miracles. Je n’aimais pas quand ça devenait surnaturel.

Dans sa nouvelle ferveur, Béatrice entreprend un pèlerinage religieux à Međugorje, en Bosnie-Herzégovine. Il n’est pas question pour son mari de partir, étant donné les dédales de leur processus d’immigration au Canada.

«Partir en pèlerinage, c’était un acte de foi. Nous n’avions pas encore la résidence permanente, et comme Béatrice quittait le pays, il était possible qu’au retour on ne lui accorde pas l’accès au territoire. Dans ce cas, elle perdrait son travail. Elle est partie quand même. Finalement, quand elle est revenue, au lieu d’avoir des problèmes, on lui a donné sa résidence à la frontière. Elle l’a eue avant moi, qui étais resté. J’ai trouvé ça spécial», se souvient Mikaël.

Culture de samouraï

«Ma mère est japonaise et mon père français. Mes parents ne m’ont jamais parlé de religion, ils ne sont ni pratiquants ni croyants. Ma mère m’a transmis sa culture et un certain état d’esprit. La culture des samouraïs, c’est une culture de combattants, de personnes entières, totalement engagées», explique Mikaël.

C’est dans cette perspective qu’il approche la religion. Tant qu’il n’est pas convaincu entièrement, il n’est pas prêt à donner son assentiment.

«Je cheminais dans la foi avec Dieu, mais j’avais de la difficulté avec Jésus. À tel point qu’à la fête du Saint Nom de Jésus, moi et Betty, on s’est disputés à cause de ça. Ce qui me dérangeait le plus chez Jésus, bizarrement, c’étaient les miracles. Je n’aimais pas quand ça devenait surnaturel. Je ne comprenais pas encore le côté divin.»

Le géologue continue à creuser ce qui lui apparait mystérieux. Il participe à des ateliers de lecture biblique, à des temps de prière, réfléchit, médite, a des joutes verbales coriaces avec un prêtre.

«Sans avoir de preuves logiques de l’ordre de A + B, petit à petit, c’est comme une certitude qui vient. Dans un temps à la chapelle d’adoration, je luttais encore, mais je trouvais ça bizarre, car je parlais à Dieu ainsi: “Je suis en train de te dire que je ne veux pas te suivre, même si je parle avec toi et que j’aime bien venir te voir.” Je lui ai dit: “Écoute, tu as gagné. Pourquoi je refuserais quelque chose que je trouve bon?” C’est là que j’ai dit oui. À l’hiver 2015, j’ai offert ce cadeau de Noël à Betty, lui disant que je me ferais baptiser à Pâques. Après le baptême, c’était comme si le feu recevait plus d’oxygène. Vraiment, j’ai vu la différence entre l’avant et l’après, je suis devenu complètement engagé, avec joie.»

Un foyer transfiguré

«Parfois, je me demandais si c’était vrai, dit Béatrice. Ça faisait 16 ans que je le côtoyais, et là, du jour au lendemain, il change. Je ne l’ai pas tant vu venir, je ne savais pas ce qu’il vivait à l’intérieur. Parfois même, je lui demandais de redevenir comme avant», me lance-t-elle avec un brin d’humour.

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«On est vraiment plus unis, renchérit Mikaël. Avec l’arrivée de Clara, quand on a découvert qu’elle était trisomique, ç’a été difficile au début, mais on l’a rapidement aimée malgré l’épreuve. Je suis persuadé que Clara a toujours senti notre amour.»

Après deux fausses couches, Béatrice témoigne avec transparence qu’elle espérait un dénouement «heureux» pour sa grossesse. Si elle se réjouit d’accueillir un enfant, elle craint l’inconnu lié au handicap de sa fille, de l’implication requise.

Mais les allers-retours à l’hôpital pour les problèmes de cœur de Clara et les nuits sans dormir n’ont pas le dessus. «Clara m’a sauvé, sauvé de mes préjugés, du regard que j’avais sur Dieu, par sa différence, par sa venue. Maintenant, je regarde l’être humain beaucoup plus avec son âme qu’avec son corps, alors qu’avant c’était très important pour moi l’apparence, le paraitre.»

À les voir souriants et heureux avec leur petite Clara, on ne croirait pas que le couple ait mené une guerre froide pendant aussi longtemps. La paix qui se dégage de leur foyer est un signe: la patience en a valu la peine.

Photos : Anaïs Compérot

Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe médias ! Elle est formée en théologie, en philosophie et en journalisme. En 2024, elle remporte le prix international Père-Jacques-Hamel pour son travail en faveur de la paix et du dialogue.