François-Albert Angers
Illustration : Louis Roy

François-Albert Angers, un bâtisseur oublié

Le rideau de fer érigé en 1960 entre la société québécoise contemporaine et son passé est si bien gardé que peu de grandes figures ont réussi à le traverser. Si l’économiste François-Albert Angers est aujourd’hui presque entièrement effacé de notre mémoire collective, l’historien Jean-Philippe Carlos s’est promis de lui servir de passeur à travers son récent ouvrage, François-Albert Angers. Le rebelle traditionaliste (Boréal, 2023). Rencontre, par personne interposée, avec l’un des fondateurs de la science économique moderne au Québec.

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Né en 1909, mort en 2003, François-Albert Angers traverse un vingtième siècle québécois marqué par de profondes transformations. Issu d’un milieu bourgeois, mais n’ayant pas reçu la marque du collège classique en raison de nombreux déménagements et d’une santé fragile, le grand économiste fraie son chemin à travers la toute nouvelle École des hautes études commerciales de Montréal, aujourd’hui HEC Montréal.

Impliqué durant sa jeunesse dans les milieux nationalistes militants, Angers approfondira ses connaissances dans la sphère économique, dont l’étude sérieuse est jeune au Québec. «Angers va être très influencé par Esdras Minville sur le plan de l’étude du milieu. Ils sont allés dans des régions et ont étudié les statistiques, le marché, leur profil démographique pour proposer des solutions économiques adaptées à chacune», m’explique Jean-Philippe Carlos dans un café, rue Wellington, à Sherbrooke. Après les HEC, Angers fera également des études en France, un passage obligé pour les élites canadiennes-françaises à son époque.

Le pouvoir de la coopération économique

Angers est profondément influencé par la doctrine sociale de l’Église, à une époque où elle se déploie dans la foulée de la Grande Dépression. «Un des aspects les plus importants à l’époque pour les Canadiens français, c’est le principe de la subsidiarité, c’est-à-dire que l’organisation de la société doit rester proche des populations pour représenter vraiment ses intérêts et éviter que les ordres de gouvernements supérieurs apportent des solutions qui ne soient pas adaptées à un milieu donné», indique Carlos.

Dans le secteur économique, Angers participe alors à la promotion du coopératisme, dont le mouvement des caisses Desjardins est l’un des exemples les plus éloquents de nos jours. Jean-Philippe Carlos en parle comme d’une «troisième voie entre le capitalisme libéral, qu’on juge, surtout à l’époque de la Grande Dépression, comme étant responsable des difficultés économiques, et le socialisme, opposé complet de la doctrine sociale de l’Église où l’État prend en charge tout le développement économique et met en place des plans de développement». Jeune parmi les promoteurs de la coopération, Angers demeurera convaincu des bienfaits de cette conception de la vie économique jusqu’à la fin de sa vie.

Les grandes controverses

Devenu professeur aux HEC, Angers fera les quatre-cents coups dans les années 1950. Il mène une vie intellectuelle active, motivé par le désir de voir la société canadienne-française se développer économiquement du bas vers le haut, par le biais de coopératives dans tous les secteurs de la vie économique.

Méprisé par le premier ministre Maurice Duplessis, qui le qualifie de «tête croche», il sera malgré tout un acteur déterminant dans la préparation du rapport de la commission Tremblay, décrit par l’historien Dominique Foisy-Geoffroy comme le «testament politique de la pensée traditionaliste canadienne-française» (Foisy-Geoffroy, 2007), dont certaines recommandations majeures seront actualisées durant la Révolution tranquille.

Les années 1950 sont aussi pour Angers une époque de luttes acharnées contre la centralisation des activités gouvernementales au niveau fédéral, qui profite de l’inertie des provinces dans les affaires sociales, à commencer par le Québec, pour développer l’État-providence que nous connaissons aujourd’hui. Par fidélité au principe de subsidiarité, il entreprend à cette époque une saga judiciaire contre le gouvernement fédéral et son programme obligatoire d’allocations familiales, d’ailleurs toujours en vigueur.

Géant oublié sur les épaules duquel bien des nains sont assis
sans le savoir, François-Albert Angers demeure une figure
aussi complexe que passionnante.

«Angers – on revient à cette fameuse doctrine sociale de l’Église – va s’opposer au programme d’allocations familiales parce qu’il estime qu’il est en mesure de pourvoir à sa famille par le fruit de son travail», rapporte Carlos. Si Angers perd en définitive la bataille, «ça a fait beaucoup parler, me raconte l’historien. Il y a eu une série d’articles dans Le Devoir au milieu des années 1950 qui s’appelle “Ma chicane avec l’impôt”, où il témoigne de tout son parcours. C’est vraiment intéressant!»

En plus de son engagement militant, Angers a également, durant l’ensemble de sa carrière, été impliqué à de hauts niveaux de responsabilité dans diverses publications, dont L’Actualité économique et L’Action nationale. Il a aussi œuvré en soutien aux secteurs privé et public, à une époque où l’intérêt pour la science économique est croissant dans ces milieux, mais les ressources savantes, limitées.

Un intellectuel engagé

Les années 1960, caractérisées par une série de transformations sociales majeures et par l’émergence de l’identité québécoise moderne, constituent un moment charnière dans la vie de François-Albert Angers. «Durant les années 1960,  il devient l’une des principales figures publiques du nationalisme au Québec, aux côtés d’organisations plus à gauche qui naissent à l’époque, comme le Rassemblement pour l’indépendance nationale. […] Il va aussi s’opposer beaucoup aux grandes réformes proposées par Jean Lesage.»

Voyant dans la nationalisation de l’hydroélectricité une démarche exagérément centralisatrice, Angers en demeurera toujours critique. «La nationalisation de l’hydroélectricité, pour lui, c’était épouvantable. C’est l’une des pires choses qui soit arrivée au Canada français, dans son esprit. Il voulait que ce soit le coopératisme qui prenne ça en charge.»

Il jette de même un regard méfiant sur la réforme du système d’éducation voulue par la commission Parent, en laquelle il voit une entreprise de destruction des institutions distinctives de la société canadienne-française, garantes de sa pérennité culturelle. «Il va s’opposer non par souci de garder l’école élitiste, mais par souci de garder en place l’institution culturelle canadienne-française qu’est le collège classique.» En effet, «même s’il n’a pas fréquenté le collège classique, il reconnaissait son importance dans la culture historique canadienne-française».

Héritage du Canada français

Angers, s’il est critique du nationalisme civique en émergence, qu’il juge exagérément abstrait et délié des éléments fondamentaux de la société canadienne-française, sera malgré tout l’un des premiers économistes de réputation à appuyer le projet d’indépendance du Québec. Jean-Philippe Carlos soutient qu’on retrouve dans sa correspondance privée des traces de ses motivations. Pour lui, «le Québec doit être indépendant pour assurer la permanence du catholicisme en Amérique française».

Pour Carlos, l’influence soutenue d’Angers est assurée par certains ajustements dans son propos public: «Il y a une certaine transformation dans son discours, des éléments vont être mis en sourdine. Je ne sais pas si c’est de manière volontaire. Ma thèse, c’est que oui.»

Ayant assuré la présidence de plusieurs organisations de la société civile durant sa carrière, Angers devient, à partir des années 1970, une figure de proue du mouvement pour la défense et la promotion du français. Il appuie énergiquement, à une époque où les débats linguistiques font rage, la loi 101 du ministre Camille Laurin, adoptée sous René Lévesque en 1977. «Il va vraiment se faire entendre en faveur de la langue française. Il va aussi devenir l’un des principaux porte-paroles de l’indépendance nationale du Québec, en mettant de l’avant des arguments économiques», soutient l’historien.

Pour Carlos, c’est «ce qui va lui permettre de demeurer pertinent, sans pour autant dire que les éléments liés à la religion catholique dans son esprit étaient laissés de côté». En effet, Angers demeure fidèle à lui-même. «Un de ses anciens étudiants, qui était là à la fin des années 1960, me disait qu’Angers enseignait encore la doctrine sociale de l’Église dans ses cours aux HEC.»

Géant oublié sur les épaules duquel bien des nains sont assis sans le savoir, François-Albert Angers demeure une figure aussi complexe que passionnante. Pour Carlos, «c’est le personnage de transition qui fait le pont entre le Québec moderne qui émerge à partir de la Révolution tranquille et tout le Canada français traditionnel». Innovateur mais traditionaliste, patriote mais localiste, l’économiste catholique québécois défie les catégories à la mode et porte un message toujours pertinent, truffé de propositions prophétiques sur la société québécoise, nouvellement acquise à un «nationalisme civique qui, dans son esprit, était dénué d’assises solides dans la réalité historique».

Pour aller plus loin :

Jean-Philippe Carlos, François-Albert Angers. Le rebelle traditionaliste, Montréal, Boréal, 2023, 416 p.

Dominique Foisy-Geoffroy, «Le Rapport de la Commission Tremblay (1953-1956), testament politique de la pensée traditionaliste canadienne-française», Revue d’histoire de l’Amérique française, hiver 2007.

Illustration : Louis Roy

Benjamin Boivin

Diplômé en science politique, en relations internationales et en droit international, Benjamin Boivin se passionne pour les enjeux de société au carrefour de la politique et de la religion. Quand il n’est pas en congé parental, il assume au Verbe médias le rôle de chef de pupitre pour les magazines imprimés.