consacrée
Photo : Avec l'aimable autorisation d'Ange Shimwa

Célibataires volontaires… et heureux

Renoncer à se marier, à avoir des enfants, à vivre une sexualité épanouie. Revêtir une tenue à l’opposé de la mode, et la même tous les jours. Ne plus être maitre de ses choix de vie, obéir à des règles, vivre avec des personnes que l’on n’a pas choisies. Quand on s’engage dans la vie consacrée, la liste des renoncements est longue. Et pourtant, les quatre consacrés qui se confient sur leur appel parlent de liberté, de joie et de paix. Ce choix de vie radical est un signe visible de la réalité invisible qui les fait vivre: Dieu seul comble totalement.

Ange : le repos après l’exil

À l’âge de trois ans, Ange doit quitter brutalement le Rwanda quand éclate le génocide. Avec les siens, elle vit dans l’incertitude quotidienne de trouver de l’eau potable ou de la nourriture. D’un camp de réfugiés à l’autre, d’un pays à l’autre, la famille suit la providence, s’accroche au désir de vivre et au sentiment que le meilleur est devant.

«La foi était un roc sur lequel on s’appuyait tous. Je me souviens d’un jour, au Kenya, où l’on était sous un abri de tôle et on entendait beaucoup de bruit autour de nous. Ma mère nous a serrés contre elle et on s’est mis à faire le chapelet. Il y a eu plusieurs nuits comme ça où, quand la peur nous guettait, on priait. Il ne nous est rien arrivé. J’ai été formée par la vie à reconnaitre les petites choses que Dieu accorde.»

Après 10 ans d’errance, ils parviennent enfin en Belgique, où des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul les prennent sous leurs ailes. «Ce sont les personnes qui m’ont le plus touchée dans ma vie. Leur bonté et leur charité m’ont bouleversée. Je me disais qu’un jour, moi aussi, je donnerais ma vie comme elles.»

Dans son groupe d’amies, Ange est la seule à avoir une foi qu’elle affiche sans réserve. Chapelet à la main, elle témoigne avec fierté de Celui qui l’a aidée à tout traverser. Quand elle rencontre la famille Marie-Jeunesse, elle trouve enfin un écho à la joie qui l’habite.

«Dans une soirée de prière pour les vocations, j’ai entendu dans mon cœur: “Ange, veux-tu me suivre?” J’ai été touchée par la liberté à laquelle le Seigneur m’appelait. Ce n’était pas un ordre. J’ai dit oui à Jésus et j’ai passé la soirée à pleurer de joie. Parce que j’avais l’impression de trouver ma maison. Toute ma vie, j’avais immigré, à la recherche d’un lieu de repos, et là, je me sentais en paix.»

Même si son appel est brulant, c’est un sacrifice pour Ange de quitter la Belgique et sa famille pour le Canada, siège de la communauté Marie-Jeunesse. Sacrifice d’autant plus douloureux qu’il n’est pas compris par son père, en colère.

«Pendant trois ans, il ne voulait pas me parler. C’est à mes engagements temporaires qu’il a eu un déblocage. Quand mes parents ont traversé l’allée de la cathédrale en apportant mon habit de religieuse, mon père a vécu quelque chose de très fort. Il a consenti à l’appel de Dieu dans ma vie. Quand les engagements se sont terminés, il a dansé et j’ai dansé avec lui. J’ai compris qu’il était fier de moi.»

Marie-Josée : toujours plus

À 19 ans, Marie-Josée est en couple depuis quatre ans, s’épanouit dans ses études, fait du bénévolat, a une vie sociale bien remplie. Quoi demander d’autre? Pourtant, elle a soif de plus et se questionne.

Sa mère lui parle d’une messe des jeunes près de chez elle. Elle est curieuse. Si elle a délaissé la pratique à l’adolescence pour vivre sa vie, elle garde un heureux souvenir des messes du dimanche, un jour plus joyeux que les autres. Cette joie lui manque. Elle décide de s’inscrire à un parcours de foi d’un mois qu’on lui propose.

«Dans le parcours, on proposait de vivre dans un esprit de chasteté pour être plus disponible. J’ai dit à mon copain qu’on ne se verrait pas durant le mois. Dans une confession, j’ai senti qu’il y avait un mur entre Dieu et moi depuis des années. Quand j’ai confessé que je voulais essayer de vivre ce que l’Église proposait, même si je ne savais pas encore pourquoi, j’ai gouté à la paix que je recherchais.»

Dans l’année qui suit, elle rompt avec son copain, qui n’est pas intéressé par Dieu et encore moins par la chasteté. «Au lieu de manquer d’amour comme je le craignais, me raconte Marie-Josée, je réalisais que je recevais plus d’amour et que j’en donnais plus que jamais auparavant. J’ai compris que le but de la chasteté, c’était d’être en cohérence avec l’amour de Dieu qui nous appelle au meilleur de nous-mêmes. Je voulais sortir de cette dynamique d’être emprisonnée dans mon corps et dépendante du regard des autres.»

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Photo : Avec l’aimable autorisation de Marie-Josée Girard

«As-tu déjà pensé à la vie consacrée, toi?» lui lance une sœur, à la fin d’une messe. Si Marie-Josée évitait de se poser la question, elle se rend à l’évidence qu’elle le devrait. Elle entame un cheminement dans la communauté de l’Emmanuel de Québec en réservant son cœur pour Dieu.

Mais elle n’est pas encore prête à arborer la croix de bois qui marque une étape de plus vers la vie consacrée. À l’université, elle craint d’afficher sa foi. «Le Seigneur m’a aidée à ouvrir des portes que j’avais fermées. L’année suivante, j’en suis venue à désirer recevoir la croix. J’avais envie d’appartenir à Jésus et que ce soit clair pour moi et pour les autres.»

Après chaque étape que Marie-Josée franchit, elle ressent la même joie qu’à sa conversion. Une joie qui augmente même, à mesure qu’elle avance et se sent confirmée sur le chemin. Cela la mène à s’envoler pour la maison de formation de Paris durant deux ans.

«C’était un temps d’accueil de qui j’étais. J’ai appris à révéler aux autres ma vulnérabilité. Je devais passer par les responsables pour prendre des décisions que je ne pouvais gérer par moi-même. Ça m’a fait grandir. Vivre avec Jésus, ça passe par accepter d’entendre une autre voix que la mienne.»

Le lundi de la Pâques 2022, Marie-Josée se tient devant l’autel pour prononcer ses vœux temporaires. «Sans l’offrande de Jésus à l’eucharistie et le soutien de ma communauté, ça ne serait pas possible que j’aie cette vie-là», me témoigne Marie-Josée, radieuse, dans la simplicité de sa tenue bleu et blanc.

Dominique : vers le sacré

«La liberté de l’homme s’exprime quand il se positionne par rapport à ce que lui montrent sa raison et sa volonté, pas sa peur et ses instincts. Tout ce qui le pousse dans une autre direction, il devra en faire le sacrifice», m’exprime le frère Dominique des Fraternités monastiques de Jérusalem de Montréal, quand je le questionne sur le sacrifice.

Cette définition du sacrifice, il en a fait l’expérience. Quand il prononce ses vœux, il sait que c’est un choix plein de sens, même s’il implique de perdre quelque chose de bon.

Frère Dominique a grandi en France, dans une famille catholique. Dans sa famille élargie, où il n’y a pas de divorces, il a tout pour considérer le modèle familial comme une voie d’épanouissement. Mais il se sent pourtant appelé à une autre voie, même s’il est hésitant.

«La question de Dieu m’intéressait beaucoup, mais dans ma paroisse, le vécu liturgique était pauvre. Je me sentais appelé au sacerdoce, mais en même temps, quelque chose me rebutait dans ce que je voyais. La prière m’était difficile parce que j’avais l’impression que je n’avais qu’un non à donner. À l’issue de mes études d’ingénieur, quand j’ai fait le choix d’entrer au séminaire, il y avait quelque chose de libérateur. Je disais enfin oui.»

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Photo : Bruno Olivier

Au séminaire, les choses ne se passent pas comme prévu. Des problèmes de mœurs et un manque de liberté de parole venant des prêtres le déçoivent. «Le mystère de l’Église est tout autre, et les hommes d’Église ont la mission de rendre visible quelque chose de ce mystère. Le travail d’évangélisation en tant que tel suppose de dire Jésus Christ sous toutes ses formes, la vérité étant l’une de ces formes, dans un contexte où c’est difficilement accepté.»

Prenant connaissance de l’existence des Fraternités monastiques de Jérusalem par l’entremise d’un documentaire, il est saisi par l’importance que cette communauté accorde au soin de la liturgie d’inspiration orientale. «Par la liturgie, le Seigneur utilise les signes du monde concret pour parler de l’invisible. La liturgie est évangélisatrice, elle forme l’intelligence du cœur et nous montre Dieu comme un être vivant.»

Depuis ses vœux définitifs prononcés en 2009, frère Dominique se réjouit d’être un signe visible de Dieu pour le monde. «Ce vers quoi nous sommes naturellement portés, nous allons apprendre à le déplacer vers un objectif plus élevé. Cet objectif, nous ne le recevons pas de la société, mais nous le recevons à travers l’écoute de Dieu. Le gros problème, c’est que nous n’apprenons plus aujourd’hui à regarder le monde terrestre comme une fenêtre ouverte sur le ciel. Le religieux n’est pas celui qui entre au Royaume de Dieu alors que personne n’y entre, mais c’est un signe pour que tout le monde y entre.»

Marguerite-Lise : six sacrifices

Le matin où Marguerite-Lise prend l’autobus pour le monastère de La Pocatière en 2010, elle sait que ce sera un aller simple, sans retour possible pour rendre visite à ses six enfants.

Les Visitandines sont l’une des rares communautés à accepter des vocations tardives. À 58 ans, il n’est pas trop tard pour répondre à l’appel. Un appel qui résonne aussi loin que dans ses souvenirs d’enfant, alors qu’elle se mettait parfois à l’écart pour parler à Dieu. Mais c’est à 33 ans, au cœur d’un vide qu’elle ne s’explique pas, que l’appel est clair, alors qu’elle est mariée et mère de deux enfants.

«Une amie avait vu que quelque chose n’allait pas. Elle m’a suggéré de demander à Marie de m’aider. Je me suis mise à genoux et j’ai demandé la grâce de devenir qui Dieu veut que je sois. À ce moment-là, c’est comme si le ciel m’a assommé, je n’étais plus dans l’espace et le temps. Je ne sais pas comment le décrire. C’était un coup de foudre. Il n’y avait plus de vide après ça. J’ai compris qu’il fallait que j’appartienne totalement à Dieu», me confie cette religieuse cloitrée qui sort de son silence pour me parler.

Ne sachant pas quoi faire avec ce changement d’être radical, elle consulte un directeur spirituel: «Bien sûr, j’aime mon mari et mes enfants, mais je ne me sens pas à ma place. Est-ce que je suis censée aller dans un couvent? Il m’a assurée que non, mais m’a dit juste comme ça: “Peut-être plus tard.”»

Marguerite-Lise consent à sa vie d’épouse et de mère et accueille quatre autres enfants. Son désir de prier n’est pas toujours compris par les siens. En 2001, son mari la quitte pour une autre femme. Après 27 ans, leur mariage est reconnu comme nul.

La transition est douloureuse, mais ravive chez Marguerite-Lise le désir de la vie consacrée. Consciente que ses enfants sont encore jeunes, elle attend que Dieu lui révèle le moment opportun.

«Un matin, c’est arrivé. J’ai compris qu’il n’y avait plus d’entrave. Ça faisait un an et demi que le plus jeune de 15 ans ne restait plus chez moi. Plus âgés, mes enfants désiraient que je me trouve une vie nouvelle et que j’arrête d’attendre leur visite. C’était le temps.»

Avec le recul, la contemplative comprend que, par sa vie d’épouse et de mère, Dieu lui a appris comment aimer; que dans sa maladie après son divorce, il lui a enseigné à mieux se connaitre; et qu’aujourd’hui, à 71 ans, il lui montre un chemin d’offrande de sa vie pour ses enfants, qui la visitent tous les ans.

«Ici, tu es à l’écart de tout. Tu quittes tout. Mais je peux dire que je n’ai jamais été aussi heureuse de ma vie. Dieu m’a amenée ici pour les aimer plus. Pas pour les aimer moins. Je les porte dans mon cœur, chaque moment de la journée. Il y a eu la maternité physique, et aujourd’hui, la maternité spirituelle.»

Sarah-Christine Bourihane

Vous l’avez sans doute déjà lue dans nos pages, puisque Sarah-Christine Bourihane figure parmi les plus anciennes collaboratrices du Verbe ! Après un parcours universitaire en théologie, en philosophie et en journalisme, elle a découvert une vocation : allier foi, réflexion et rencontres. Aussi cinéaste de la relève, elle se sert de l’image comme de l’écrit pour rapporter des témoignages percutants.