Semaine sainte en détresse

La Semaine sainte est l’occasion de revivre la Passion et la Résurrection de Jésus-Christ. Ce point culminant de la vie chrétienne l’est encore davantage dans le contexte actuel de pandémie. Comment unir intimement d’un côté la détresse et la misère humaines, et de l’autre la liturgie et la musique ?

La Semaine sainte, cette année, prendra une coloration beaucoup plus sombre, beaucoup plus réelle, en raison de la grave pandémie qui secoue le monde en profondeur. 

Par le confinement généralisé, ces quelques jours seront l’occasion où les moins affectés par la crise pourront scander intérieurement la douloureuse marche qui va des manifestations de liesse du dimanche des Rameaux au matin de la Résurrection, en passant par l’abandon des ardents partisans de Jésus, la souffrance et l’amère solitude de la crucifixion, sans oublier la visite aux enfers du Samedi saint.

Pour l’occasion, j’aime écouter de la musique de circonstance. En particulier les polyphonistes élisabéthains tels que Robert Ramsey, Thomas Tallis, Thomas Weelkes ou encore Thomas Tomkins. Trois Thomas : on devait drôlement douter à l’époque ! (Ce qui n’empêche nullement cette dernière d’avoir été une des périodes les plus profondes et métaphysiquement fécondes de l’Angleterre.)

Que valent toutes ces beautés théologiques transformées en harmonie et en architecture devant la laideur même des râles et du désespoir ?

Chez eux, la polyphonie est dépouillée à l’extrême, mais reste mystérieusement sonnante, à l’image des austères architectures cisterciennes à l’acoustique impeccable. Rien n’est laissé au hasard, l’écriture est sévère, même si on se permet de furtives fantaisies harmoniques dissonantes, histoire de contorsionner plus loin la douloureuse étrangeté de la tragédie.

Comment rester fidèle à la misère ?

Mais que valent toutes ces musiques, toutes ces croisées d’ogives face à la réalité de la souffrance et de la mort ? Que valent toutes ces beautés théologiques transformées en harmonie et en architecture devant la laideur même des râles et du désespoir ? 

Peut-il exister une liturgie de la misère qui ne trahisse pas cette détresse ? Une liturgie qui puisse l’accompagner dans sa vérité puante et qui puisse la bercer de son impuissance ?

Ivan Karamazov a raison d’affirmer que toute la science du monde ne vaut pas les larmes des enfants. Ni la musique, ni les voutes en berceau brisé, ni la Somme théologique ne valent la noyade intérieure des moribonds.

Comment accompagner la crucifixion ?

Prenons l’exemple de Noël. On chante la Nativité ; c’est aussi une fête pour les enfants et ceux qui ont gardé cette enfance de l’esprit, cette disposition propre à la pauvreté qui ne peut qu’ouvrir des mains gourdes et vides. Mais comment réintégrer dans ces verts paradis des amours enfantines les couches souillées, la morve, le vomi, la cruauté enfantine ? 

Et revenons à la Semaine sainte : si la Passion de Jésus-Christ mène à la croix, quel rituel, quel discours, quelle formalisation épouseront fidèlement les contours de l’horreur ?

C’est bien beau de dire que les mourants de la COVID-19 s’endormiront dans les bras du Seigneur. La plupart du temps, c’est affolés qu’ils chieront leur dernière humanité dans la Trinité. Tant il est vrai que l’agonie est très souvent sale, laide et vulgaire. Pis, elle est ordinaire.

Plus largement, la détresse déshumanise et il n’y a rien à en dire.

Et l’on ne peut pas secréter du beau, du sens, de l’ordre avec des glaires et de la merde. 

Alors, comment aimer, comment être en prise directe avec la laideur et ne pas la court-circuiter par les séduisants artifices de l’harmonie, des courbes ou de la théologie ?

Face au Christ en croix, que peut-on dire ou faire, si ce n’est que contempler, hébété, les dégoutantes coulures et la bave qui dégoulinent sur la Croix et dans les lits des mourants ?

Devant cette impossibilité, une possible espérance

Comment alors unir ce qui n’a pas, mais vraiment pas, vocation à s’unir ? De quelle manière incarner jusqu’à ce bout ultime et intolérable le dérisoire ordinaire de Jésus flagellé et crucifié au sein même du mystère du Christ ? Comment intégrer les pestilentiels miasmes des enfants de Dieu dans la splendeur musicale, architecturale et théologique censée figurer la vocation divine de l’homme ?

Pourtant, il le faut. Il faut continuer à dire quelque chose, quand bien même l’on ne peut plus.

Peut-être apercevra-t-on alors, à travers une larme d’un enfant, l’insondable sourire miséricordieux.


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Jean-Philippe Trottier est diplômé de la Sorbonne en philosophie ainsi que de l’Université McGill et du Conservatoire de Montréal en musique. Auteur de trois essais, dont La profondeur divine de l’existence (préfacé par Charles Taylor) est le plus récent.

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