Un restaurationnisme catholique ?

Dans un récent entretien, le pape François abordait une diversité d’enjeux et formulait de fermes correctifs à l’égard de certains courants de l’Église. Plusieurs questions ont été touchées. Il a notamment abordé le conflit russo-ukrainien, naturellement, mais il a aussi et surtout parlé de l’état de l’Église catholique dans deux pays bien particuliers, l’Allemagne et les États-Unis.

Les propos du pape François sur la situation différenciée du catholicisme dans ces deux sociétés ont quelque chose de très intéressant, et on peut raisonnablement penser que ses réflexions n’ont pas été présentées de façon arbitraire.

D’un côté, l’Église catholique en Allemagne connait ces derniers temps un «chemin synodal» — à distinguer de la démarche de l’Église universelle — qui l’a conduite à se poser des questions auxquelles le magistère répondait déjà.

Commentant les dérives apparentes de l’expérience allemande, le pape François dit : «Il y a une très bonne Église évangélique en Allemagne. Nous n’en avons pas besoin de deux». Avec une certaine gravité, il dénonce ainsi la tendance de l’Église catholique allemande à vouloir se fondre dans le mouvement du libéralisme et de la modernité, tendances caractéristiques du protestantisme à ce stade de son développement historique.

 Contre la «réaction» américaine

De l’autre côté, le pape François s’est également montré sévère à l’égard d’une partie de la culture catholique américaine, dont il condamne le «restaurationnisme». Ici est visée l’inclination supposée de tout un pan de l’Église catholique aux États-Unis à rejeter les enseignements du Concile Vatican II et la réforme liturgique qui l’a suivi, au profit d’un éventuel retour au catholicisme tridentin typique de l’Église préconciliaire.

Si l’on met de côté la question de savoir si cette analyse colle à la réalité du catholicisme américain qui, à l’image de la société américaine en général, est extrêmement complexe et truffé de contradictions apparentes, cette notion de «restaurationnisme» est selon moi une clé d’interprétation fascinante.  

Le concept de «restaurationnisme» est habituellement utilisé pour désigner les formes du protestantisme qui prétendent rétablir l’Église primitive. Ses tenants s’opposent ainsi aux dérives supposées de l’Église catholique.

Une fois associée au pouvoir temporel, aux institutions de l’Empire romain, puis au gouvernement de l’Europe médiévale, l’Église aurait pour eux perdu de vue sa raison d’être fondamentale et son ressort évangélique. Il s’agit là d’une tendance de fond dans la Réforme, du moins dans ses incarnations initiales.

Le désir de purification de la foi chrétienne n’est cependant pas caractéristiquement protestant. L’Église a connu de nombreuses vagues de réforme qui visaient chacune à lui redonner, lorsqu’elle semblait l’avoir perdue, son énergie missionnaire. Les grands penseurs de Vatican II ont pensé le Concile comme l’occasion d’un ressourcement qui s’est notamment traduit par une revalorisation de la tradition issue des Pères de l’Église.

D’un catholicisme tridentin à l’esthétique baroque et aux inclinations intellectuelles résolument médiévales, disait-on, il fallait retourner aux sources chrétiennes. Dans le mouvement de l’Église elle-même, se trouve ainsi un désir sain et profond de réforme, de restauration.

Il est vrai qu’en un sens, les traditionalistes les plus radicaux (qui sont en fait très peu nombreux) semblent généralement, sans le dire, vouloir faire la promotion d’un retour vers le catholicisme tridentin. Parfois motivés par la perception d’un libéralisme qui corromprait l’Église de l’intérieur, ils espèrent l’en purifier en retournant à ce qui leur semble être les sources. Quoi qu’on pense de cette grille d’analyse, on ne saurait nier l’influence bien réelle d’un certain libéralisme dans l’Église, d’ailleurs reconnu par le pape François, comme on l’a vu plus haut.

Tous pour la restauration ?

Sous un certain rapport, chacun est restaurationniste. Notre corruption à tous, et celle que nous vivons ensemble, ne nous laisse pas aveugles au bien que nous voulons faire, mais bien souvent incapables de le réaliser. Cette connaissance d’un bien qui nous semble passé nous conduit, tout naturellement, à vouloir nous laver de nos erreurs récentes et ressembler davantage aux anciens qui faisaient si bien les choses.

Il y a quelque chose de profondément vrai ici, et c’est ce qui rend l’erreur si tragique.

C’est que cette nostalgie n’est pas fondamentalement viciée. Elle est profondément enracinée dans notre nature. Benoît XVI, avec une sagesse caractéristique, disait ainsi : «Je suis en quelque sorte un platonicien. Je pense qu’une sorte de mémoire, de souvenir de Dieu, est comme gravée dans l’homme, mais qu’il faut la réveiller.»1

Nous sommes tous, en un sens, restaurationnistes.

Or, ce qui est à restaurer, évidemment, n’est pas une forme particulière d’inculturation chrétienne, aussi excellente soit-elle. Il ne nous est par ailleurs en aucun cas interdit de valoriser le trésor immémorial de l’Église. Mais l’authentique restauration à laquelle nous aspirons tous est ce retour vers Dieu, cette renaissance de l’Eden, accompli par la grâce de la Passion de notre Seigneur.  

La nostalgie de Dieu, c’est ce qui nous motive. Je pense que c’est la grande vérité qui est corrompue par toutes ces tendances lorsqu’elles dérivent.

Notes:

  1. Benoît XVI, cité dans Rausch [trad. libre], 2015.

Benjamin Boivin

Diplômé en science politique, en relations internationales et en droit international, Benjamin Boivin se passionne pour les enjeux de société au carrefour de la politique et de la religion. Il travaille au sein de l'équipe de rédaction du Verbe.