Pensionnat
Photo: Raphaël de Champlain

Brigitte André : « Ce que j’ai vécu au pensionnat m’a rapprochée de Dieu. »

Je rencontre Brigitte André dans sa demeure, à Maliotenam, une réserve innue située à quinze minutes de Sept-Îles. Accueillante, souriante, rien ne laisse imaginer le long et pénible chemin de croix que cette dame a connu. Victime du pensionnat, elle s’est accrochée à Dieu plutôt que de lui tourner le dos.

Benjamine d’une famille de treize enfants, Brigitte est née à Maliotenam. À l’âge de 2 ans, elle quitte son village natal pour aller s’installer, avec sa famille, près de Schefferville, où son père travaille dans la mine. Jusqu’à l’âge de sept ans, Brigitte connait la vie traditionnelle dans le bois : sa mère lui fait l’école à la maison et son père l’amène à la chasse.

Baptisée dès sa naissance, elle reçoit de ses parents une éducation dans la foi catholique, alors qu’ils lui transmettent les valeurs chrétiennes qu’eux aussi ont autrefois reçues de leurs parents.

« On priait le matin et le soir pour demander au bon Dieu d’être protégés tout au long de la journée et de continuer à vivre. Avant de dormir, mon père s’allongeait à côté de moi et me lisait la Bible. »    

Mais ce semblant de paradis prend rapidement fin.

Détour au pensionnat

En 1969, on envoie les six plus jeunes enfants de la famille au pensionnat Notre-Dame de Maliotenam. Brigitte vit un premier traumatisme : la séparation d’avec sa famille. Elle me confie qu’il s’agit du souvenir le plus douloureux et que les séquelles sont encore bien présentes.  

« Nous étions treize enfants chez moi, et la division est visible aujourd’hui. Il y a ceux qui ont connu la vie traditionnelle dans le bois, donc qu’une seule culture, et ceux qui ont connu la vie traditionnelle et la vie sédentaire, soit deux cultures en même temps. Les sept premiers enfants ne sont pas mêlés comme les six autres », me dit-elle en riant, l’air triste.

« Mes parents me disaient que j’allais aller au pensionnat pour qu’on m’instruise, pour que j’aie un travail et que je ne connaisse pas la vie difficile dans le bois. Tout semblait beau dans leur tête, mais moi je vivais un abandon. Ça a été une grosse déchirure à l’intérieur de moi-même ; je pensais que mes parents ne m’aimaient plus. »

Brigitte complète sa cinquième et sa sixième année du primaire au pensionnat. Pendant son séjour, elle est victime des abus du curé. C’est un deuxième traumatisme pour la jeune fille. 

Après un moment de silence, Brigitte me dit :

« Je suis capable d’en parler aujourd’hui, mais c’est récent. J’ai commencé à raconter mon histoire après que l’un de mes frères m’a confié, juste avant qu’il ne décède, qu’il avait été abusé au pensionnat. J’ai alors compris que je n’étais pas la seule. On commence à en parler parce que ça sort dans les médias, mais on gardait tout ça pour nous, les Autochtones, depuis longtemps. Quand on retournait dans nos chambres, à l’époque, on casait les pensionnats quelque part et on n’en parlait pas. »

Descente aux enfers

Les pensionnats ferment lorsque l’adolescente commence son secondaire. On la transfère dans une famille d’accueil où elle vit avec son amie pendant quatre ans. Là aussi, Brigitte est maltraitée et vit dans la peur.

« L’homme de la pension où nous avions été placées nous touchait tout le temps et nous montrait ses parties génitales. Sa femme n’était jamais là puisqu’elle travaillait beaucoup. On avait très peur lorsqu’elle partait. On ne laissait jamais l’autre toute seule et on mettait une armoire devant notre porte de chambre pour qu’il n’entre pas », me raconte Brigitte un peu énervée.

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Photo: Raphaël de Champlain

« Un jour, j’ai réagi. Je suis allée le dénoncer au ministère, mais on ne m’a pas crue. On voulait que je reparte, que j’aille à l’école, mais je leur ai dit qu’il faudrait me trainer dehors. Je voulais qu’on me change de famille. Je suis restée trois heures dans le bureau du monsieur jusqu’à ce qu’il accepte ma requête. Il a appelé une dame que je connaissais ici, à Maliotenam, et qui, je savais, voudrait de moi. Elle a dit oui. J’étais contente. »

Brigitte termine sa phrase, un sourire aux lèvres. Six ans, c’est le temps que ça lui aura pris pour retrouver sa liberté.

Une fois son secondaire complété, elle lâche l’école et commence à consommer. Elle a besoin d’une pause, mais surtout, d’oublier. À 20 ans, elle tombe enceinte et décide de se reconstruire une vie. Elle cesse la drogue et l’alcool et retourne aux études à 28 ans pour devenir enseignante, métier qu’elle exercera pendant 37 ans.

Ce qui lui a permis de traverser cet enfer ? Dieu.

Invisible présence

« Si je n’avais pas eu la foi, ça ferait longtemps que je ne serais plus ici », me partage-t-elle, émue. « C’est ce qui m’a donné la force de continuer et m’a permis d’être là où je suis aujourd’hui. Ce que j’ai vécu au pensionnat et en pension m’a rapprochée de Dieu. Quand j’étais seule, que j’avais peur, je priais, je criais vers lui. L’invisible était là, je lui parlais. Et quand tu crois en l’invisible, tu crois en plus que ce que tu vois. »

Brigitte s’arrête un instant, puis reprend, le visage serein :

« C’est pour ça que les pensionnats n’ont pas affecté ma foi, et ce, même si je suis une victime d’abus. Beaucoup de personnes à Maliotenam ont renié le christianisme à cause de ce qui s’est passé, mais pas moi. Je me dis que l’homme qui m’a fait ça, c’est un être humain, c’est pas Dieu, c’est pas Jésus, c’est un être humain comme moi, un pécheur. Ce n’est pas Dieu qui a voulu ce qui s’est passé, je ne peux donc pas dire que je ne crois plus en Dieu à cause de ça. »

« Aujourd’hui, dès que je ressens des tensions ou qu’il y a des problèmes dans ma famille, je m’en remets à Dieu. Je dis “Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guérie” », finit-elle par dire en rigolant.

Réconciliation… familiale

Parlant de pardon, j’en profite pour lui demander ce qu’elle pense des démarches de réconciliation mises en place par l’État et l’Église catholique.

« Moi, dans ma tête, je ne suis pas rendue là. Je dois d’abord me réconcilier avec mes proches avant de me réconcilier avec ces gens qui nous ont blessés. J’ai ressenti beaucoup de sentiments négatifs envers mes parents du fait qu’ils m’ont envoyée au pensionnat. Ils n’ont jamais su ce qui m’était arrivé. Au lieu de le leur dire, à l’époque, je me suis révoltée et j’ai consommé pour les faire réagir. Ils n’ont jamais compris pourquoi je faisais ça. Je prie donc beaucoup pour me réconcilier avec eux. Je leur dis que je les aime et je leur partage ma colère, chose que je n’ai pas pu faire de leur vivant. » 

« Je dois aussi me réconcilier avec mes frères et sœurs, continue Brigitte. On est très divisés aujourd’hui à cause des pensionnats. Je te dirais que cette femme est ma sœur, tu ne me croirais pas, car elle ne me dit même pas bonjour quand elle me croise dans la rue », me dit-elle désolée.

Brigitte pense que le temps guérira les mémoires, mais que ce n’est encore que le début.

« On croit que ça fait longtemps que ça s’est passé et qu’on a donc eu le temps de guérir et de pardonner, mais non. La guérison a débuté quand on a commencé à en parler, il y a quelques années de ça, quand on a ouvert cette porte et qu’on s’est ouverts à notre tour. Avant ça, on refoulait tout ça en nous. »

À 67 ans, Brigitte commence enfin à être bien avec elle-même, sa famille et son passé. Retraitée depuis décembre dernier, sa priorité est d’être présente pour ses cinq enfants, ses dix petits-enfants et ses six arrière-petits-enfants, ainsi que pour sa communauté. Impliquée dans sa paroisse, elle tente également de réintéresser les jeunes à la foi chrétienne.

Frédérique Bérubé

Mangeuse d’actualité et adepte d’écriture, Frédérique Bérubé aspire à devenir correspondante à l’étranger. Ayant complété un baccalauréat en communication publique à l’Université Laval, elle poursuit actuellement ses études à la maîtrise en journalisme international. Concernée par les enjeux internationaux et attirée par les rencontres humaines multiculturelles, elle désire sillonner le monde pour partager ses découvertes.

Raphaël de Champlain

Aventure et photographie vont de pair pour Raphaël. Passionné par les couleurs des visages et des paysages, il a aussi fréquenté l’Institut Philanthropos (Fribourg, Suisse) avant de devenir investisseur, rénovateur et gestionnaire immobilier.