Nietzsche

Faites ce que je dis…

Si le Christ revenait aujourd’hui, trouverait-il la foi sur la terre? Probablement. Mais une question presque aussi grave me turlupine. Si Nietzsche revenait aujourd’hui, trouvait-il des chrétiens joyeux et charitables?

J’arrive à l’urgence. Je m’en confesse, ce pépin de santé de mon fils de huit ans m’inquiète assez pour que je fasse quelques excès de vitesse en chemin. Ça ne valait pas la peine de se dépêcher. J’ai passé quatorze heures à bougonner intérieurement contre «le système».

Autour de moi, les éléments du décor semblent avoir été placés comme dans un mauvais théâtre, pour montrer une caricature d’hôpital vétuste. Les patch de plâtre sur la peinture, les laminages défraichis qui expliquent les «valeurs organisationnelles» de l’hôpital, les multiples affiches de zones froide, chaude, tiède, mi-tiède…

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Il arrive à l’urgence. David. Un nom de roi pour un jeune itinérant. On se croirait au cœur d’un essai de Maxime-Olivier Moutier, dans lequel l’urgence est le seul endroit ouvert 24h où une personne souffrante peut aller se reposer, reprendre son souffle, parler à quelqu’un de ses problèmes.

J’aurais aimé parler à la médecin, juste cinq minutes, durant cette nuit. Mais elle n’était pas disponible. David aurait aimé parler à un humain. Mais je…

J’ai déjà mon immense malheur à gérer. C’est que ce n’est pas facile de roupiller sur une chaise droite quand on est habitué à dormir dans un lit douillet. David, lui, vit les choses d’une autre manière. Cette chaise qui, pour moi un inconvénient, est pour lui un avantage.

Visiblement, ce n’est pas sa première fois. Les agents de sécurité, fermes mais courtois, semblent exaspérés. Après leur avoir réclamé en vain une paire de bas, il s’assoit à l’autre bout de la salle d’attente, retire ses bottes et masse ses pieds nus, endoloris par les engelures. Il quémande de la monnaie pour s’acheter un café chaud. Ses voisins lui concèdent quelques piécettes.

Cette nuit-là, par une Providence étonnante, j’ai dans mon sac une pièce de deux dollars et une paire de bas propres et secs.

Cette nuit-là, par une liberté non moins étonnante, je reste assis à ma place, je ne bronche pas, de peur que mon offrande alimente une discussion qui aurait brisé ma quiétude de martyr du système de santé québécois. J’ai passé l’âge d’avoir envie de piquer une jasette à un inconnu à quatre heures du mat’. Mais j’ai surtout manqué une fichue de belle occasion de mettre une patch de plâtre sur un homme assis dans un trou de service.

«Ce qui est à ma portée, écrit l’apôtre Paul, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir. Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas.»

Si Nietzsche était de retour sur terre, j’espère qu’il n’apparaitrait pas dans un de ces moments où mes inconforts éclipsent la charité la plus élémentaire.

Bonne et sainte année (un peu en retard)! Prenez soin des autres. Faites ce que je dis, pas ce que je fais.

Antoine Malenfant

Rédacteur en chef pour Le Verbe médias et animateur de l’émission On n’est pas du monde, Antoine Malenfant est diplômé en sociologie et en langues modernes. Il carbure aux rencontres fortuites, aux affrontements idéologiques et aux récits bien ficelés.