Ginette Reno
Illustration: Judith Renaud/Le Verbe

L’essentiel selon Ginette Reno

Je vous partage ici quelques réflexions sur le bouleversement des valeurs sociales. Un rapport nouveau, ou du moins nouvellement affirmé, entre la personne et la société québécoise mérite d’être mis en perspective. C’est qu’il ne faut oublier la complexité de la vie humaine et la richesse de l’être humain en lui-même. Mais tout débute par une petite anecdote…

Je passais récemment devant l’hôpital Pierre-Boucher à Longueuil. Sur la façade, on affiche toujours en grand la photo du porte-parole de l’établissement. J’y ai alors découvert le nouveau visage de la campagne de la fondation, celui de Ginette Reno, auquel était accolé le slogan : «L’essentiel, c’est la santé» !

Légèrement déconcertée, j’ai bien voulu y voir avant tout un coup de markéting, un jeu de mots facile et vendeur ! Toutefois, je n’arrive toujours pas à banaliser cette substitution de la fameuse chanson de Ginette Reno. N’y a-t-il pas là le reflet d’un nouveau rapport entre la personne et la société ?

Le primat de la sécurité

Le philosophe Jacques de Monléon1 observait déjà il y a quelques décennies que «la croissance de l’État est corrélative d’une préoccupation dominante […] dans les sociétés modernes : celle de la sécurité de la vie et de la satisfaction de tous les besoins matériels» (p. 161).

Cependant, dit-il encore, «la fin de la communauté politique, le bien que l’on doit en attendre, n’est pas simplement “le vivre”, la sécurité dans le vivre, aussi confortable fût-il, mais le “bien vivre”, c’est-à-dire une vie vraiment et heureusement humaine» (p.147).

Qu’est-ce à dire ? Dans cette perspective philosophique, les considérations matérielles (le vivre) importent, assurément, je tiens à le souligner. Mais elles ne doivent jamais primer sur ce qui caractérise l’être humain en propre : «l’intelligence, la raison : voilà vraiment la cime de son être. Par conséquent, le meilleur pour lui est d’agir conformément à sa raison. Voilà dans quelle ligne se trouve la fin pour laquelle il est fait, le but suprême de sa vie, autrement dit le bonheur» (p.45).

Une vie vraiment humaine

Plus précisément, le bien vivre implique le respect de la vie de l’esprit. La vie de l’esprit, c’est la raison et l’intelligence, certes. Mais cela implique la communication de ce qui nous anime à l’intérieur, l’amitié (dans une juste ouverture à l’autre), la contemplation, la connaissance, le libre arbitre…

Liberté, voilà un mot qui a eu la vie dure ces derniers temps.

Quiconque osait le mentionner était soupçonné du pire. On en est venu à le tourner en dérision, comme si ce mot ne pouvait sortir que de la bouche des illettrés et des idiots : Libârté ! On peut être critique à l’égard d’une revendication, c’est même là ce que je défends. Pourtant, le mépris que traduit cette tournure me préoccupe. N’est-elle pas aussi le symptôme de ce que j’avançais déjà: la liberté devient une chose ridicule quand prime le matérialisme ?2

Évidemment, des conditions extraordinaires nous ont obligés à tendre vers plus de sécurité, c’était nécessaire. Je me demande toutefois si nous ne sommes pas en train de sacrifier l’essentiel par manque d’équilibre.

C’est de Monléon encore qui disait qu’on ne saurait se passer de ce qui nous est propre sans perdre notre humanité. Il écrit de façon percutante : «La communauté de vie politique, de vie civile ne s’en tient pas au “vivre ensemble”, au partage ensemble de la pitance, du confort, des satisfactions matérielles : autant de choses qui seraient probablement mieux assurées dans une communauté d’esclaves.» (p. 148) L’image frappe avec force et constitue à mon sens une mise en garde.

Résister au rétrécissement de l’horizon humain

On ne s’étonnera pas de se trouver aujourd’hui si loin de cet idéal que la philosophie moderne a participé à balayer. Aussi, les deux dernières années nous ont précisément révélé (ou ont précipité ?) un bouleversement dans l’échelle de nos valeurs. Ce n’est pas la vie intérieure de l’intelligence qui prime, mais la vie extérieure de la sécurité matérielle.

Ginette Reno le soutient, l’essentiel n’est plus «d’être aimé», mais bien «la santé».

(Notez que l’aspect ontologique de la formulation initiale a également disparu ! Il ne s’agit pas  «d’être en santé», mais bien «la santé» de façon intrinsèque.)

L’horizon humain m’apparait ainsi bien rétréci !

Qu’à cela ne tienne, j’irai encore réécouter la grande Ginette chanter de sa voix si pleine d’émotions : «L’essentiel, c’est d’être aimé».

Notes:

  1. Jacques de Monléon, Personne et société, Paris, L’Harmattan, 2007, 259 p.
  2. Depuis la rédaction de ce texte, j’ai eu l’occasion de lire le dernier essai de Mathieu Bélisle (Ce qui meurt en nous) et d’en discuter avec lui. L’essayiste apporte un autre éclairage sur ce sujet. J’assimile ce phénomène à une perte de ce qui fait la spécificité de l’humanité. Lui y voit un symptôme des temps de crise. Les deux ne m’apparaissent pas nécéssairement en contradiction, mais son point de vue me fait réfléchir.

Émilie Théorêt

Émilie Théorêt détient un doctorat en études littéraires. En historienne de la littérature, elle aime interroger les choix qui ont façonné et qui façonnent encore la société québécoise.