victime
Illustration: Émilie Dubern/Le Verbe

La victime, cette nouvelle idole


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Qui dit sacrifice dit victime. Mais toutes les victimes ne sont pas également pures et innocentes. Comment reconnaitre les véritables victimes sans les idolâtrer? Nous avons posé la question à Jean-Philippe Trottier, qui a récemment publié Les illusions dangereuses, un essai philosophique qui propose une profonde analyse des nouvelles idoles de notre culture.

Le Verbe : Vous ouvrez votre livre avec cette citation de Simone Weil: «Le faux Dieu change la souffrance en violence. Le vrai Dieu change la violence en souffrance.» Puisque personne ne veut souffrir, qui voudrait bien du vrai Dieu?

Le christianisme n’est pas une religion naturelle, mais surnaturelle. Dès lors, il est normal que personne ne veuille du vrai Dieu qui souffre. «Scandale pour les Juifs, folie pour les païens…» Il a fallu que Jésus Christ casse cette dynamique naturelle, lui dont la nourriture est de faire la volonté du Père qui est surnaturel. Son témoignage, son visage et son regard posé sur nous, qui préférons le faux Dieu, nous font saisir à quel point le vrai Dieu dépasse infiniment le faux. À cette aune, le mal subi et la blessure subséquente de la victime changent radicalement de statut et ouvrent à la plénitude. Mais il faut humainement d’abord les refuser pour pouvoir les accepter par la suite. Méfiez-vous des gens qui court-circuitent la révolte et embrassent un peu trop vite la volonté du vrai Dieu.

Vous dénoncez le culte de la victime comme une nouvelle idolâtrie de notre temps. Comment une victime peut-elle devenir un Dieu?

Dans une vision chrétienne et hormis quelques exemples antiques approximatifs, Jésus Christ a été la première victime déjà divine. La myriade de victimes précédentes ou suivantes sont purement humaines, elles ne peuvent devenir Dieu que par, avec et en Jésus Christ. Congédiez Dieu et le Christ, il ne vous reste qu’un individu macérant dans sa souffrance qui ne peut chercher réparation que par le moyen de la justice humaine ou, happé par d’habiles idéologues en mal de pouvoir, par sa propre glorification idolâtre – si je suis victime, c’est que je suis pur, beau, innocent, etc. Or, une injustice ne crée pas un ange par rétroaction.

En quoi la victimisation serait-elle une perversion ou une dégradation du christianisme? Le Christ n’est-il pas la victime innocente par excellence, l’agneau immolé par et pour nos péchés?

Chassez Dieu et il revient par la bande, mais de façon dégradée, répétait Gustave Thibon. L’homme ne peut vivre sans un absolu, une cause qui le mobilise et pour laquelle il s’immolera. À cet égard, les athées authentiques sont rares, car ils arrivent douloureusement à maintenir un frêle équilibre entre désillusion et humilité. Ils sont dignes de respect. La plupart des autres se cherchent – et malheureusement se trouvent – un succédané que j’appelle une idole: Progrès, Harmonie, Égalité, Justice, Écologie, Science, Croissance personnelle, Connaissance, Débauche, etc. Aujourd’hui – et c’est l’objet de mon livre –, les athées de pacotille ont trouvé leur nouveau Christ en croix dans les mille-et-une figures de la Victime, ce qui rend leurs luttes imparables et efficaces dans la mesure où l’innocence totale de leur clientèle leur permet de projeter le mal sur leur vis-à-vis.

Une injustice ne crée pas un ange par rétroaction.

Cela dit, le Christ est effectivement la victime. Il fallait qu’elle fût innocente, car seule la pureté absolue rachète absolument. L’humanité ordinaire, pour sa part, est marquée du péché, et le rachat, à ce niveau, est partiel, ambigu, incertain. Or, comment voulez-vous qualifier une personne outragée de pècheresse? Vous voyez-vous en train de vous balader sous un gibet, expliquant doctement aux pendus râlants que leur vie est marquée du péché? C’est le caractère absolument scandaleux de cette affirmation qui donne toute sa force aux victimisations actuelles. Il faut avoir le courage, ou l’humilité, d’aller juste un cran au-delà pour contempler l’Agneau crucifié.

La victime doit-elle, comme le Christ ou Isaac, consentir à son sacrifice, ou au contraire se défendre contre son bourreau? N’avons-nous pas trop longtemps laissé des crimes se perpétrer par indifférentisme ou au nom d’un pacifisme contraire à l’esprit de justice?

Il faut aller au bout de son humanité. Si quelqu’un me gifle, mon premier réflexe, absolument sain, est sinon d’attaquer, du moins de parer le coup. L’esprit de justice est fondé sur la réparation ici-bas et il est à ce titre nécessaire. L’indifférence ou le pacifisme que vous évoquez est une perversion dans la mesure où l’on détourne le regard ou bien l’on maquille son impuissance ou sa peur en magnanimité. En gros, je me trouve face à un Goliath plus fort que moi. Incapable d’avoir le dessus, je me détourne de lui et, par un tour de passepasse moral, je lève le nez en proclamant que mon ennemi n’est pas digne que je me mesure à lui, car il sent mauvais. Nietzsche avait un flair imparable pour débusquer cette tricherie.

Mais comment ne pas sombrer dans un cycle de vengeance? Peut-on pardonner sans fermer les yeux sur l’injustice? La miséricorde est-elle la vertu des faibles, comme le pensait Nietzsche?

«On croit pardonner, et ce n’est que faiblesse», disait Valéry Larbaud. Ça, c’est le côté humain. Jésus Christ en croix, pour sa part, demande à son Père de pardonner, mot profond, puisque ce n’est que Dieu qui pardonne à travers l’homme. Sans Dieu, on retombe dans la vendetta et la loi du talion, ce qui est naturel.

Nietzsche a absolument raison de fustiger cette vertu des faibles, qui ressemblent au renard de la fable, qui se détourne des raisins inaccessibles au motif qu’ils sont trop verts. Le déguisement de la faiblesse que le philosophe vomit à pleines éructations est le résultat de siècles d’appauvrissement des forces vitales de l’homme, processus qui s’est accompagné d’un discours qui glorifiait par compensation le petit, le débile, le vulnérable. Nietzsche, derrière ses vitupérations, a remis les pendules à l’heure et il a bien fait. Aux chrétiens d’agir en conséquence et de ne pas confondre les délétères faiblesses humaines et l’abaissement divin. La kénose est un luxe, pas une béquille ou un faire-valoir, encore moins un tremplin social. Du reste, le pardon se mesure au scandale qui est pardonné.

Quelles voies de salut discernez-vous? Un retour à la religion chrétienne du bon vieux temps, une lutte violente contre ces nouvelles idoles ou idéologies?

Je ne crois pas en un âge d’or où les choses et les gens étaient à leur place. En revanche, je crois dans les archétypes, les invariants, les fonctions qui sont les soubassements et les étais d’une civilisation. Inutile donc de revenir au christianisme d’antan; à vin nouveau outre nouvelle. Je ne crois pas non plus à la violence, même s’il faut savoir louvoyer entre les idéologies modernes, quitte à s’y opposer quand elles délirent. Opportet haereses esse, disait saint Paul: «Il convient qu’il y ait des hérésies» (1 Co 11,19), car c’est ainsi que l’on pourra approfondir et justifier notre foi. Mutatis mutandis, c’est par la critique adverse, aussi méchante soit-elle, que l’on peut revenir, tel le Petit Poucet, à la Tradition innommable et ineffable qui nourrit notre civilisation. L’humour, dans un premier temps, permet de dédramatiser, de se détacher de ce climat d’hystérie dénonciatrice, et les chrétiens feraient bien de rigoler un peu (je dis bien: un peu) et de sortir de leur constipation morale. Les bouddhistes le savent, qui disent que la nature du Bouddha est un bâton merdeux, suscitant la surprise totale, la rupture dans la trame de sens, puis l’illumination. Les apophtegmes des Pères du désert ne sont pas loin de cette sensibilité.

Vous concluez votre essai en affirmant que «la conscience douloureuse de l’absence de Dieu veut dire que nous sommes à deux doigts de la vraie foi». Que voulez-vous dire? Comment l’athéisme peut-il conduire à Dieu?

C’est toute la question de l’athéisme purificateur dont parle la même Simone Weil. La sensibilité religieuse n’est pas exempte d’hystérie et de névrose, tant s’en faut, et le Dieu barbu que nous avons créé a trop fouillé dans nos anecdotes. Notre époque a bien fait de se débarrasser du père Fouettard qui n’est au fond qu’une autre idole. Seulement, à la foi craintive du charbonnier d’antan a succédé l’athéisme claironnant du charbonnier, pour reprendre le mot de Thibon. Nous sommes devenus religieusement athées, c’est-à-dire que nous sommes restés des enfants, englués dans le souvenir d’une Église méchante. Nous en ressuscitons sans cesse les tares, de peur de découvrir le vide sous-jacent et, au-delà, la liberté des vrais enfants de Dieu. C’est infantile! Il faut passer au stade adulte de l’athéisme, à l’athéisme purificateur, lequel mènera à n’en pas douter à une foi adulte.

Simon Lessard

Simon aime engager le dialogue avec les chercheurs de sens. Diplômé en philosophie et théologie, il puise dans les trésors de la culture occidentale, combinant neuf et ancien pour interpréter les signes des temps. Il est responsable des partenariats au Verbe médias.