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Illustration: Judith Renaud/Le Verbe

Eugénie Bastié: s’affranchir des ressentis pour penser librement

Texte de Julia Itzkovitz

Eugénie Bastié est grand reporter au Figaro et chroniqueuse sur CNews et Europe 1. Nous l’avons interrogée dans les locaux du Figaro situé dans le IXe arrondissement de Paris concernant son dernier livre La Dictature des ressentis, sorti le 5 octobre 2023 aux éditions Plon.

Le Verbe: Nous baignons dans un écosystème médiatique dans lequel les sens sont continuellement assaillis par des stimulus visuels et auditifs, et qui nous distraient et nous extraient de notre intériorité. Quelles seraient les manières de retrouver ce gout de la lenteur, de la persévérance et de la réflexion?

Eugénie Bastié: Je fais davantage un constat qu’apporter des solutions. Nous avons basculé de la graphosphère à la vidéosphère, comme le dirait le philosophe Régis Debray, c’est-à-dire du monde de l’écrit au monde de l’image. Cela date tout de même des années 80 concernant la télévision. En effet, la révolution numérique permet à tout le monde de donner son opinion sans hiérarchie et elle rend visibles à l’œil nu les ravages du relativisme culturel et moral.

Après avoir proclamé que la vérité n’existait pas, nous en constatons ses effets sur les réseaux sociaux dans lesquels chacun a sa vérité et n’en démord pas. C’est très difficile à contrer. Nous sommes arrivés à une véritable « jungle » sur les réseaux sociaux qu’il va falloir ordonner. Qui aura la légitimité pour imposer des décisions sachant qu’il y a une défiance considérable envers le pouvoir politique ? Des règles sont envisagées sur les réseaux sociaux qui iront probablement dans un sens plutôt que dans l’autre, certaines voix vont être censurées au détriment des autres.

En regardant l’histoire de l’humanité, nous n’avons jamais eu autant de temps libre et en réalité il est passé sur les écrans. Tout le temps libre gagné passe en divertissement et c’est un gâchis terrifiant.

Je pense qu’il est important de replonger dans la lecture des classiques, car cela nous éclaire et nous permet de retrouver la mesure du temps long. Mais en effet c’est une réelle difficulté de nos jours, car l’on nous dresse et nous éduque à être sans cesse notifié et happé par un flux continu d’information et cela devient difficile de se concentrer. Je constate à titre personnel que je lis moins qu’avant en raison essentiellement des réseaux sociaux. C’est une ascèse personnelle.

Je pense notamment qu’il y a une urgence absolue à chasser les écrans des écoles plutôt que d’essayer d’y faire entrer le numérique en raison de son existence dans la société. Au contraire, il faut préserver l’un des derniers espaces sanctuaires où le numérique est absent. Si l’école ne préserve pas ce sanctuaire, il n’y aura aucun endroit où les enfants pourront se « déconnecter » ! Certains directeurs d’école se croient modernes en distribuant des tablettes aux enfants et en les faisant jouer sur des écrans alors qu’on sait aujourd’hui les ravages que cela occasionne sur le plan cognitif.

Comment se déroule le débat public aujourd’hui? N’est-ce pas bénéfique que tous puissent exprimer librement leurs émotions dans les discussions?

On dit souvent que le débat public aujourd’hui est plus violent, qu’il y a plus de clash, qu’il y a une libération de la parole. Je n’y crois pas tellement. Je pense surtout qu’il y a une archipélisation, un morcèlement, chacun est dans son bunker de valeurs, ce qui constitue la dictature des ressentis. C’est un relativisme qui conduit à l’intolérance puisqu’il est dogmatique, c’est-à-dire que chacun a sa vérité, mais que l’autre n’a pas le droit de la remettre en question. Une opinion différente de la mienne est perçue comme une offense et une agression, comme une remise en cause personnelle ad hominem de qui je suis avec une pathologisation du débat public. Les opinions se vivent comme des agressions psychiques et c’est en cela très dangereux, car cela nous rend très immatures.

Cette réalité sociologique du wokisme, au sein de laquelle une certaine minorité de la population se sentirait rabaissée et opprimée, sous le prisme du schéma « dominant-dominé » s’inscrit dans le registre de la cancel culture. Pourquoi est-elle si présente dans les lieux de transmission de savoir?

Le wokisme progresse dans trois domaines : l’Université, le monde économique des multinationales et le monde de la culture et du cinéma. Concernant l’Université, il y a eu une espèce d’emprise du gauchisme culturel à l’Université dans les années 60-70 en même temps que la droite conservatrice ou d’autres familles de pensée qui ont bien souvent délaissé tous les métiers de la transmission. Au sein de la bourgeoisie de droite, celle-ci ne voulait pas que ses enfants soient profs, journalistes ou universitaires. Elle voulait qu’ils fassent des écoles de commerce ou l’ENA (École nationale d’administration), qu’ils deviennent banquiers, financiers ou fassent de la politique. Les métiers de la transmission et du savoir n’étaient alors pas considérés comme des métiers convenables.

Dans son livre Pourquoi les intellectuels sont-ils contre le libéralisme? Le philosophe et sociologue Raymond Boudon explique pourquoi les universitaires étaient tous fortement anticapitalistes dans les années 80. La raison est que souvent, les universitaires dépendent de l’État financièrement. Le wokisme donne également des clés de la compréhension du réel, une lecture du monde réduite avec l’idée d’attribuer toutes ses souffrances à la société et de déresponsabiliser l’individu.

Dans votre livre, vous rendez hommage à la littérature. Vous soulignez l’amour de la France pour la patrie, l’architecture, la rhétorique, le catholicisme. Dans cette société dans laquelle nous aimons tout étiqueter, comment définiriez-vous une personne « conservatrice » et « réactionnaire »? Est-ce que puiser des richesses dans le passé de la civilisation occidentale fait de nous nécessairement des « conservateurs »?

Le mot conservateur ne devrait pas être un gros mot, il est souvent déprécié notamment en France. Aux États-Unis ou dans le monde anglo-saxon, beaucoup de personnes assument ce mot. En Angleterre, la droite se dit conservatrice. On a cette espèce d’idée des Lumières en France dans laquelle les conservateurs sont les vaincus de l’Histoire, ils ont perdu la Révolution et sont donc perdants de la lutte politique et intellectuelle. Je plaide pour assumer la pensée conservatrice parce que le conservatisme n’est pas le repli, l’étroitesse d’esprit, l’immobilisme. C’est une forme de réalisme politique, on prend l’Homme et le présent tel qu’il est. Je ne suis pas réactionnaire, je ne fantasme pas un âge d’or du passé, car c’est la même mentalité que celle du révolutionnaire, c’est-à-dire utopique et idéaliste.

Au cœur de sa condition, il y a quelque chose de tragique dans l’Homme et le fait qu’il soit traversé par des pulsions mauvaises et que la société le civilise. Ce qu’ont fait nos ancêtres par le passé n’était pas forcément des archaïsmes, mais aussi des solutions qui se sont trouvées à un moment donné pour résoudre un problème et elles ont traversé le temps. À titre d’exemple, la monarchie n’était pas juste un régime aberrant et complètement injuste. Cela a été aussi une manière de construire la France pendant mille ans, sa continuité a permis une stabilité. On pourrait aussi dire que le mariage est une institution complètement ringarde qui asservissait les femmes, mais ça a été une solution pour fabriquer des pères et la monogamie a protégé les femmes de nombreuses choses. Il ne faut pas regarder le passé avec condescendance. On se parfait. Il y a des choses puissantes à puiser dedans !

Vous opposez Bernanos aux satisfactions immédiates, au divertissement de masse, au gain de temps technologique. « Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles? Hélas! c’est vous que vous fuyez, vous-même. » (Bastié cite Bernanos p.90, La France contre les robots) Finalement, et c’est un paradoxe que certains remarquent, à quoi sert ce gain de temps? Est-ce que retrouver une façon de vivre plus respectueuse des rythmes biologiques de nos corps ou des saisons (très marquées au Québec) pourrait être un point de départ? Que pensez-vous de tous ces mouvements émergents qui œuvrent à retrouver une approche du réel au sens large? (À titre d’exemple les nouvelles ruralités, recréer du tissu humain à la campagne, développer une économie locale, etc.)

Je suis très favorable à tout cela, mais il faut aussi penser de façon générale. Si tout le monde devient néorural, la campagne perdra tout son sens et deviendra la ville. En tant que Kantienne, je pense à la manière dont nos actes peuvent avoir une portée universelle, il faut aussi réfléchir à comment rendre la ville plus vivable et investir là où nous sommes. Il faut regagner de la nature à l’intérieur des villes ainsi que du temps. En regardant l’histoire de l’humanité, nous n’avons jamais eu autant de temps libre et en réalité il est passé sur les écrans. Tout le temps libre gagné passe en divertissement et c’est un gâchis terrifiant. La révolution numérique est tout de même assez récente et c’est un considérable bouleversement cognitif en contraste avec la diffusion du livre et de l’imprimerie qui a été véritablement plus lente. Notre cerveau a été programmé par des siècles d’évolution avec une adaptation à la lecture d’un ou deux siècles et je crois que c’est un immense défi de savoir comment s’adapter et préserver nos capacités cognitives et notre capacité d’attention à l’ère numérique.

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